Littérature : Yasmine Chami nous plonge dans les mémoires d’une famille marocaine

L’auteure brasse les émotions avec une économie d’effets. © Khalil- Nemmaoui

Avec Mourir est un enchantement, la romancière marocaine Yasmine Chami évoque les turbulences des histoires individuelles prises dans la grande Histoire.

Dix-huit années après son premier livre, Cérémonie, Yasmine Chami, née à Casablanca en 1967, reprend la plume pour Mourir est un enchantement. Un grand écart de dates mais, d’un roman à l’autre, des histoires de famille entremêlées.

Le passé surgit au hasard de la main plongée par Sara, atteinte d’un cancer, dans un sac contenant des photos de famille. L’auteure se joue ainsi de l’ordre chronologique. Le passé, fulgurant tels des flashs, s’imprime en discontinu au fil des pages de l’album et du roman.

Chronique familiale

Derrière l’écorce de l’arbre généalogique, la sève de la force de caractère traversant les générations irrigue chaque branche, chaque fruit. Mourir devient un enchantement, par la transmission de cet héritage.

On pense aussi à Proust dans cette façon de transformer le temps en acteur majeur du récit

« Le titre s’est imposé à moi avant l’écriture du livre, nous dit Yasmine Chami. Il a en quelque sorte condensé le projet d’écriture, un cheminement à la rencontre d’un monde presque englouti et qui pourtant continue de fonder et d’orienter les trajectoires de chacun. Une mémoire qui accompagne le présent et l’enchante. Avec une référence évidente à Shakespeare, la vie comme un rêve, si vite passée, la réflexion sur la mort qui ne soustrait que la présence physique des êtres, comme un sortilège qui ne nous dépouille pas de ceux que nous aimons et qui vivent si puissamment en nous. »

On pense aussi à Proust dans cette façon de transformer le temps en acteur majeur du récit. Il s’incarne dans la chronique d’une famille marocaine aux origines multiples, à la fois singulière et emblématique d’une époque.

« Les histoires familiales rencontrent toujours l’histoire collective, elles la construisent. La photographie et ses évolutions, comme objet matériel, du sépia au Polaroid puis au cliché virtuel, dématérialisé, s’inscrivent dans cette réflexion sur le temps intime et historique, renvoyant le lecteur à un processus d’identification avec son propre vécu. Nous sommes tous pris dans une réflexion convoquée par la manière dont s’organisera la mémoire de nos enfants, la transmission des images, la construction des représentations pour les générations à venir. »

Une petite histoire pour évoquer la grande

Une histoire dans l’Histoire où, en même temps que le portrait d’une famille, Chami dépeint les turbulences qui la traversent : « Sara enregistre au cours de sa vie des ruptures qui rendent difficile la construction d’une mémoire linéaire, unifiée, d’autant que ces strates temporelles qui s’interpénètrent dans l’évocation de sa vie familiale rencontrent les aléas d’une histoire collective marquée par les ruptures : colonisation, indépendances du Maroc et de l’Algérie, attentat de Skhirat, années de plomb et enfin irrésistible ascension du wahhabisme et du littéralisme religieux dans le Maroc d’aujourd’hui. »

Les grilles de lecture se superposent et enrichissent un roman ramassé et dense qui brasse les émotions avec une économie de mots et d’effets

Témoin et actrice de ce monde en mutation prisonnier de représentations simplistes, Sara lui porte un regard nuancé, empreint de complexité et de justesse. « Malgré son statut privilégié – Sara est pédopsychiatre, elle appartient à une famille d’intellectuels et de technocrates –, l’héroïne est aussi profondément vulnérable ; elle est une femme seule, mère de famille divorcée dans une société qui n’a pas renoncé au modèle patriarcal. Sa maladie dit cette vulnérabilité, celle de tous ceux qui dans cette société sont à la marge, ce n’est pas pour rien qu’elle est atteinte d’un cancer de l’utérus. »

Les grilles de lecture se superposent et enrichissent un roman ramassé et dense qui brasse les émotions avec une économie de mots et d’effets. Une façon de dire beaucoup avec peu qui ressemble à Yasmine Chami, que l’on veut bien croire quand elle dit : « On écrit toujours d’où l’on est, d’une certaine manière. »

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