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Juin maudit

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Des réfugiés biafrais fuyant les troupes gouvernementales, le 5 août 1968. © KURT STRUMPF/AP/SIPA

C’était il y a tout juste cinquante ans. La guerre du Biafra ouvrait les portes de l’enfer aux couleurs de l’Afrique, et le théâtre de la guerre froide posait ses tréteaux sur le sable chaud du Proche-Orient, une autre époque.

En ce début de juin 1967, Lyndon Johnson et Leonid Brejnev jouent les parrains d’un drame dont les acteurs, aujourd’hui disparus, ont pour noms Nasser, Rabin, Assad, Eshkol, Hussein, Dayan, Arafat. Que reste-t-il, un demi-siècle plus tard, de cette guerre des Six-Jours qui reconfigura la carte du Proche-Orient en même temps qu’elle fit comprendre aux Arabes qu’Israël ne pouvait être détruit militairement ?

Le souvenir d’une victoire pour le peuple juif, que son gouvernement s’apprête à célébrer avec pompe et sans pudeur dans la colonie de Kfar Etzion, au cœur des territoires occupés. Le goût du deuil pour le peuple palestinien et celui de la cendre pour un processus de paix désormais inaccessible. Car c’est là, dans l’ivresse de la conquête de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie par Tsahal, que prend racine au sein de la société israélienne l’idéologie messianique, expansionniste et arrogante aujourd’hui au pouvoir.

Nous sommes désormais condamnés à dominer un peuple qui ne veut pas de nous

En août de cette année-là, tout juste rentré du Sinaï où il servait dans une unité blindée, le jeune Amos Oz, futur grand romancier, écrit : « Nous sommes désormais condamnés à dominer un peuple qui ne veut pas de nous. J’ai peur des graines que nous avons semées dans le cœur de ces gens. » Les graines ont germé depuis, de part et d’autre, et l’auteur de Comment guérir un fanatique ? n’a toujours pas trouvé de réponse à sa question. À la guerre des Six-Jours a succédé une guerre de cinquante ans, dont nul ne perçoit la fin.

Le 5 juin 1997 au Congo-Brazza

C’était il y a vingt ans, le 5 juin 1997. Un char de l’armée du président congolais Pascal Lissouba pointe son canon en direction de la résidence de son prédécesseur, Denis Sassou Nguesso. Commence alors une guerre de cinq mois, une saloperie de guerre civile, du genre de celles où la victoire et la défaite se confondent, où l’on connaît ceux que l’on tue, carnage entre frères, bébés pilés dans les mortiers, viols à la chaîne, haines assassines, règne des salauds.

Et puis la paix, comme ça, brusquement, comme on pose une compresse sur une plaie ouverte. Vingt ans plus tard, le char de Mpila est toujours là, sur lequel on a peint un slogan : « Plus jamais ça ! » Des mots pour oublier un traumatisme et venir à bout des identités meurtrières, un exorcisme pour effacer la folie : autant administrer un placebo à un malade. C’est à une psychothérapie de groupe qu’il aurait fallu convier les Congolais, ces grands brûlés de la vie.

Et après avoir dit « plus jamais ça ! », se demander « pourquoi en est-on arrivé là ? ». Rien n’est prévu à Brazzaville pour marquer cet anniversaire, pas plus cette année que toutes les autres depuis vingt ans. Même si l’amnésie a des vertus, elle n’est jamais une solution. « J’ai peur quand ça se tait, écrivait Sony Labou Tansi, Congolais solaire. J’ai peur quand ça ne parle que dedans. L’intérieur est plus impitoyable que le dehors. »

Le 5 juin 2016 en Centrafrique

C’était il y a un an. À Bangui, en ce mois de juin 2016, le gouvernement du président démocratiquement élu, Faustin-Archange Touadéra, venait d’entrer en fonction et tous les espoirs étaient permis. La Centrafrique, ce trou noir au cœur du continent depuis l’époque coloniale, quand Pierre Savorgnan de Brazza, André Gide et Albert Londres dénonçaient sa mise en coupe réglée par les colons français, allait enfin sortir des limbes.

Douze mois plus tard, le pays de Pierre Sammy-Mackfoy et de Makombo Bamboté est, pour reprendre le titre d’un essai de ce dernier, une « déception noire ». Cruelle déception que ce pouvoir acéphale et aboulique, incapable de contrôler plus du cinquième de son propre territoire. Cruelle désillusion que ces onze mille Casques bleus apathiques, attaqués dans leurs retranchements par des hordes de soudards Séléka, anti-balaka, parfois les deux à la fois, tant l’avidité du pillage transcende les clivages ethniques et religieux.

Qui, en dehors de la procureure de la Cour pénale internationale, Fatou Bensouda, dont l’appel à mettre fin aux crimes commis en Centrafrique, formulé il y a quelques jours, s’est perdu dans le désert du désintérêt médiatique, se soucie de Bangassou, Bria et Alindao, théâtres des derniers massacres ? En annonçant, il y a un an, le départ des soldats français – retrait effectif depuis octobre –, le ministre Jean-Yves Le Drian avait décliné le couplet de la mission accomplie.

La réconciliation était en marche, la reconstitution d’un État démembré en bonne voie et les tueries appartenaient au passé. Bel exemple de méthode Coué. Si la République centrafricaine était au bord du gouffre lors du déclenchement de l’opération Sangaris, elle a, depuis son repli, fait un grand pas en avant. Juin maudit…

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