Fermer

Agroalimentaire : bras de fer entre Cevital et le port de Béjaïa

Par - À Alger

Le milliardaire algérien Issad Rebrab est le patron du conglomérat Cevital, premier employeur privé de l'Algérie. © Bruno Levy pour Jeune Afrique

Les autorités ont bloqué deux navires affrétés par le premier groupe privé algérien pour un projet de trituration de soja. Un épisode de plus dans le conflit qui oppose la société d'Issad Rebrab et le gouvernement.

Le groupe algérien Cevital, piloté par le tycoon Issad Rebrab, se trouve dans une impasse depuis que l’Entreprise portuaire de Béjaïa (EPB) a refusé l’accès à un navire chinois qui devait accoster le 18 mai 2017. Le Da Cui Yun, de l’armateur Cosco, qui transportait des équipements afin d’installer une usine de trituration de soja pour Cevital dans la région, a été contraint de faire escale dans un port européen pour y décharger la cargaison. Précédemment, le Tian Le, chargé en matériel pour le même projet et attendu sur le quai du deuxième port du pays le 26 mars, avait déjà dû reprendre la mer pour rejoindre la rive nord de la Méditerranée.

Tentative de passage en force du géant de l’agroalimentaire

Selon l’administration portuaire, le premier groupe privé algérien n’aurait pas été autorisé à lancer sa nouvelle activité industrielle en Algérie, la production d’huile brute et de tourteaux de soja, destinés au bétail. « Il n’a ni le terrain où installer son usine ni l’autorisation d’importer ces équipements. Il voulait les faire venir coûte que coûte et les aurait entreposés dans le port le temps que les autorités locales lui accordent un terrain, dénonce Djelloul Achour, le PDG de l’EPB. On ne peut pas se permettre de congestionner la zone portuaire avec des pièces hors gabarit pour le compte de Cevital, qui n’a même pas les moyens de les déplacer par voie terrestre. » Le patron du port voit là une tentative de passage en force du géant de l’agroalimentaire.

Chez Cevital, on affirme ne pas comprendre cette décision. « Ce matériel a été acheté et payé dans les règles », défend une source proche du dossier. D’après un cadre employé par Cevital, cette situation « menace un millier de collaborateurs déjà recrutés et formés ». Le refus d’accostage des navires est dénoncé par un comité de soutien aux travailleurs de Cevital, créé fin mai. Ce mouvement, réunissant syndicalistes, élus locaux et militants de partis d’opposition, a rassemblé 3 000 manifestants lors d’une marche organisée le 25 mai à Béjaïa pour dénoncer un sabotage économique.

« Notre projet répond à un marché, alors que l’Algérie importe la quasi-totalité de ses besoins en tourteaux de soja. Des projets concurrents ont déjà été autorisés dans d’autres régions », fait valoir un cadre de Cevital, qui rappelle que la société a reçu un agrément de l’Agence nationale de développement et d’investissement pour la mise en place de cette unité mais refuse de révéler les montants engagés.

Bras de fer devant les tribunaux

Désormais, le bras de fer entre Cevital et le port se poursuit devant les tribunaux. « Une autorisation de déchargement a été délivrée au groupe en référé par le juge de Béjaïa en mars 2017. Elle a été étonnamment désavouée par un juge d’Alger. Nous étudions les options de recours », indique ce cadre. Cevital n’exclut pas de se pourvoir en cassation auprès de la Cour suprême.

Ce projet n’est pas le premier de l’entreprise à être bloqué du fait de l’intervention d’une autorité publique. En conflit ouvert avec l’entourage d’Abdelaziz Bouteflika, surtout depuis qu’il a claqué la porte du Forum des chefs d’entreprise, en 2014, Issad Rebrab a déploré à plusieurs reprises les entraves au développement de son groupe, déjà actif dans l’agroalimentaire, la distribution, l’automobile et l’électroménager.

Cette affaire rappelle celle de l’acquisition d’une ancienne usine Michelin, en périphérie d’Alger, en 2013. Le groupe s’était déjà entendu avec le géant français du pneu lorsque le gouvernement avait opposé son veto, faisant valoir le droit de préemption de l’État. Dernier sujet de tension, qui a déchaîné les passions à Alger en 2016 : l’annulation du rachat du groupe médiatique El Khabar par le conglomérat, déjà propriétaire du quotidien Liberté, au motif qu’une personne morale ne peut détenir plus d’un titre de presse.