Bande dessinée : Madgermanes, l’histoire méconnue des Mozambicains en Allemagne de l’Est

Weyhe se concentre souvent sur les visages de ses personnages, comme dans un documentaire, et rompt parfois avec le réalisme pour jouer avec des symboles et des métaphores empruntés à une esthétique et un imaginaire mozambicains. © BIRGIT WEYHE/CAMBOURAKIS

La dessinatrice allemande Birgit Weyhe raconte avec subtilité le destin des Mozambicains envoyés en Allemagne de l’Est à l’époque du socialisme réel.

En 1979, ils étaient quelque 20 000 Mozambicains à vivre en Allemagne de l’Est (République démocratique allemande, RDA), pays alors sous orbite soviétique. Les deux nations socialistes étaient des « pays frères », et ces émigrations étaient dues à des programmes gouvernementaux. En 1990, après la chute du mur de Berlin, les Mozambicains sont rentrés au pays, où ils sont devenus des « Madgermanes », mot composé autour du concept de « made in Germany ». C’est leur histoire, largement oubliée, tant en Allemagne qu’au Mozambique, que raconte en bande dessinée Birgit Weyhe, dessinatrice allemande qui vit aujourd’hui à Hambourg.

C’est lors d’un voyage au Mozambique qu’elle a rencontré un ancien émigré et découvert ce passé effacé. « J’ai eu honte de ne pas connaître l’existence de cette histoire… », dit-elle. Une honte qui l’a poussée à conduire des dizaines d’entretiens, lui permettant in fine de créer trois personnages fictifs, José, Basilio et Anabella, les narrateurs et protagonistes de Madgermanes, une bande dessinée parue en Allemagne en 2016 et traduite en 2017 en français aux éditions Cambourakis. Une œuvre oscillant entre deux veines contemporaines, le BD-journalisme, pour son aspect fouillé et factuel, et le roman graphique, pour sa construction et sa densité.

Entre BD-journalisme et roman graphique

La forme y épouse le fond. Les couleurs pastel, comme usées par le temps, renvoient à la mémoire d’un passé estompé. L’espace accordé au vide est important, les traits noirs se font parfois fins et calmes, parfois plus épais et nerveux. Weyhe se concentre souvent sur les visages de ses personnages, comme dans un documentaire, et rompt parfois avec le réalisme pour jouer avec des symboles et des métaphores empruntés à une esthétique et un imaginaire mozambicains.

Les conditions de vie des Mozambicains en RDA, au cœur même du récit, ne sont pas faciles. Dans les usines, malgré les grands discours sur le socialisme, l’internationalisme et l’égalité, les immigrés demeurent cantonnés aux tâches les plus répétitives et aliénantes. Les femmes n’ont pas le droit de tomber enceintes. Plus qu’un racisme frontal, les Madgermanes subissent un ostracisme cruel.

Récit de parcours

Mais Weyhe ne cède pas à la facilité d’une histoire désincarnée et brossée à grands traits. Elle raconte des parcours bien précis, où la dure réalité s’enchevêtre avec le caractère et les rêves de chacun. Basilio, qui n’est pas timide, brave les interdits du foyer pour s’éclipser dans la nuit et participer aux fêtes. Il rencontre de nombreux Allemands et épouse une femme allemande, acceptant d’endosser le rôle de l’Africain qu’on semble attendre de lui et déclamant avec un naturel feint des proverbes traditionnels qu’il a appris par cœur dans un livre.

José, plus réservé, plus craintif, et dont aucun Allemand ne parvient à prononcer le prénom, se réfugie dans les activités du parti, les bibliothèques d’État et les rencontres cadrées entre camarades des deux nations… Les expériences de chacun ne sauraient s’apprécier de manière manichéenne. Elles ne sont ni forcément bonnes ni forcément mauvaises, elles sont multiples.

Quant à la grande histoire, elle se joue au niveau de l’intime, de l’amour, des espoirs déçus, des attentes frustrées, et se traduit dans l’apprentissage d’une langue, la découverte d’un style vestimentaire… L’aventure du socialisme réel et le slogan de l’amitié entre les peuples s’évaluent dans les brigades mixtes de travailleurs, à échelle humaine.

De la chute du mur à la dégradation de la condition des Madgermanes

Quand survient la chute du mur de Berlin, en 1989, un monde s’écroule. Et celui qui naît n’est guère plus clément avec les travailleurs immigrés. Le racisme et le libre-échange frappent de plein fouet les Madgermanes, dont les foyers sont tagués, parfois incendiés par des militants d’extrême droite, et qui sont mis en concurrence avec les immigrés turcs de l’ex-Allemagne de l’Ouest.

Quelques-uns — c’est le cas du personnage d’Anabella — se félicitent d’être libérés de la planification d’État et parviennent à s’émanciper tout en s’intégrant plus encore dans la société allemande, mais la plupart deviennent des travailleurs clandestins, victimes du racisme, alors que les usines de RDA ferment leurs portes. Durant leur long séjour, une partie du salaire des travailleurs mozambicains était obligatoirement mise de côté pour leur être rendue le jour de leur départ. Mais, au moment du retour au pays, l’argent a le plus souvent disparu avant qu’il ait pu être reversé par l’État mozambicain…

Il y a un réel déficit de mémoire. Les ex-Ouest-Allemands et les plus jeunes de l’ex-RDA n’ont aucune idée de cette immigration particulière

Les Madgermanes ont ainsi perdu à la fois leurs économies et leurs repères. C’est leur seconde aventure : se retrouver sans moyens dans un pays où ils sont devenus des étrangers. Entre-temps, le Mozambique a vécu une longue guerre civile. L’autorité du Front de libération du Mozambique (Frelimo), parti d’inspiration marxiste au pouvoir, a été remise en question. Le savoir-faire acquis sur des chaînes de montage en pays industrialisé n’est d’aucune utilité dans le sud du continent. L’expérience des Madgermanes appartient au passé, mais pollue tout de même le présent de rancunes et de nostalgies.

Cette histoire, peu de gens la connaissent. « Il y a un réel déficit de mémoire, remarque Weyhe. Les ex-Ouest-Allemands et les plus jeunes de l’ex-RDA, notamment, n’ont aucune idée de cette immigration particulière. Parfois, notamment à l’Est, on dirait que les gens ne veulent plus en entendre parler. » D’ailleurs la dessinatrice a eu bien du mal à trouver des fonds pour financer son projet. « À Maputo, les gens ont entendu parler de l’aventure des Madgermanes, qui sont maintenant organisés et manifestent régulièrement pour différentes revendications, poursuit-elle. Certains m’ont même dit qu’il fallait traduire la bande dessinée en portugais. Mais j’attends encore… »

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