Tunisie : aux origines de la chute de Chafik Jarraya, l’homme qui personnifiait l’impunité de la corruption

Le 6 décembre 2015, à Tunis, lors d’une réunion de différentes factions libyennes. © FETHI BELAID/AFP

Affairiste fanfaron et sulfureux, Chafik Jarraya en était arrivé à personnifier la corruption et semblait intouchable. Dans le viseur du Premier ministre depuis plusieurs mois, il a finalement été arrêté.

Il aurait sans doute mieux fait de se taire. Invité le 31 octobre 2016 à la télévision, Chafik Jarraya déclarait présomptueusement : « Le gouvernement de Youssef Chahed est incapable d’arrêter une chèvre ! » Mardi 23 mai, aux alentours de 15 heures, c’est pourtant bien lui qui s’est vu passer les menottes par les unités spéciales de la Garde nationale, comme un vulgaire terroriste. Arrêté pour atteinte à la sûreté de l’État, l’homme d’affaires sulfureux a été placé en résidence surveillée dans une caserne de la banlieue de Tunis.

Le 26, après confirmation des charges pesant contre lui, on lui signifiait la confiscation immédiate de ses biens et avoirs, et qu’il serait déféré devant le tribunal militaire. Ex-associé d’Imed Trabelsi, le neveu honni de l’ex-première dame, Leïla Trabelsi épouse Ben Ali, Chafik Jarraya avait – miraculeusement ? – survécu à la révolution de janvier 2011. Aucune des nombreuses plaintes déposées contre lui n’avait abouti.

Fort de ses amitiés politiques en Tunisie, mais aussi en Libye, cet autodidacte vantard en était venu à personnifier l’impunité de la corruption. Youssef Chahed, le chef du gouvernement d’union nationale nommé en août dernier, avait fait de sa mise hors d’état de nuire l’un des objectifs prioritaires de son action. Mais, en vérité, personne ou presque ne le croyait capable d’un tel coup d’éclat.

« Un pur télescopage de calendrier »

L’ironie du sort aura voulu que le lancement de l’opération « Mani pulite » (« mains propres », en référence à la croisade antimafia organisée en Italie au début des années 1990) soit déclenché précisément au moment où le chef de l’exécutif tunisien paraissait le plus faible et le plus fragilisé, après le limogeage de deux de ses ministres (Éducation et Finances), et alors qu’il était confronté à une situation quasi insurrectionnelle dans le Sud frondeur, à Tataouine et dans ses environs.

« C’est un pur télescopage de calendrier, assure un proche conseiller de Chahed, contacté par JA. L’enquête était ouverte depuis quatre mois, le périmètre de l’intervention et la liste des cibles avaient été fixés dans le plus grand secret sur le fondement des informations que nous avions récoltées préalablement. »

Le déplacement de Jarraya à Genève, une semaine plus tôt, au cours duquel il avait rencontré le Libyen Abelhakim Belhadj, vétéran du jihad afghan, membre fondateur du Groupe islamique combattant libyen (GICL), proche d’Al-Qaïda, et ex-gouverneur militaire de Tripoli, serait, selon notre source, l’élément à l’origine de l’accélération des événements.

Une dizaine d’autres gros bonnets de la contrebande, dont un ancien directeur de la douane, Yassine Chennoufi, qui avait eu l’outrecuidance de se présenter à la présidentielle de novembre 2014, ont déjà fait les frais de « Mani pulite ». Le 30 mai, le parquet militaire annonçait l’arrestation du directeur de la sûreté touristique, Saber Laajili, ancien chef de la brigade antiterroriste de Gorjani (police judiciaire, à ne pas confondre avec la BAT, la Brigade antiterrorisme).

Effet de surprise

Pour court-circuiter les atermoiements de la Justice et préserver au maximum l’effet de surprise, Chahed a décidé, en concertation avec le président Béji Caïd Essebsi, d’agir sur la base d’un décret de 1978 réglementant l’état d’urgence, qui offre la possibilité d’intervenir, même en l’absence de mandat judiciaire.

Cette stratégie témoigne d’une évolution radicale de l’état d’esprit du chef du gouvernement. À son arrivée, en août 2016, il ne cachait pas à ses visiteurs son intention de faire tomber des têtes, « pour l’exemple », pour envoyer un signal fort à destination de l’opinion publique mais aussi des partenaires étrangers, tant le fléau de la corruption, personnifié par Chafik Jarraya, avait gangrené l’économie et les rouages de l’administration étatique.

Nous pensions lui appliquer la ‘jurisprudence Al Capone’

En septembre, lorsqu’il a pris ses marques, Chahed a demandé au ministère de l’Intérieur qu’on lui communique le dossier du citoyen Jarraya et les rapports des renseignements. « Nous pensions lui appliquer la “jurisprudence Al Capone” », explique un proche du Premier ministre.

Traqué par le célèbre Eliot Ness, le caïd de la pègre de Chicago était finalement tombé pour une triviale affaire de fraude fiscale. À sa grande surprise, Chahed s’entend répondre qu’il n’y a rien, et qu’aucun dossier n’a été constitué ! Ulcéré, le chef du gouvernement limoge plusieurs directeurs du ministère de l’Intérieur pour manquements graves.

Il comprend que la partie sera plus compliquée que prévu. Jarraya, qui a senti le vent du boulet, orchestre une contre-attaque médiatique, accuse le lobbyiste Kamel Eltaïef de comploter contre lui et menace de « tout déballer ». Le but de la manœuvre est clair : mettre la pression sur les politiciens de Nidaa Tounes ayant pu bénéficier de ses largesses pour faire en sorte qu’ils le protègent et contrarient les desseins du chef du gouvernement.

Feu vert présidentiel

L’affairiste ne le sait pas encore, mais son répit sera de courte durée. À partir de janvier et février 2017, une série d’informations inquiétantes commencent à remonter à la présidence du gouvernement. Elles tendent à accréditer le rôle central de Jarraya dans une grosse affaire d’approvisionnement en armes de factions libyennes combattantes.

Plusieurs versements en provenance du Qatar, de montants se chiffrant en millions ou en dizaines de millions de dollars, sont identifiés (lire confidentiel dans JA no 2931). Les limiers de la task force anticorruption, mise en place dans le plus grand secret autour de Chahed, comprennent alors que Jarraya est au cœur d’une organisation de type mafieux aux ramifications inquiétantes.

À Carthage, le président et ses collaborateurs donnent leur feu vert pour le déclenchement d’une opération préventive. Ils n’ignoraient pas les répercussions politiques potentielles de celle-ci, notamment sur Nidaa Tounes – Sofiène Toubel, le président du groupe parlementaire, pour ne citer que lui, est notoirement proche de Jarraya. Mais l’intérêt de l’État l’exigeait…