Prison de Makala : retour sur l’évasion géante qui a secoué Kinshasa

Après l'attaque de la prison de Makala, à Kinshasa en RDC, le 17 mai 2017. © John Bompengo/AP/SIPA

Le 17 mai, à 2 heures, un commando attaque la prison de Makala en plein cœur de Kinshasa pour libérer le chef de la secte Bundu dia Kongo. Ce sont cette nuit-là près de 5 000 détenus qui se seraient fait la belle. Du jamais-vu.

Alexis Thambwe-Mwamba se souviendra longtemps de cette journée peu ordinaire. Vers 5 heures du matin, le 17 mai, le coup de téléphone qui tire de son sommeil le ministre congolais de la Justice lui fait l’effet d’un mauvais canular. À l’autre bout du fil, son interlocuteur lui annonce l’incroyable nouvelle : pendant la nuit, un commando armé a donné l’assaut à la prison de Makala, provoquant l’évasion du siècle. En plein cœur de Kinshasa, le centre pénitentiaire le plus sécurisé du pays abritait quelque 8 200 détenus.

Un village carcéral où se côtoyaient petits délinquants, malfrats confirmés, membres de groupes armés et officiers déchus jugés coupables d’atteinte à la sûreté de l’État. Selon une source sécuritaire proche du dossier, « près de 5 000 personnes ont pris le large » cette nuit-là, à la faveur du coup de force. Alexis Thambwe-Mwamba a du mal à en croire ses oreilles.

En ce jour férié célébrant le vingtième anniversaire de la chute de Mobutu, Kin’ est encore assoupie. Mais l’incroyable nouvelle se répand à la vitesse de l’éclair. D’un bout à l’autre de la capitale, les téléphones sonnent et vibrent à mesure que l’annonce se propage sur WhatsApp et sur les réseaux sociaux.

Une « humiliation pour la République »

« Je n’y croyais pas », confie Emmanuel Ramazani Shadary, le vice-Premier ministre chargé de l’Intérieur et de la Sécurité. Son collègue Alexis Thambwe-Mwamba a beau minimiser, à chaud, l’ampleur de l’évasion – évoquant « une cinquantaine » de personnes en cavale –, il doit vite se raviser. Deux jours plus tard, devant l’Assemblée nationale, il reconnaîtra que l’affaire est une « humiliation pour la République ».

Pour parvenir à leurs fins, les assaillants n’auront pas eu besoin de l’ingéniosité ni de la patience d’un Michael Scofield, le héros de la série Prison Break, qui s’était fait tatouer dans le dos le plan détaillé d’un pénitencier de l’Illinois où il avait fait en sorte d’être incarcéré afin de libérer son frère, condamné à mort.

Au cœur de la nuit, c’est armé de kalachnikovs et de barres de fer qu’un commando d’environ quatre-vingts adeptes de la secte politico-religieuse Bundu dia Kongo (BDK) a lancé l’assaut. Manifestement, ils savaient que le dispositif de sécurité n’était que virtuel.

On ne comptait qu’une soixantaine de policiers présents

Sur le papier, le bâtiment est placé sous la garde d’un bataillon de la Police d’intervention rapide (PIR) – entre 700 et 1 200 hommes. Mais, en pratique, les effectifs se limitent le plus souvent à un détachement de quelque 170 éléments.

Sauf que, cette nuit-là, « on ne comptait qu’une soixantaine de policiers présents », assure un haut responsable congolais. Payés au lance-pierre, privés de rations alimentaires dignes de ce nom, les policiers en faction abandonnent régulièrement leur poste pour s’en aller rançonner les civils dans les rues mal éclairées de la capitale.

Libérer le gourou d’une secte inclassable

L’objectif des makesa (les « combattants » de Bundu dia Kongo) était de libérer leur gourou : Zacharie Badiengila, alias Ne Muanda Nsemi (« l’esprit créateur », en kikongo), 71 ans. Le fondateur de cette secte inclassable, teintée de mysticisme et de velléités autonomistes, avait été arrêté le 3 mars, avant d’être transféré à Makala.

L’homme s’est fait connaître dès 1986, dans l’ancienne province du Bas-Congo – devenue le Kongo-Central. Se prévalant d’une origine céleste, Zacharie Badiengila se pose en messie noir. Professant la nostalgie de l’ancien royaume du Kongo, qui s’étendait sur plusieurs pays de la région – du Congo à l’Angola, en passant par la RD Congo et le Gabon –, il fait miroiter à ses ouailles la résurrection prochaine du royaume disparu.

En 2006, Ne Muanda Nsemi est élu député de Luozi, dans le Bas-Congo. Son influence politique commence à inquiéter le pouvoir central. Dans sa province, où il fait régner une charia à la sauce BDK, des sorciers présumés sont brûlés vifs et des villageois sont victimes d’extorsion de fonds ou de châtiments corporels. Surtout, le gourou – qui revendique 1,5 million d’adeptes à travers les cinq pays où son mouvement est implanté – incite ses troupes à s’en prendre aux pouvoirs locaux.

En 2008, le régime de Kinshasa dépêche les forces de l’ordre pour rétablir l’autorité de l’État dans la province frondeuse. Mais l’opération se traduit par une répression sanglante : une centaine de membres de la secte sont abattus, des villages entiers sont incendiés.

Nsemi se met en retrait. En 2011, ne pouvant briguer sa réélection à Luozi, il est élu député de la Funa, dans la partie méridionale de Kinshasa, où les Bakongos sont majoritaires. L’homme semble s’être assagi. À l’approche du terme de l’ultime mandat de Joseph Kabila (qui était prévu fin 2016), il se rapproche même du régime, soutenant le dialogue prôné par son ennemi d’hier et plaidant en faveur du « glissement » – une phase transitoire qui verrait l’actuel chef de l’État prolonger un temps son mandat.

« Il espérait un poste ministériel important à l’issue des négociations, mais il est rentré bredouille », confie l’un de ses proches. En décembre 2016, un deuxième affront le fait basculer lorsque son propre bras droit, Papy Mantezolo, 37 ans, est nommé vice-ministre des Infrastructures, des Travaux publics et de la Reconstruction. Piqué au vif, Nsemi ouvre les hostilités.

Arrestation musclée

Sur son ordre, les makesa pillent et incendient la maison et la boulangerie que le « traître » possède à Kimpese, au Kongo-Central. Dans la foulée, Ne Muanda Nsemi ressort de ses tiroirs une violente rhétorique antirwandaise. « Chassez tous les Rwandais du pays ! », ordonne-t-il à ses adeptes. Dans son viseur, le président Joseph Kabila, accusé de n’être pas un véritable Congolais.

Le « guide spirituel », qui ambitionne de rallier à son autorité transfrontalière les rebelles Ninjas Nsiloulous, du pasteur kongo Frédéric Bintsamou, actifs de l’autre côté du fleuve, au Congo-Brazzaville (région du Pool), durcit également le ton à l’égard du président Denis Sassou Nguesso.

Je l’ai vu réaliser des miracles

Le pouvoir décide de réagir. En février, des policiers se présentent devant sa villa du quartier de Ma Campagne, à Kinshasa, pour l’interpeller. Mis en cause pour incitation à la haine et offense au chef de l’État, le gourou – retranché avec plusieurs dizaines de partisans – finit par se rendre le 3 mars, au terme d’un siège de plus de deux semaines. Il est aussitôt incarcéré à Makala.

« Dès qu’il est arrivé ici, nous étions tous convaincus qu’il n’y resterait pas longtemps, commente un codétenu. À chaque fois qu’il y avait une coupure d’électricité dans la prison, des rumeurs selon lesquelles il avait disparu se propageaient de cellule en cellule. » Nsemi serait-il doté de pouvoirs surnaturels ? Ses adeptes y croient dur comme fer. « Je l’ai vu réaliser des miracles », jure Papy Mantezolo, son ancien adjoint, qui lui prête notamment « la capacité de prédire l’avenir ».

Les autorités sans voix

Quoi qu’il en soit, les autorités congolaises sont bien en mal d’expliquer comment il a pu se volatiliser, avec près de 5 000 autres prisonniers. « Cette évasion met à nu les dysfonctionnements au sein de nos services. Il y a eu de nombreuses failles dans la sécurisation de la prison de Makala », se désole une source sécuritaire.

Un euphémisme, quand on sait que le camp militaire Kokolo, l’un des plus importants du pays, se trouve à trente minutes à pied de la prison. Il aura pourtant fallu trois heures à ses effectifs pour se risquer autour de Makala. Trop tard.

Makala n’est pas la première prison du monde où l’on assiste à une évasion massive

« Une commission a été mise en place pour faire la lumière sur cette affaire », indique-t-on dans l’entourage du ministre Thambwe-Mwamba. Lambert Mende, le porte-parole du gouvernement, se veut quant à lui rassurant : « Il ne faut pas dramatiser : Makala n’est pas la première prison du monde où l’on assiste à une évasion massive ».

Après avoir bouclé certains quartiers de la capitale, la police aurait remis la main sur environ 300 évadés, et, selon Mende, « Brazzaville a déjà renvoyé quelque 225 prisonniers qui avaient réussi à traverser le fleuve ».

Pour l’heure, malgré les « mesures » promises par le gouvernement « pour sanctionner les responsables » du fiasco, seul Thaddée Kabisa, le directeur de la prison de Makala, a été relevé de ses fonctions.