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Tunisie : cap sur la bataille des municipales

Les élections municipales en Tunisie doivent se dérouler en décembre prochain. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Les premières locales de l’après-révolution se tiendront le 17 décembre, sept ans tout juste après l’immolation de Mohamed Bouazizi. Même si ni les formations politiques ni les institutions chargées de l’encadrer ne sont tout à fait prêtes, le scrutin est très attendu.

Enfin ! Après plus de deux ans de tergiversations, la tenue des élections municipales, les premières de l’ère démocratique, a été fixée. Le scrutin se déroulera le 17 décembre prochain, date qui coïncide avec le septième anniversaire de l’immolation de Mohamed Bouazizi, héros maudit d’une révolution qui a apporté son lot d’espoir… et de désenchantements. Depuis 2011, les 350 municipalités sont gérées par de simples délégations provisoires, nommées, qui se chargent d’expédier les affaires courantes, et la crise du pouvoir local est devenue insupportable pour les Tunisiens, qui ont vu les constructions anarchiques proliférer et les ordures s’entasser sur les trottoirs. C’est l’un de leurs principaux sujets d’exaspération.

Pour les formations politiques, qui vont devoir mobiliser les électeurs, comme pour les autorités, garantes du bon déroulement du processus, la bataille électorale qui s’annonce ne sera pas une partie de plaisir. « La logistique d’un tel scrutin est très lourde. Le code des collectivités locales date de 1975, le nouveau n’a toujours pas été adopté… Comment former les candidats si on ne connaît pas à l’avance l’étendue de leurs prérogatives ? » s’alarme Larbi Chouikha, politologue et ancien membre de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie).

Et de poursuivre : « Le plus inquiétant, à mon sens, c’est que les conditions d’une campagne normale ne sont pas réunies aujourd’hui. Plusieurs régions, à Tataouine, à Kairouan, au Kef, à Kasserine sont en ébullition, et l’on imagine mal des candidats sillonner les municipalités dans ce contexte. Il faut espérer une accalmie d’ici à la rentrée, sinon les choses risquent d’être très compliquées. »

Ces mouvements sociaux étaient, pour la plupart, pacifiques, mais le Sud a connu des épisodes de tension extrême les 21 et 22 mai.

Objectif : 7000 candidats aux municipales

Autre incertitude : la pagaille qui règne au sein de l’Isie, dont le président, Chafik Sarsar, vient de démissionner. Or c’était lui, théoriquement, qui devait organiser le scrutin et garantir son bon déroulement.

Le principal défi à relever pour les partis sera leur capacité à se déployer. Ils devront présenter au total 7 000 candidats s’ils souhaitent être présents partout. Un objectif hors d’atteinte pour la plupart des formations, à l’exception des islamistes d’Ennahdha et, peut-être, de Nidaa Tounes, leur adversaire partenaire de coalition gouvernementale.

Ennahdha est une machine politique qui dispose d’une armée de militants disciplinés, implantée sur l’ensemble du territoire. Ses comités locaux sont à pied d’œuvre depuis plusieurs mois. Nidaa, en revanche, n’a toujours pas réussi à s’organiser depuis sa double victoire aux législatives et à la présidentielle de 2014.

La formation, créée en 2012 par Béji Caïd Essebsi (BCE), reste engluée dans une crise interminable au niveau de ses instances dirigeantes. Les militants qui ne s’en sont pas détournés se sentent désemparés et abandonnés. Un temps, les observateurs ont même spéculé sur l’éventualité de listes communes avec… Ennahdha !

Nidaa ne fera pas de coalition mais compte rassembler et s’appuyer sur les notabilités locales en leur accordant des investitures

Une hypothèse rejetée catégoriquement par son dirigeant, Hafedh Caïd Essebsi, fin janvier. « Nidaa ne fera pas de coalition, mais compte rassembler et s’appuyer sur les notabilités locales en leur accordant des investitures dans l’espoir de limiter les dégâts », décrypte un cadre du mouvement qui s’est mis en congé des instances nationales.

Quelle stratégie pour les petits partis ?

L’équation sera encore plus délicate pour les formations de moindre taille, qui devront choisir la stratégie la plus judicieuse pour compenser leur manque de moyens humains et financiers. Les premiers pas d’Al Badil Ettounsi (L’Alternative tunisienne), le dernier-né de la scène politique, fondé par l’ancien chef du gouvernement Mehdi Jomâa, seront scrutés à la loupe.

« Nous n’irons pas aux élections pour faire de la figuration, mais parce que nous voulons proposer une alternative pour changer le quotidien de nos concitoyens, explique Mohamed Nahali, l’un des lieutenants de Jomâa. Pas question cependant de disperser nos forces. Nous travaillons à identifier les municipalités où nous pensons avoir des chances de gagner et des solutions pour agir. Nous ne ferons alliance localement que si nous estimons n’être pas assez forts pour gagner seuls. Ce qui importe d’abord, c’est le programme. Il faut que nous tombions d’accord sur une vision, un plan d’action, des solutions concrètes et efficaces. Nous pourrons nous allier avec des partis déjà existants, si cette convergence se vérifie au niveau local. Mais nous privilégierons les alliances avec les indépendants et la société civile. Le pays regorge de talents. Nous voulons aider à faire émerger les leaders de demain, au niveau local et régional, c’est notre philosophie, notre différence aussi, car nous ne sommes pas un parti traditionnel. »

Géométrie variable. La stratégie est légèrement différente du côté d’Afek Tounes. Renforcée par la tenue de son congrès, la formation de Yassine Brahim revendique désormais 14 000 adhérents et aborde les municipales avec ambition et méthode.

C’est le scrutin le plus important

« Pour nous, c’est le scrutin le plus important, estime Zeineb Turki, l’une des figures montantes du parti. Nous espérons prendre la tête de deux ou trois grandes municipalités, remporter une dizaine de villes moyennes et, au total, faire élire 600 à 700 conseillers municipaux. Le mouvement est déjà implanté dans la moitié de 350 circonscriptions municipales. Nous allons cependant identifier les zones les plus propices avant de jeter nos forces dans la bataille. »

Les sociaux-libéraux d’Afek n’ont pas encore arrêté de doctrine au sujet d’éventuelles coalitions, mais ils rejettent par avance l’idée d’alliances à géométrie variable, qui ne feraient qu’accroître la confusion et brouiller le message du parti. En revanche, ils se montrent beaucoup plus ouverts à l’idée de listes communes avec la société civile et des personnalités indépendantes.

L’abstention, grand gagnant du scrutin ?

Le vainqueur du scrutin est déjà connu : ce sera l’abstention… Tous les ingrédients paraissent malheureusement réunis : à la crise de la représentation et à la déception des Tunisiens vis-à-vis de leur classe politique s’ajoute le discrédit qui frappe les partis auprès de certaines catégories de la population, en particulier les jeunes.

« On peut parler de divorce, j’observe cette tendance chez mes étudiants, constate Larbi Chouikha. C’est un refus du politique, qui suscite au mieux le désintérêt et les sarcasmes, et, au pire, le rejet. Les jeunes privilégient d’autres formes d’engagement : la sphère associative. Ou la religion. »

Les municipales vont-elles chambouler le paysage politique tunisien ? Faut-il s’attendre à une victoire sans appel d’Ennahdha ? Augurent-elles un vote sanction contre Nidaa Tounes ? Les partis protestataires, à l’instar d’Attayar (Le Courant démocratique), la formation de Mohamed et Samia Abbou, qui ont fait de la dénonciation de la corruption leur cheval de bataille, vont-ils enregistrer une percée ?

L’enjeu réside dans la gouvernance locale

À ce stade, tout pronostic serait prématuré. Les islamistes font objectivement figure de favoris, car leurs luttes intestines ne débordent pas des cénacles de leur parti. Cependant, les sondages régulièrement publiés indiquent tous, pour l’instant, une certaine résilience de Nidaa Tounes. Un phénomène que les analystes expliquent par la notoriété du mouvement et par la popularité de BCE, son fondateur.

Deux éléments qui suffisent pour l’instant à atténuer l’amertume des électeurs du camp moderniste. « Aujourd’hui, on ne sent pas monter l’idée d’un vote sanction, confirme Zeineb Turki. L’enjeu réside plutôt dans la gouvernance locale. Mais, prudence, la campagne n’a pas encore véritablement commencé… »

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