Fermer

Saïd Djabelkhir : « L’islam est une spiritualité séculière »

Said Djabelkhir© DR © DR

À rebours d’une religion des origines fantasmée, dépassant le cadre légaliste, la foi musulmane peut redevenir un vecteur de progrès et de libération, selon ce chercheur, partisan d’une lecture moderniste.

Détourner de l’idéologie mortifère qui a plongé le pays dans la destruction, proposer une autre voie que celle d’une foi rigide et conservatrice, une direction aussi nouvelle que fidèle à l’islam et qui réponde aux attentes d’une jeunesse anxieuse, voilà des chantiers aussi nécessaires qu’ambitieux.  À rebours d’un islam des origines fantasmé par les salafistes, dépassant le cadre légaliste, la foi musulmane peut-elle redevenir le vecteur de progrès et de libération qu’elle a su être au cours de l’Histoire ? Islamologue, chercheur en soufisme, Saïd Djabelkhir, qui a fondé le Cercle des Lumières pour la pensée libre, nous éclaire sur cet islam humaniste et progressiste encore trop mal connu.

Jeune Afrique : Contre les doctrines importées et radicales, l’effort de promotion de l’islam dit du « juste milieu » par l’administration fonctionne-t-il ?

Saïd Djabelkhir : Le discours religieux officiel n’a plus d’audience. Il est révolu et ne fonctionne plus. Le pouvoir doit revoir de fond en comble tous les programmes scolaires et surtout la formation des cadres religieux, trop traditionnels et en rupture totale avec la modernité, avec les questionnements et les besoins des générations actuelles. Que penser d’un imam qui ne connaît rien à la philosophie, à l’histoire des idées, à l’informatique et aux techniques de communication ?

Le pouvoir doit revoir de fond en comble tous les programmes scolaires et surtout la formation des cadres religieux

Cette formation rénovée peut-elle diffuser un islam progressiste ?

Il y a de nouvelles lectures de l’islam qui se propagent, comme la lecture coraniste et la lecture moderniste séculaire, pour ne pas dire laïque. Celle dite coraniste considère que le Coran est le seul texte sacré et refuse cette qualité aux hadiths. Et elle développe une interprétation du texte qui récuse par exemple le jihad armé et les châtiments corporels.

Et il y a la lecture moderniste…

La lecture moderniste, qui est la mienne, considère que l’islam est, à l’origine, une spiritualité séculière. Elle se fonde sur l’historicité du texte coranique et a été explorée en profondeur par l’islamologue algérien Mohamed Arkoun. Les lois coraniques, qui ont vu le jour et ont évolué dans l’Histoire, ne peuvent être lues sans tenir compte de ce contexte. Considéré à l’aune de cette historicité, l’islam n’a rien à voir avec l’État ni avec la politique.

Le Prophète n’a fait que communiquer un message spirituel. Mais cet islam originel a été détourné juste après sa mort au profit d’un projet politico-religieux que l’on a appelé le califat. L’islam spirituel originel a été marginalisé et persécuté par les pouvoirs en place et les fuqaha (docteurs de la jurisprudence), qui ont légitimé un islam politique officiel et exclusif.

La clé est dans le Coran lui-même, qui nous enseigne que les lois religieuses changent et évoluent dans l’Histoire

En en faisant un message immuable, ce sunnisme politique n’a-t-il pas fermé la porte aux lectures progressistes ?

La clé est dans le Coran lui-même, qui nous enseigne que les lois religieuses changent et évoluent dans l’Histoire. Jésus a ainsi changé certaines lois qui existaient avant lui : « Je confirme ce qu’il y a dans la Torah, révélée avant moi, et je vous rends licite une partie de ce qui vous était interdit » (Coran, III, 50). Même le texte coranique a changé selon le contexte : « Si Nous abrogeons un verset quelconque ou que Nous le fassions oublier, Nous en apportons un meilleur, ou un semblable » (Coran, II, 106). Ce « meilleur » évolue avec le temps, les contextes socioculturels et les besoins de la société humaine.

La lecture moderniste de l’islam fait-elle des adeptes en Algérie ?

Elle se propage progressivement parmi les nouvelles générations. Peu d’islamologues la soutiennent, et ceux qui le font n’ont pas les moyens dont disposent les discours religieux officiel ou intégristes. J’ai créé le CLPL pour ouvrir le débat sur nombre de sujets tabous, mais aussi pour essayer de pousser la pensée religieuse vers plus de relativisme et d’esprit critique.

Couverture

L’actu n’attend pas !


Couverture

Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez en souscrivant à l'Edition Digitale de Jeune Afrique

Je m'abonne J'achète ce numéro