Gaza : le Hamas, dix ans dans la nasse

Yahya Sinouar (bras croisés), leader du Hamas à Gaza, et Ismaïl Haniyeh (à sa g.), chef du bureau politique, le 1er mai à Doha. © Ezz Al-Zanoon/NurPhoto/AFP

Pris en étau entre le mécontentement de leurs administrés, la perte de leurs alliances et le discours agressif d’Israël, le Hamas tente de sortir de son isolement.

«Quand la pensée fut mûre, la graine germée et la plante bien enracinée dans la terre de la réalité, loin des sentiments éphémères et de la précipitation blâmable, le Mouvement de la résistance islamique [Hamas] est apparu pour assumer son rôle de combattant du jihad sur le chemin de son Seigneur », s’enflamme, en 1988, la charte du Hamas palestinien dans son introduction.

Acronyme de Harakat al-muqawama al-islamiya, Hamas est aussi un mot arabe signifiant « ferveur ». Classé terroriste par les États-Unis en 1997 et par l’Union européenne en 2003, soumis par Israël aux assassinats ciblés, aux représailles meurtrières et à trois guerres (en 2008, 2012 et 2014) dans son fief de Gaza, en opposition frontale avec le Fatah – l’autre grand parti palestinien, qui a, lui, les faveurs de la communauté internationale –, le Hamas a prouvé en trente années d’existence que son nom n’était pas vide de sens.

Une nouvelle déchirure pour les Palestiniens

Mais il a aussi été le synonyme d’une nouvelle déchirure du peuple palestinien, déjà dispersé et impuissant. Le parti islamiste ne fait pas partie de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), dont il rejette le sécularisme, et son offensive sur le terrain politique dans les années 2000 s’est soldée par une rupture sanglante avec le Fatah, auparavant dominant.

La déchirure s’est cimentée dans la géographie, se superposant au morcellement des territoires palestiniens imposés par l’expansion d’Israël. Au Fatah, la Cisjordanie sous contrôle militaire israélien ; au Hamas, la bande de Gaza, totalement évacuée de ses populations juives en 2005.

Le Hamas cherche par là la levée du blocus de Gaza et la reconnaissance internationale, mais je ne vois pas aujourd’hui de possibilité de réconciliation après trente ans de guerre fratricide

En janvier 2017, réunis à Moscou, des représentants des deux factions annoncent enfin la formation d’un gouvernement d’union nationale. Las, l’espoir d’une réconciliation avait déjà fait long feu avec la même proclamation sans suite en 2014.

« Le Hamas cherche par là la levée du blocus de Gaza et la reconnaissance internationale, mais je ne vois pas aujourd’hui de possibilité de réconciliation après trente ans de guerre fratricide, des acteurs internationaux qui ne font rien pour la favoriser et Israël qui s’y oppose. Selon moi, l’autorité du Hamas devrait encore se renforcer à Gaza, qui deviendra de plus en plus autonome, un quasi-État », avance la chercheuse Leïla Seurat.

Dix ans après le divorce

Le divorce entre les deux grandes factions palestiniennes date du 15 juin 2007, quand les partisans du Hamas éliminent de Gaza les forces fidèles au chef du Fatah et président de l’Autorité palestinienne (AP), Mahmoud Abbas. Ceux qui ne peuvent pas fuir sont précipités du haut d’immeubles, exécutés chez eux et jusque dans les hôpitaux.

Le Fatah pleure ses morts et le Hamas prend le contrôle total du petit territoire. « Un coup d’État contre l’AP », déclare-t‑on alors chez Abbas, à Ramallah. Un point de vue vite adopté par Israël comme par l’Occident.

Les négociations pour la formation du gouvernement ne font qu’envenimer les tensions entre les deux factions, qui culminent avec la prise de Gaza en 2007

Car ceux-ci ont été médusés par la victoire du parti islamiste aux législatives de janvier 2006 : 74 sièges, contre 45 pour le Fatah.

Mais les négociations pour la formation du gouvernement ne font qu’envenimer les tensions entre les deux factions, qui culminent avec la prise de Gaza en 2007. « Seulement dix ans se sont écoulés, trop peu pour tirer des conclusions, commente l’historien et journaliste Dominique Vidal. Mais on peut dire aujourd’hui que, s’il y a bien eu un coup de force du Hamas, il était préventif.

Les Américains et leur général alors chargé de l’entraînement des troupes de l’AP voulaient aider Abbas à faire un coup d’État contre le Hamas. En juin 2007, le Fatah a ainsi été pris de court alors qu’il se voyait renverser le Hamas avec le soutien de l’Occident et éventuellement des Israéliens. Si ces derniers, qui avaient déclaré ne pas vouloir traiter avec une AP dirigée par des islamistes, n’ont alors rien fait contre la prise de Gaza, c’est que cette fracture de la Palestine les arrangeait. »

Coups pour coups

Beaucoup a été écrit sur le fait que le Hamas aurait été une création des services israéliens, mais Vidal est sceptique : « Le Hamas a été créé avec l’aide des Frères égyptiens et jordaniens. Quand Tel-Aviv s’est rendu compte de la capacité du Hamas à diviser les Palestiniens, il a facilité la vie à ses membres, les laissant circuler et agir. Ce n’est que tardivement que les Israéliens ont compris que l’instrument leur avait échappé. »

Ainsi, en 2002, la seconde Intifada fait rage et une vague d’attentats-suicides frappe Israël. Les attaques sont revendiquées par le Hamas, mais Tsahal réplique en frappant le Fatah. C’est l’opération Rempart, qui voit la Cisjordanie envahie et Yasser Arafat, alors chef de l’OLP, assiégé dans son palais, à deux doigts d’être liquidé.

Israël tient depuis 2007 le Hamas pour responsable des tirs de roquettes effectués par d’autres groupes depuis le territoire gazaoui

Tout comme il avait auparavant tenu le Fatah au pouvoir pour responsable des agissements des factions théoriquement sous son contrôle et reporté sur lui ses représailles, Israël tient depuis 2007 le Hamas pour responsable des tirs de roquettes effectués par d’autres groupes depuis le territoire gazaoui. Maître de Gaza, le Hamas avait en effet d’abord privilégié comme moyen d’action contre l’État hébreu les tirs de roquettes aux attentats.

Mais les massives ripostes israéliennes ont tempéré l’ardeur de sa résistance et le mouvement cherche aujourd’hui à refréner les pulsions militaires des groupes plus radicaux, comme le Jihad islamique. « Il a établi une forme de cooptation en constituant avec eux des troupes de contrôle sécuritaire aux frontières, afin que ces groupes contiennent eux-mêmes leurs éléments et pour ne pas apparaître comme celui qui fait le sale boulot pour Israël, à l’instar du Fatah en Cisjordanie », explique Leïla Seurat.

Le Hamas, un mouvement de résilience

En 2013, année précédant l’opération israélienne Bordure protectrice, seuls 41 roquettes et obus de mortiers avaient été tirés depuis Gaza, contre 1 777 projectiles en 2006. Une quatrième guerre de Gaza aura-t‑elle lieu ? « Les déclarations incendiaires des Israéliens se multiplient et l’on attend depuis 2014 une nouvelle opération, mais celle-ci n’a pas lieu. Il y a une absence commune de volonté de se lancer dans un nouveau conflit. »

Car Tsahal a pu constater en 2014 que les stocks d’armement détruits lors de l’incursion de 2012 avaient été non seulement reconstitués mais perfectionnés, malgré un blocus drastique. Le Hamas est aussi un mouvement de résilience, habitué à la répression, aux infiltrations, à la clandestinité, sachant s’adapter à son environnement local comme aux bouleversements régionaux.

En 2012, le Printemps arabe avait paru faire souffler un vent favorable au parti lié aux Frères : en Égypte, en Tunisie, au Yémen, au Maroc, les islamistes triomphent aux premières élections postrévolutionnaires. Peu importe qu’une grande partie de sa direction basée à Damas ait été forcée de plier bagage, ne pouvant suivre Assad dans son combat contre, notamment, les Frères syriens.

Le Qatar a été forcé à la modération dès 2014, et le Hamas s’est retrouvé dans le viseur de Riyad et d’Abou Dhabi, engagés dans une croisade anti-Frères

Au Caire, Morsi leur ouvrait grand les portes, et l’émir du Qatar était cette année-là le premier chef d’État à visiter Gaza, avec des dizaines de millions de dollars en soute. Mais le vent a vite tourné. Sissi a chassé Morsi et pourchassé ses fidèles, classant le Hamas comme organisation terroriste et bloquant la frontière avec le Sinaï. Le Qatar a été forcé à la modération dès 2014, et le Hamas s’est retrouvé dans le viseur de Riyad et d’Abou Dhabi, engagés dans une croisade anti-Frères.

Le 1er mai, le parti faisait une annonce historique, présentant un texte amendant significativement sa charte : l’antisémitisme initial n’y transpire plus, la mention des Frères musulmans est inexistante et il accepte enfin la formule d’un État palestinien le long des frontières de 1967.

« Pris en étau entre le mécontentement très fort de la population à Gaza, la perte de l’alliance égyptienne et de l’aide du Qatar et les discours agressifs d’Israël, le Hamas cherche avec ce texte à s’extirper de la nasse où il s’est enfermé. C’est un geste important, en direction non tant d’Israël que de l’AP, lui montrant qu’un consensus et une réconciliation sont possibles. C’est aussi le moyen de signifier à l’Europe, aux États-Unis, voire à l’Arabie saoudite, qu’il est encore bien dans le jeu », conclut Vidal.


Diplomatie et pragmatisme

« La diplomatie du Hamas est pragmatique, elle évolue et se renouvelle sans cesse en fonction du contexte », explique Leïla Seurat. Mais de révolutions en réactions, les bouleversements régionaux ont été tels depuis 2011 qu’à force de s’adapter la position internationale du Hamas est devenue intenable. Membre depuis 2009 du front du refus à Israël et aux États-Unis dominé par les puissances chiites – Iran, Syrie, Hezbollah libanais –, le mouvement s’est écarté de sa matrice frériste, alors que la guerre civile syrienne éclatait et que des partis islamistes sunnites l’emportaient du Golfe à l’Atlantique. Après Damas, Doha est devenu le siège de ses membres exilés et l’Égypte du Frère Morsi, son grand partenaire. Mais les vents ont à nouveau tourné. En 2013, Morsi est renversé par Sissi, et le Qatar subit d’intenses pressions de Riyad pour qu’il renonce à ses sympathies fréristes. Celles-ci ont culminé le 5 juin avec la mise au ban de Doha, à l’initiative des Saoudiens.

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