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Jim Yong Kim, Président de la Banque mondiale : « Le système économique mondial ne doit oublier personne »

Le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim le 24 octobre 2013 à Washington DC. © Dominic Chavez/World Bank

Son patron l’assure, l’institution onusienne a revu ses priorités : pour mieux préparer l’avenir, elle veut mobiliser le secteur privé pour financer le développement et enfin investir dans le capital humain.

La Banque mondiale semble avoir changé de cap ces dernières années. Plus particulièrement depuis l’arrivée à sa tête, en 2012, de l’Américain d’origine coréenne Jim Yong Kim, anthropologue et médecin de formation, passé par l’OMS. L’objectif fixé par « Doctor Kim » ? Mettre fin à l’extrême pauvreté d’ici à 2030 et augmenter les revenus des 40 % de personnes les plus démunies de la planète. Une feuille de route qu’il entend mettre en avant lors de la réunion du G20 consacrée aux questions de développement en Afrique, les 12 et 13 juin.

JEUNE AFRIQUE : Lors du G20, l’Afrique sera au cœur des discussions. Sur quels sujets ?

JIM YONG KIM : La Banque mondiale et la communauté internationale travaillent à la définition de nouvelles solutions pour financer le développement de l’Afrique. À travers, essentiellement, les contributions du secteur privé.

Pour réaliser les infrastructures dont le continent a besoin, il faut injecter 90 milliards de dollars [80 milliards d’euros] chaque année et il n’est pas possible de mobiliser un tel montant en s’appuyant uniquement sur les investissements directs étrangers et sur les fonds apportés par les institutions internationales.

Il faut donc, avec le soutien des pays du G20, trouver les mécanismes qui permettront aux pays en développement d’attirer les financements privés.

Nous avons retenu les leçons du passé et nous ne sommes pas en train de parler de privatisation des équipements ou des services, mais d’opportunités à saisir pour les entreprises

Selon vous, cette implication du secteur privé est aujourd’hui indispensable ?

Le marché international doit se mettre en ordre de marche pour soutenir l’émergence des pays en développement. Nous avons retenu les leçons du passé et nous ne sommes pas en train de parler de privatisation des équipements ou des services, mais d’opportunités à saisir pour les entreprises.

Des centaines de milliards de dollars investis aujourd’hui à travers le monde, en obligations par exemple, attendent de meilleurs rendements financiers. Et une partie de ce capital peut avoir un impact plus grand en matière de développement, tout en générant des retours sur investissement plus importants, par exemple pour les fonds de pension.

Leur implication permettra également aux gouvernements de dégager des ressources pour investir dans d’autres domaines, comme le capital humain, et avoir un réel impact social dans leurs pays.

Nous sommes très loin des ajustements structurels imposés par la Banque mondiale dans les années 1980…

J’ai moi-même largement critiqué ces politiques qui étaient trop focalisées sur la croissance du PIB et oubliaient les investissements à réaliser en matière de développement humain. La Banque et les autres organisations financières multilatérales ont aujourd’hui changé de stratégie.

La Banque mondiale va investir 57 milliards de dollars sur trois ans

Pour attirer en Afrique les capitaux détenus par les fonds de pension, il faut leur assurer des marges supérieures à ce qu’ils peuvent trouver ailleurs. Comment y parvenir ?

Nous savons par exemple que de grosses compagnies d’assurances souhaitent développer leurs portefeuilles dans les infrastructures africaines. Nous avons donc créé des instruments pour les aider à investir, en réduisant les risques.

En parallèle, nous travaillons avec les gouvernements pour les aider à mettre en place l’environnement qui renforcera la confiance de ces investisseurs. Nous constatons une volonté réelle des pays de mettre en place les réformes qui favoriseront l’arrivée des fonds privés.

Le développement en Afrique est-il essentiellement lié au manque de financement ?

C’est un problème majeur, même si l’Afrique doit faire face à de nombreuses autres difficultés. Le groupe de la Banque mondiale va investir 57 milliards de dollars dans les trois prochaines années, avec l’assurance qu’aucun pays ne sera oublié.

Comment comptez-vous réaliser cet effort financier sans précédent ?

Nous allons négocier avec nos partenaires, à commencer par les gouvernements, en fonction des priorités qu’ils auront eux-mêmes déterminées. Ce n’est pas à nous de prescrire des solutions toutes faites aux pays. Nous avons bien sûr nos propres priorités.

Nous voulons assurer à l’ensemble de l’Afrique une croissance économique partagée et soutenable, investir de manière plus efficace dans le capital humain, notamment en faveur des jeunes, et enfin assurer une meilleure résilience du continent face aux grandes pandémies, au changement climatique ou aux déplacements de population.

Ce n’est pas à nous de prescrire des solutions toutes faites aux pays

Il existe également des sources de financement internes au continent. Comment aider les pays à améliorer leur fiscalité, par exemple ?

Nous avons un programme de soutien très avancé en la matière, que nous implantons avec l’aide du FMI. C’est une priorité pour nous comme pour eux.

Comment évoluent les relations entre les deux institutions financières ?

Beaucoup d’observateurs estiment qu’elles n’ont jamais été meilleures. Je travaille très étroitement avec Christine Lagarde. Nous étions ensemble au dernier sommet du G7 et nous coordonnons nos actions pour être le plus en phase possible. Nous partageons notamment cette volonté d’impliquer davantage le secteur privé.

La croissance de l’Afrique est repartie à la baisse dans la foulée de la chute des cours des matières premières. Pensiez-vous qu’elle aurait dû mieux résister ?

Les pays riches en ressources naturelles doivent toujours trouver la recette pour valoriser leurs produits, même si l’amélioration de cette chaîne de valeur reste difficile.

Il est d’ailleurs possible qu’à plus long terme le schéma classique de développement, de l’agriculture vers l’industrialisation, ne soit pas valide pour une large partie de l’Afrique. Ce qui signifie qu’il va falloir encore plus sérieusement investir dans les personnes elles-mêmes.

Si les outils financiers permettent aux gens riches de l’être encore plus, il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions les utiliser pour mettre un terme à la pauvreté

Surtout que dans le même temps se pose la question de la démographie, qui va exploser en Afrique…

Les chiffres pour les vingt prochaines années sont en effet assez préoccupants. Et il faut dès maintenant tout mettre en œuvre pour être certain que l’Afrique bénéficiera bien d’un dividende démographique.

D’où l’importance d’investir dans les secteurs sociaux, la santé, l’éducation, afin d’être sûr que la jeunesse disposera de tous les outils nécessaires pour se faire une place dans l’économie numérique qui arrive. Surtout que d’autres continents vont faire face à un vieillissement de leur population et auront donc besoin de main-d’œuvre.

Vous dirigez une institution que vous critiquiez par le passé. Avec quelle feuille de route ?

Le rôle de la Banque a beaucoup évolué. Notre objectif est désormais de s’assurer que le système économique mondial n’oublie personne. Les questions qui se posent actuellement concernent l’amélioration des conditions de vie des populations, les moyens d’aider les pays à faire face aux défis environnementaux ou démographiques.

Je ne suis pas un banquier, au départ, mais j’ai compris la puissance des outils financiers. S’ils permettent aux gens riches de l’être encore plus, il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions les utiliser pour mettre un terme à la pauvreté. C’est ce à quoi je m’emploie.