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Tunisie : plongée au cœur de la nébuleuse Ennahdha

Par - Correspondant

Sit-in sur le site d’extraction pétrolière d’El-Kammour, dans le gouvernorat de Tataouine, le 16 mai. © FATHI NASRI/AFP

Faucons et modérés, jeunes loups et vieille garde, « Tunisiens » et « exilés »… Contrairement aux apparences, de nombreuses lignes de fracture traversent le parti islamiste Ennahdha. Enquête dans les coulisses de la formation politique la plus secrète de Tunisie.

Le sit-in d’El-Kammour (Sud), où des contestataires bloquent, depuis début mai, la production de pétrole, a donné lieu à une polémique inattendue. Imed Hammami, ministre de l’Emploi, et le député Mohamed Ben Salem, tous deux figures d’Ennahdha, ont croisé le fer sur les circonstances du décès d’un protestataire.

C’est la première fois que des cadres du parti affichent publiquement un désaccord et enfreignent la règle de discrétion et de réserve qui prévaut au sein de la formation islamiste, où il est d’usage de se ranger à la position officielle. L’incident, d’apparence anodine, mérite d’être souligné, d’autant que d’autres voix discordantes se font entendre.

Les accusations de Yamina Zoghlami

Yamina Zoghlami, élue d’Ennahdha à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), multiplie les piques. Revenant sur l’assassinat, le 2 juin, dans le centre du pays, du jeune Khalifa Soltani par des jihadistes, elle persifle : « C’est la faute de l’État, qui a envoyé l’armée à Tataouine [Sud] », oubliant qu’Ennahdha participe au gouvernement et que de telles critiques publiques en période de crise font désordre.

Mais Zoghlami n’en est pas à une contradiction près. Début mai, elle déclarait que « la loi de réconciliation nationale doit passer », avant de se rétracter, le 23 mai, en plénière, exigeant le retrait immédiat du projet de loi. Des prises de position incohérentes qui révèlent des tiraillements au sein de la formation et étaient les informations récurrentes relayées par les milieux dits bien informés sur des dissensions à Montplaisir, siège du parti.

Dans un entretien à JA (no 2941), en mai, Abdelfattah Mourou, vice-président d’Ennahdha et de l’ARP, reconnaissait que « les difficultés actuelles des deux grandes formations, Nidaa Tounes et Ennahdha, n’arrangent pas les choses ». Qu’un membre fondateur et dirigeant du parti évoque des tiraillements internes est assez rare pour être souligné.

Rached Ghannouchi, leader du parti Ennahdha, lors d'une conférence de presse en 2012. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Apparente cohésion

Ennahdha ne s’est jamais cachée d’être traversée par différents courants et d’être le nid commun de colombes et de faucons, mais elle a toujours veillé à afficher sa cohésion, comme si c’était un gage de crédibilité, par contraste avec les autres partis, dont bon nombre se sont délités ou ont implosé en raison de dissensions internes.

Les fractures existent, rien que de très normal dans un parti qui a une ancienneté, une histoire et qui évolue

« Les fractures existent, rien que de très normal dans un parti qui a une ancienneté, une histoire et qui évolue. Cela a aussi été le cas du Néo-Destour, de Bourguiba. Pourquoi s’en étonner quand il s’agit d’Ennahdha ? » s’agace Hassen Mahjoub, un militant de Msaken (Est).

« Les clivages dans les rangs islamistes sont anciens, avec comme point focal Rached Ghannouchi, qui s’est maintenu à la tête de la formation depuis 1991 en gérant les divisions et en tenant les cordons de la bourse. Les clivages remontent à l’éviction de Salah Karkar dans les années 1990 par Ghannouchi, qui entendait garder la main », explique le journaliste Moez el-Bey.

Superviseurs

Masqués par l’omerta, des désaccords ont émaillé le 10e congrès d’Ennahdha, il y a un an. Malgré, selon le député Walid Bennani, « des réserves chez certains militants », ce n’était pas tant l’aggiornamento historique, alors consacré, qui était en question, puisque dans les faits il se résumait à un simple abandon de la prédication, et non du religieux, au profit d’une spécialisation en politique. Les bisbilles avaient surtout trait au leadership.

Ceux qui ont subi la répression du régime de Ben Ali – « le clan des Tunisiens » – ont opposé à ceux qui y ont échappé – « les exilés » – la candidature d’Ali Larayedh, ancien chef du gouvernement, à la direction du parti. Cette manœuvre était soutenue notamment par Abdellatif el-Mekki, ancien ministre de la Santé, favorable à une promotion des quinquagénaires qui avaient rejoint les rangs islamistes dans les années 1990 via l’Union générale tunisienne des étudiants (UGTE).

En coulisse, le député et cadre dirigeant Mohamed Ben Salem n’y était pas allé avec le dos de la cuillère : « Si Rached Ghannouchi ne peut être candidat à sa propre succession, les frais du congrès ne seront pas réglés. » Un moyen de pression massue pour faire rentrer dans le rang les plus récalcitrants.

Lors des discussions sur le règlement intérieur, des apparatchiks du parti ont contesté les prérogatives de Ghannouchi, qui souhaitait bénéficier d’une marge de manœuvre plus grande. Il a obtenu gain de cause en menaçant de refuser un nouveau mandat à la tête du parti.

Un moment de tension qui s’est achevé en accolades. « Ennahdha est une famille. Les pires disputes et des désaccords peuvent surgir, mais on finit toujours par se réconcilier », assure un militant. Pas toujours. Hamadi Jebali a claqué la porte du parti quand le soutien de celui-ci lui a fait défaut, au lendemain de l’assassinat de Chokri Belaïd en 2013.

« C’était la goutte qui fait déborder le vase. Un conseiller superviseur avait été attribué à tous les ministres de la troïka par Ghannouchi. Lotfi Zitoun faisait le marquage de Jebali et, plus d’une fois, leurs divergences ont résonné dans les murs de la Kasbah », raconte Moez el-Bey.

Le choix des concessions

Tous les courants du parti veulent réellement exister, quitte à dépasser, au moins en apparence, leurs rancœurs. Les ultras, comme Habib Ellouze et Sadok Chourou, qui donnaient de la voix quand Ennahdha dirigeait la troïka gouvernementale, en 2012, n’ont toujours pas admis que Ghannouchi n’ait pas imposé la charia comme source de la loi dans la Constitution.

En 2005, lorsque Ali Larayedh a cosigné avec les modernistes les accords du « collectif du 18 octobre », qui consacraient la liberté de conscience, le principe d’égalité et un État civil, Rached Ghannouchi a dû peser de tout son poids pour calmer les radicaux. Cette concession jugée inacceptable est devenue la principale pierre d’achoppement de la bataille idéologique que livraient les partisans de la charia.

« Leur virulence était telle au sein de la Constituante que le président d’Ennahdha n’a pas quitté l’hémicycle un seul instant afin de s’assurer que son groupe parlementaire adopterait à l’unanimité la loi fondamentale en 2014 », témoigne un ancien élu.

Des militants du parti islamiste tunisien Ennahdha prient pour soutenir le gouvernement, le 7 septembre 2012 à Tunis. © Hassene Dridi / AP / SIPA

Cordon ombilical

Écartés de la députation, les plus conservateurs trouvent aujourd’hui une caisse de résonance dans le conseil de la choura, la puissante instance consultative, conduite par l’un des faucons du mouvement, Abdelkrim Harouni. Depuis le congrès, la choura exprime régulièrement des positions contraires à celles du bureau exécutif, pour finir par se rallier à lui.

« La choura n’est pas versatile ; elle veut montrer qu’elle peut peser sur les équilibres du parti et sur le bureau exécutif. Cette stratégie illustre parfaitement la politique du consensus qui prévaut, en interne et en externe, chez les islamistes tunisiens depuis la déconfiture des Frères musulmans et de l’islam politique sur la scène internationale », explique Alaya Allani, historien des mouvements islamistes.

Les vieilles querelles n’ont pas été oubliées, et les sages n’ont pas toujours été entendus. « Gouverner tout de suite était prématuré, trop risqué, nous n’étions pas aptes après toutes ces années de répression. Il fallait d’abord faire notre propre bilan, savoir pourquoi Ben Ali était parti », concède Habib Mokni, cadre historique du parti.

Une nouvelle génération qui cherche à s’imposer

Mais le pragmatisme l’a emporté sur l’idéologie, d’autant qu’une jeune génération émergente veut aussi être prise en compte. Comme les anciens, elle est divisée entre fils des fondateurs, recrues postrévolution sans véritable culture politique et membres d’une élite brillante formée à l’étranger.

Tous revendiquent leur légitimité et réclament davantage de représentativité dans les instances du parti. Entre conservatisme et modernité, ils veulent une Ennahdha soft, même si Hichem, le fils d’Ali Larayedh, tient un discours assez radical.

« Notre rapport avec les anciens est celui d’une filiation dans le dialogue. Les aînés nous encadrent et nous amènent à plus de flexibilité. C’est normal, avec l’âge et l’expérience, ils ont appris à pratiquer le consensus », souligne la députée Imen Ben Mhamed. Un cordon ombilical perçu comme une entrave par certains, favorables à un courant de réflexion hors de tout objectif politique.

Rached Ghannouchi, incontesté et incontestable, y a été attentif. Il s’est placé au-dessus de la mêlée et a rajeuni la moyenne d’âge du bureau exécutif du parti.

Colosse au pied d’argile

Beaucoup l’ont compris : hors Ennahdha et l’approbation du cheikh, point de salut. Certains, comme Samir Dilou et Ajmi Lourimi, qui avaient été mis en avant en 2012 pour leur progressisme, ont disparu des écrans radars.

Ceux qui ont osé quitter le parti en ont fait les frais, comme Hamadi Jebali et Riadh Chaïbi, qui n’ont jamais retrouvé leur entregent politique. Avec l’islam et une vision sociétale prégnante pour ciments, Ennahdha est incontournable, mais pourrait ne plus être qu’un colosse aux pieds d’argile.

« Les municipales de décembre 2017, la crainte de devoir rendre des comptes sur le départ de Tunisiens pour le jihad en Syrie, ainsi que sur des dossiers de corruption, ont conduit tout le monde à suspendre les règlements de comptes. Tous se rangent derrière Rached Ghannouchi », explique Alaya Allani, qui estime que la mise au ban du Qatar va rebattre les cartes et obliger les islamistes tunisiens, qui ont amplement profité de ses largesses, à faire profil bas avec les pays arabes.

Mais c’est surtout l’électorat tunisien qui se montre intransigeant, imputant à Ennahdha une mauvaise gestion des deniers publics, mais aussi la paralysie du pays à force de pratiquer le consensus. « C’est trop facile de se dégager des responsabilités alors qu’Ennahdha est de fait au pouvoir et conduit le premier groupe parlementaire », tacle Imen Sayed, membre de l’association Voix des femmes.

En janvier 2017, selon un sondage conduit par Sigma Conseil, 59,5 % des Tunisiens ne faisaient pas confiance à Rached Ghannouchi. Pour Ennahdha, qui avait été contrainte à quitter le pouvoir en 2013 mais qui n’en a pas moins continué à participer au gouvernement, une nouvelle étape est en jeu, avec à la clé les municipales, mais aussi les législatives et la présidentielle de 2019.

La victoire est loin d’être acquise puisqu’il lui faudra composer avec ses divergences internes et compter avec le désamour des Tunisiens.


Choura VS Bureau exécutif

Instance consultative, le conseil de la choura est composé de 150 membres, dont 100 sont élus à bulletins secrets lors du congrès national. À charge pour eux, lors de la première session du conseil, d’élire les 50 membres restants en tenant compte de la représentativité des régions, des secteurs, du genre, des membres résidant à l’étranger, du bloc parlementaire et du gouvernement. Malgré cette diversité, la choura peine à réunir les 10 % de jeunes exigés par le règlement intérieur. Depuis la sortie du parti de la clandestinité, en 2011, le conseil s’est longtemps contenté de donner un avis en interne. Sous la férule d’Abdelkrim Harouni, il expose désormais en public ses positions et délivre des avis parfois contraires à ceux du bureau exécutif (25 membres). Ces divergences donnent lieu à des discussions mais, in fine, le conseil se range à l’avis du bureau exécutif, partant du principe qu’Ennahdha est partie prenante dans l’alliance gouvernementale.

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