Côte-d’Ivoire – Finance : Michel Abrogoua, coureur de fond du capital-investissement

Par - Envoyé spécial à Abidjan

L’Ivoirien est passé par la BIAO et IBM France. © olivier

Récemment nommé à la tête de la nouvelle association ivoirienne des professionnels de ce métier, le fondateur de Phoenix Capital Management lève un nouveau fonds, son premier à neuf chiffres.

Michel Abrogoua a vu le capital-investissement naître et grandir en Afrique de l’Ouest francophone. « En 1997, nous n’étions que deux, avec Cauris Management. Aujourd’hui, la zone Uemoa compte 22 sociétés de private equity », rappelle le fondateur et président de Phoenix Capital Management (PCM). « Michel est LE pionnier du métier dans la zone Uemoa », ajoute Vincent Le Guennou, cofondateur d’Emerging Capital Partners, l’un des mastodontes du secteur en Afrique, qui le connaît depuis vingt ans.

Son flair en tant qu’investisseur est indéniable. En 2006, il avait notamment appuyé et accompagné Jean Kacou Diagou, président du groupe NSIA, dans le rachat des parts de la Banque internationale pour l’Afrique occidentale (BIAO)-Côte d’Ivoire. Cette opération a permis à l’assureur d’étendre son empreinte au secteur bancaire. Et lorsque, fin mai 2017, Jean Kacou Diagou a cédé environ 30 % de son holding familial à Swiss Re, ces parts ont été valorisées à environ 100 millions d’euros.

Batailles d’ego

Mi-avril, lorsque le patron de PCM reçoit Jeune Afrique, c’est au 10e étage de la Tour Biao, dans le quartier du Plateau, à Abidjan, alors que ses équipes préparent le roadshow (tournée de présentation aux investisseurs) de son nouveau fonds : 100 millions de dollars (89 millions d’euros) – soit le double du précédent fonds de PCM – pour des prises de participation minoritaires (de 3 à 10 millions de dollars) à travers la Cedeao et, pour la première fois, sur le marché nigérian. Quelques semaines plus tôt, Abrogoua avait été désigné par ses pairs président de la toute nouvelle Association ivoirienne des investisseurs en capital (A2IC). « C’est une marque de reconnaissance pour les services qu’il a rendus à notre industrie », explique un jeune investisseur, basé à Abidjan, qui estime que « son nom fait plus consensus que d’autres », dans un métier où, derrière sourires et tapes dans le dos, les batailles d’ego sont impitoyables.

Diplômé en sciences économiques, Michel Abrogoua est passé par la BIAO et IBM France avant de rejoindre le département Afrique de la Société financière internationale (IFC, Groupe Banque mondiale). C’est là qu’en 1997 il aide à créer West Africa Growth Fund (WAGF), un fonds de 28 millions de dollars qu’il pilotera pendant une décennie. En 2004, il crée sa propre structure, PCM, avec laquelle il lance en 2011, en partenariat avec le sud-africain PIC, le West Africa Emerging Markets Growth Fund (WAEMGF), fort de 50 millions de dollars.

Retours en cash

Alors que PCM tente maintenant sa première levée de fonds à neuf chiffres, certaines structures arrivées plus récemment sur son territoire (Amethis Finance, Adenia Partners, AfricInvest…) disposent d’une force de frappe bien supérieure à celle du pionnier ivoirien. Ainsi, ECP, la société cofondée en 2000 par Vincent Le Guennou, a levé en dix-sept ans 2,5 milliards de dollars, soit 30 fois les sommes mobilisées par WAGF et WAEMGF réunies. Pour l’anecdote, le Franco-Camerounais avait contacté Abrogoua en 1996-1997, alors qu’il préparait aux États-Unis un mémoire sur les fonds d’investissement, avant de rejoindre l’américain Emerging Markets Partnership – qui a pris le contrôle du WAGF fin 2005.

Michel est le premier à avoir compris qu’il y avait de l’épargne disponible sur place et à réussir à la mobiliser

En travaillant avec IFC, Michel Abrogoua a contribué à l’une des réalités les plus saisissantes de la finance au sud du Sahara, la prééminence des institutions de développement occidentales en tant que bailleurs de fonds du capital-investissement. Dans le même temps, il est l’un des rares financiers africains à avoir résolu, bien avant ses concurrents, le plus moderne des casse-tête du private equity en Afrique : l’accès aux ressources des fonds de pension et de retraite.

« Michel est le premier à avoir compris qu’il y avait de l’épargne disponible sur place et à réussir à la mobiliser », souligne Serge Thiémélé, associé de EY en Côte d’Ivoire et fin connaisseur du marché ouest-africain. « Si les assureurs de la zone Cima peuvent aujourd’hui investir dans les fonds de private equity, c’est grâce au travail que nous avons réalisé il y a plus de dix ans », convient le patron de Phoenix. Grand cas a été fait de l’accord d’investissement signé début avril entre la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) de Côte d’Ivoire et le prestataire de services publics Eranove (détenu par ECP). La CNPS investit pourtant aux côtés d’Abrogoua depuis les années 2000…

Phoenix Africa Partners

Outre Jean Kacou Diagou, Michel Abrogoua a accompagné et financé d’autres grands noms du capitalisme ouest-africain : Jean-Marie Ackah pour le rachat et l’expansion du groupe agroalimentaire Sipra, le Togolais Gervais Djondo durant les années critiques de ce qui deviendra le géant panafricain Ecobank, la famille Kadio-Morokro avec Pétro Ivoire, et plus récemment le Malien Mossadeck Bally, fondateur du groupe Azalai Hotels.

Nous ne sommes pas toujours tendres

Si ce dernier salue « la simplicité, la grande expertise, l’humilité et la rigueur » de son partenaire ivoirien, il est rare que l’aide apportée par le pionnier d’Abidjan soit explicitement reconnue. Contactés pour ce portrait, certains entrepreneurs soutenus dans le passé par Michel Abrogoua n’ont pas répondu à nos sollicitations… « Quand nous investissons, nous sommes amenés à revoir les modes de gouvernance, à renforcer les conseils d’administration, à changer les commissaires aux comptes, à recomposer les comités exécutifs, etc. Et nous ne sommes pas toujours tendres », élude Michel Abrogoua.

« Les capital-investisseurs ne sont pas des banquiers. Ils sont impliqués et ont un impact sur la gestion des entreprises. Il faut de l’expérience pour interpréter les tendances, analyser l’environnement juridique et déceler les transformations qui vont permettre de créer de la valeur », rappelle Serge Thiémélé. « Nos investisseurs de référence sont satisfaits des taux de rentabilité interne (TRI), de l’ordre de 24 %, et des retours en cash qui vont jusqu’à deux fois et demie les montants investis », martèle Michel Abrogoua.

Michel Abrogoua est patient et modéré, mais n’a pas peur d’explorer les nouveaux horizons de différents secteurs d’activité

D’après Serge Thiémélé, « l’homme est patient et modéré, mais n’a pas peur d’explorer les nouveaux horizons de différents secteurs d’activité ». Phoenix a par exemple très tôt investi dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) et la transformation agro-industrielle.

Marié à Suzanne, PDG de l’entreprise de textile et de décoration Melabr Collection et ancienne DRH du Port autonome d’Abidjan, et père de trois enfants, Michel Abrogoua est désormais à la tête d’un conglomérat – Phoenix Africa Partners – présent dans la finance, mais aussi dans le BTP, l’immobilier, avec des projets qu’il ne souhaite pas évoquer en détail pour l’instant.

Quelle est l’étendue de son patrimoine ? Comment est-il parvenu à maintenir sa barque à flot durant toutes les crises politiques qui ont secoué la Côte d’Ivoire ces dernières années ? Sur ces sujets, ou sur son âge (65 ans), le pionnier ne s’étendra pas : on ne questionne pas un chef akan.