RDC : Félix Tshisekedi, au nom du père

Après avoir longtemps vécu dans l’ombre d’un père autoritaire et charismatique, il se retrouve propulsé en pleine lumière. © Colin Delfosse pour JA

C’est un lourd héritage que le fils de l’opposant historique tente d’assumer. Désormais président du Rassemblement de l’opposition, Félix Tshisekedi a dû subir l’épreuve du feu. Non sans quelques accrocs.

En public, Félix Tshisekedi porte casquette et lunettes noires. Le couvre-chef est un hommage à son père, Étienne, le mythique opposant aux trente-sept années de lutte. Depuis son décès, le 1er février, Félix tente d’assumer, sur la scène politique, ce lourd héritage. C’est là qu’interviennent les lunettes noires. Tel un objet transitionnel, elles le rassurent, lui évitant de trahir ses émotions, et atténuent son trac quand il lui faut monter sur une estrade pour haranguer la foule.

L’épreuve du feu

Après des années dans l’ombre d’un père charismatique et autoritaire, Félix Tshisekedi s’est retrouvé sans préavis propulsé en pleine lumière. Malgré ses 53 ans, cet homme entier et impulsif n’était manifestement pas prêt à endosser un costume encore trop large pour lui. Il a néanmoins été élu à la présidence du Rassemblement de l’opposition.

L’héritier a dû suivre en quatre mois une formation accélérée sur les subtilités de la politique congolaise

En dépit des défections intervenues dans ses rangs, cette coalition regroupe encore deux grandes tendances : le G7 de Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga, et l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti emblématique cofondé par Étienne Tshisekedi.

Tandis que la dépouille paternelle attend toujours, dans une chambre froide bruxelloise, d’être rapatriée à Kinshasa, l’héritier a dû suivre en quatre mois une formation accélérée sur les subtilités de la politique congolaise. Une épreuve du feu qui ne s’est pas faite sans accroc.

Son enfance ne l’avait guère préparé à l’adversité. Né à Kinshasa le 13 juin 1963, trois ans après l’indépendance, Félix Antoine Tshilombo Tshisekedi a d’abord connu le confort dans lequel vit la nouvelle élite congolaise.

D’aussi loin que remontent ses souvenirs, son père était déjà ministre. Cette existence privilégiée bascule au début des années 1980, lorsque, avec douze autres parlementaires, Étienne Tshisekedi a l’audace de s’opposer publiquement à Mobutu, le tout-puissant président zaïrois. Deux ans plus tard, la création de l’UDPS met fin à quinze années de parti unique. La sanction tombe : Étienne Tshisekedi est assigné à résidence dans le village familial, dans le Kasaï (Centre). Félix doit l’y suivre, ce qui sonne le glas de ses études.

Un jeune homme aux gros bras

En 1985, Mobutu l’autorise, avec sa mère, Marthe, et ses frères, à quitter le Kasaï. Le jeune homme débarque à Bruxelles, où il deviendra un « vrai petit Belge ». L’imposant jeune homme enchaîne alors petits boulots et virées dans les bars. Il devient aussi un militant de l’UDPS aux gros bras et aux nerfs à vif. Un matin de 1993, à l’aube, Jean-Jacques Rodal – le gendre de Mobutu – en fait l’amère expérience : après avoir provoqué le fils de l’opposant et l’un de ses amis à la sortie du Mambo, une boîte de nuit de Matonge (le quartier populaire fréquenté par la diaspora congolaise), il se retrouve avec une jambe cassée.

Élu député, Félix doit pourtant renoncer aux bancs de l’Assemblée nationale sur ordre de son père, qui refuse de voir les siens cautionner des institutions qu’il juge « illégitimes »

Kongulu, alias Saddam Hussein, un fils de Mobutu réputé pour sa brutalité, se lance à leurs trousses pour une vendetta dans les rues de Bruxelles. Il finira par se venger sur « Titi », le frère cadet de Félix, qui passera un mauvais quart d’heure. « Ce ne sont que des histoires de jeunesse », balaie son aîné.

Ce n’est qu’en 2011, six ans après son retour à Kinshasa, que Félix Tshisekedi vit sa première véritable campagne électorale, lorsque son père arrive en deuxième position à la présidentielle, derrière Joseph Kabila – selon des résultats officiels dont la fiabilité est alors largement remise en question. Élu député, Félix doit pourtant renoncer aux bancs de l’Assemblée nationale sur ordre de son père, qui refuse de voir les siens cautionner des institutions qu’il juge « illégitimes ».

Le baroud d’honneur

À cette époque, l’UDPS souffre d’une hémorragie de cadres. Certains, contournant le boycott édicté par leur leader, sont devenus députés. D’autres, qui reprochent à la famille Tshisekedi de vouloir isoler le « Vieux », ont été écartés. Nommé secrétaire national adjoint aux relations extérieures du parti, Félix devient progressivement un intermédiaire clé. En 2015, il rencontre les émissaires de Joseph Kabila, qui cherche alors à mettre fin au contentieux portant sur les résultats du scrutin en formant un gouvernement d’union nationale. Mais le véritable tournant de son parcours fait suite à sa rencontre avec Moïse Katumbi, le richissime ex-gouverneur du Katanga, qui vient de rejoindre l’opposition.

Entre Katumbi et les Tshisekedi, le rapprochement n’a rien de naturel. L’UDPS est largement constituée de Kasaïens, lesquels ont été visés, dans les années 1990, par une campagne d’épuration au Katanga, sous la férule de Gabriel Kyungu wa Kumwanza, un proche de Katumbi. Mais l’ex-gouverneur cherche une alliance qui lui permettrait d’étendre son ancrage au-delà de son bastion katangais. Avec Félix, le courant passe. Le Rassemblement de l’opposition, une large coalition, voit le jour en Belgique en juin 2016. À 84 ans, Étienne Tshisekedi est propulsé à sa tête pour un baroud d’honneur. Le « Sphinx de Limete » est visiblement affaibli, mais se refuse encore à désigner un successeur. Félix doit donc se contenter du titre de secrétaire général adjoint de l’UDPS, qui est le sien aujourd’hui encore.

La lettre d’Étienne Tshisekedi

En décembre 2016, un événement prévisible va toutefois contraindre le « Vieux » à changer d’optique. L’ultime mandat présidentiel de Joseph Kabila vient d’expirer sans qu’aucune élection ait été organisée pour lui trouver un successeur. À Kinshasa, l’opposition tente d’investir la rue, tandis que les pays occidentaux intensifient leurs pressions. À la veille du jour de l’An, après plusieurs semaines de négociations, un accord est trouvé entre le camp Kabila et le Rassemblement : l’opposition entérine le maintien au pouvoir temporaire du président et obtient, en échange, de choisir le futur Premier ministre. Du moins le croit-elle.

Moïse Katumbi milite en faveur de la désignation de Félix. Ce 31 décembre, le fils Tshisekedi reçoit un appel du « Président » – c’est ainsi qu’il désigne son père. « Il m’a dit : “On veut que je te nomme Premier ministre. Mais toi, le veux-tu ?” Je lui ai répondu : “Si tu me fais confiance, j’irai.” » Quelques jours plus tard, Étienne Tshisekedi remet aux médiateurs – les évêques congolais – une lettre scellée destinée à Joseph Kabila.

Étienne Tshisekedi, président de l'UDPS, participe à une conférence de presse chez lui, à Limete, une commune de Kinshasa, le 23 septembre 2016. © Gwenn Dubourthoumieu/JA

Désigne-t-elle Félix Tshisekedi, comme cela a été dit ? Impossible d’en être certain : la missive n’a jamais été ouverte. Le chef de l’État, qui entend conserver la maîtrise du choix de son Premier ministre, refuse qu’on la lui remette. La lettre revient donc entre les mains de Félix, qui la conserve depuis, telle une relique, et assure ne l’avoir jamais ouverte. Craint-il de ne pas y découvrir son nom ?

Le 1er février, lorsque le patriarche s’éteint à Bruxelles, où il était venu recevoir des soins, le bras de fer concernant la nomination du Premier ministre est toujours en cours. Commencent alors les négociations tragi-comiques autour des funérailles – auxquelles des centaines de milliers de Kinois sont attendus. L’UDPS veut faire de la nomination de Félix à la primature un préalable au rapatriement du corps. Et l’affaire se complique encore lorsque Moïse Katumbi, la bête noire du pouvoir – condamné par contumace à trois ans de prison dans une nébuleuse affaire immobilière –, annonce son intention de rentrer au pays avec le corps.

Ces marchandages sont un désastre pour l’image de l’opposition. « À Kinshasa, nos militants ont catégoriquement refusé que les funérailles soient présidées par le gouvernement, explique Félix. Ils sont allés jusqu’à caillasser le portail de ma maison ! Je ne pouvais pas prendre le risque de débordements. »

Un objectif commun avec Moïse Katumbi

Le 7 avril, Joseph Kabila finit par nommer Bruno Tshibala, un ancien proche d’Étienne Tshisekedi, au poste de Premier ministre. C’est un crève-cœur pour Félix, qui supporte mal les « trahisons » de l’entourage de son père : les anciens du premier cercle se sont largement détournés de lui, à l’exception du fidèle Gilbert Kankonde, qui avait été son assistant.

Moïse Katumbi et Félix partagent en effet un objectif commun : forcer Joseph Kabila à organiser enfin l’élection présidentielle

La nomination de Tshibala ne règle pas pour autant la question des obsèques. Marthe, sa veuve, refuse qu’Étienne Tshisekedi soit enterré dans le Kasaï, souhaitant conserver un accès facile à la tombe. Quant à Félix, il se met en retrait des tractations. C’est donc son oncle, Mgr Gérard Mulumba – frère du défunt –, qui négociera avec le nouveau Premier ministre. « Félix a mal géré ce dossier, estime Albert Moleka, l’ancien directeur de cabinet d’Étienne Tshisekedi. S’il avait accepté sans condition le retour du corps, cela aurait permis un grand rassemblement de tous les partisans de l’UDPS et entériné son statut de successeur. Au lieu de cela, il a privilégié son alliance avec Katumbi… »

De fait, certaines décisions de Félix Tshisekedi ne peuvent se comprendre si l’on ne tient pas compte de sa proximité avec Moïse Katumbi. Chaque décision est discutée entre eux au préalable, et il est arrivé à Moïse d’aider financièrement Félix. Les deux hommes partagent en effet un objectif commun : forcer Joseph Kabila à organiser enfin l’élection présidentielle. Et ils sont persuadés que ce n’est qu’en s’associant qu’ils y parviendront. Alors qu’il vient de perdre son père, Félix pense en outre avoir trouvé en Moïse un « véritable ami ». Que ce soit par manque de confiance en lui ou par lucidité, il ne s’imagine pas encore avoir la stature d’un chef de l’opposition. « C’est Moïse Katumbi l’ennemi numéro un du régime », reconnaît-il.

Leur tandem offre à Félix un certain confort. Au début de mars, un statut de président du Rassemblement a été créé sur mesure. Mais les cadres historiques de l’UDPS, déboussolés par ce rapprochement, pourraient se braquer et protester contre « l’emprise » qu’exerce Katumbi sur leur parti. « C’est de la propagande, riposte Félix. Seuls les traîtres, qui cherchent à se dédouaner de leur ralliement au régime, prétendent cela. »

Un autre couac a récemment fait jaser le Tout-Kinshasa. Le 9 avril, après avoir appelé à une manifestation – forcément risquée – contre le pouvoir, Félix Tshisekedi quitte discrètement le pays. Lâchés par leur meneur, les militants restent chez eux. « Je devais rencontrer un président en Afrique, se justifie l’intéressé. Un peu naïvement, je n’imaginais pas que le régime se saisirait de ce prétexte pour lancer une campagne de dénigrement contre moi. L’accueil spontané que j’ai reçu à mon retour, le 17 avril, m’a d’autant plus ému. Le peuple a besoin de quelqu’un pour incarner l’opposition. »

Appel à la communauté internationale

Félix a encore une carte à jouer s’il réussit à canaliser la frustration populaire. Il porte un nom mythique et reste l’un des rares opposants en liberté à n’avoir jamais pactisé avec le pouvoir. Mais l’anecdote révèle surtout qu’il donne la priorité à la diplomatie. « Les Kinois risquent leur peau à chaque manifestation : on ne doit pas exiger d’eux qu’ils aillent opposer leur torse nu aux canons, assure-t-il. C’est aujourd’hui à la communauté internationale de faire pression pour que Kabila quitte le pouvoir. Il s’agit d’un devoir humanitaire. »

C’est aujourd’hui à la communauté internationale de faire pression pour que Kabila quitte le pouvoir. Il s’agit d’un devoir humanitaire

Pour porter ce message, Félix voyage sans relâche. Ces derniers mois, il a rencontré plusieurs chefs d’État africains : le président congolais Denis Sassou Nguesso ; le président en exercice de l’Union africaine et chef de l’État guinéen, Alpha Condé ; le Sud-Africain Jacob Zuma ; ou encore le Malien Ibrahim Boubacar Keïta. À Abidjan, Alassane Ouattara s’est fait excuser, mais Félix a pu s’entretenir avec son influent ministre de l’Intérieur, Hamed Bakayoko, ainsi qu’avec le président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro. En revanche, il a dû renoncer à plaider sa cause aux États-Unis, où il est interdit de séjour pour une raison qu’il affirme ignorer.

En Europe, où les Tshisekedi ont rarement été en odeur de sainteté, il a tout de même été reçu par deux ministres des Affaires étrangères : le Belge Didier Reynders et le Français Jean-Marc Ayrault, qu’il a rencontré peu avant que celui-ci quitte le Quai d’Orsay. Et au soir de la victoire du candidat d’En marche ! à la présidentielle française, le 7 mai, il s’est rendu au QG de campagne d’Emmanuel Macron pour essayer de nouer des contacts avec ses proches. Se forgera-t-il ainsi la stature qui lui fait encore défaut ? Lui-même dit avoir gagné en maturité depuis le décès de son père.