Bande dessinée : « Les Harlem Hellfighters », un voyage au bout de l’enfer avec des Poilus africains-américains

Membres du 369e régiment d’infanterie à leur retour, en 1919. © Rue des Archives

Dans « Les Harlem Hellfighters », le scénariste Max Brooks et le dessinateur Caanan White reviennent en bande dessinée sur l’épopée du 369e régiment d’infanterie, composé d’Africains-Américains, qui s’illustra sur le front durant la guerre de 1914-1918.

C’est une image qui terrifie et fascine : un corps explosant, saisi à la fraction de seconde où la déflagration déchiquette peau et chairs, éparpille les organes à l’extérieur du ventre, disloque la cage thoracique, pulvérise les os… Une image née sous le crayon noir et anguleux du dessinateur américain Caanan White, une image qui dit toute la monstruosité de la guerre. Elle n’est pas la seule en son genre dans les pages de ce roman graphique qui vient d’être traduit en français par Sophie Roser et Agathe La Roque (Éditions Pierre de Taillac).

Le sujet, il est vrai, n’autorise aucune demi-mesure. La Première Guerre mondiale, qui devait être la Der des ders, fut une abominable boucherie et laissa l’Europe exsangue… Cent ans plus tard, il serait confortable de penser que tout a été raconté sur ce conflit et que chacun des anciens belligérants sait à quoi s’en tenir. Si, côté français, l’histoire concernant le recours aux tirailleurs sénégalais est aujourd’hui plutôt bien documentée, la participation des Africains-Américains est, elle, moins connue.

Une histoire oubliée

Et c’est bien ce que le scénariste Max Brooks (Guide de survie en territoire zombie, World War Z) a voulu corriger en rendant hommage au 15e régiment de la garde nationale de New York, devenu, en mars 1918, le 369e régiment d’infanterie – évidemment plus célèbre sous ses différents sobriquets, « Harlem Hellfighters » (« Combattants de l’enfer de Harlem »), « Black Rattlers » (« Serpents à sonnette noirs »), « Men of Bronze » (« Hommes de bronze »).

« Je pense qu’aujourd’hui la Première Guerre mondiale a été remplacée dans les esprits par la Seconde, explique Max Brooks. La plupart des Américains ne savent pas grand-chose du conflit de 1914-1918 et il est facile de comprendre comment l’histoire des Harlem Hellfighters s’est perdue. Cependant, avant la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1920 et 1930, je crois qu’il y a eu une pression intentionnelle de la part de ceux qui détenaient le pouvoir pour enterrer leur contribution afin d’empêcher qu’elle inspire l’émancipation des Africains-Américains. »

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© Extrait de « Les Harlem Hellfighters », de Max Brooks et Caanan White.

Fils du réalisateur Mel Brooks et de l’actrice Anne Bancroft, Max Brooks a entendu parler des Harlem Hellfighters quand il avait 11 ans grâce à un professeur anglo-rhodésien nommé Michael Furmanovsky. « De tous ces cours particuliers, celui qui m’a laissé la plus forte impression était celui sur l’histoire d’une unité de soldats américains qui n’avaient pas été autorisés à se battre pour leur pays à cause de leur couleur de peau. Pour un enfant blanc privilégié de la côte Ouest des années 1980, ce genre de chose était inconcevable.

Lorsque j’ai avoué ne rien savoir d’eux, il m’a assuré que je n’étais pas le seul », écrit Brooks dans sa postface. L’histoire l’a poursuivi tout au long de ses études et, après de nombreuses lectures – dont celle de From Harlem to the Rhine d’Arthur W. Little –, il a écrit, à la fin des années 1990, un scénario sur le sujet pour la télévision. Lequel a été refusé partout. Des soldats africains-­américains dans la Première Guerre mondiale ? Pas vendeur.

Lorsque j’ai avoué ne rien savoir d’eux, il m’a assuré que je n’étais pas le seul

En 2006, Brooks est entré dans le monde des comics par le biais de son Guide de survie en territoire zombie. « J’ai alors pensé que cela ferait un bon roman graphique, c’était tellement visuel ! se souvient-il. J’ai choisi Caanan White parmi de nombreux autres artistes. Il est simplement le meilleur. Son travail est tellement juste et détaillé ! J’ai pensé que cela servirait le récit… C’est lui, la rockstar du projet ! »

Les deux artistes ont travaillé ensemble pour aboutir à 260 pages d’une rare violence. « J’étais son assistant de recherche, explique Brooks. Une partie de mon travail consistait à lui fournir des photos et des images d’époque afin d’être le plus précis possible. » Ainsi, malgré quelques arrangements avec la réalité nécessaires à la fluidité de la fiction, les auteurs se sont appliqués à rester aussi proches que possible de la vérité historique.

« Bien que certains personnages soient entièrement fictifs (…), les autres ont été inspirés par de véritables figures historiques », écrit Brooks. Nombre d’entre eux apparaissent nommément dans le récit : le colonel William Hayward, les capitaines Arthur W. Little et Hamilton Fish, le sergent Noble Sissle, le général Henri Gouraud, le jazzman James Reese Europe, l’aviateur Eugene Bullard ou encore le héros Henry Johnson (lire encadré).

Les soldats blancs et noirs séparés

Les Harlem Hellfighters reviennent donc sur toute l’épopée de ces héroïques combattants, depuis les premiers jours de leur recrutement jusqu’à leur retour au pays, pour ceux qui rentrèrent, en passant par les moments les plus durs des combats. Avant d’entrer dans le vif sanglant des corps-à-corps, les auteurs insistent sur la ségrégation qui prévaut aux États-Unis à l’heure où le président Woodrow Wilson décide de l’entrée en guerre, sous prétexte que « le monde doit être rendu plus sûr pour la démocratie ».

Le racisme est tel, à l’époque, que l’idée même que des Noirs puissent combattre aux côtés de Blancs est totalement inacceptable pour l’armée. Certains Africains-Américains y voient pourtant l’occasion de changer ce regard et de s’imposer enfin comme des citoyens à part entière.

Afin de ne pas mélanger Noirs et Blancs, les forces américaines créèrent deux divisions de combat, la 92e et la 93e, composées essentiellement d’­Africains-Américains. Les Harlem Hellfighters faisaient partie de la seconde et furent rassemblés pour la première fois en juillet 1917 à Camp Whitman (New York), avant d’être envoyés à Camp Wadsworth, à Spartanburg, en Caroline du Sud.

Afin de ne pas mélanger Noirs et Blancs, les forces américaines créèrent deux divisions de combat, la 92e et la 93e

Leur présence était loin d’y être appréciée et il s’en fallut de peu pour que ne se reproduise le drame de Fort Logan, près de Houston (Texas), où, révoltés par l’arrestation musclée de l’un d’eux, les soldats du 24e régiment d’infanterie marchèrent sur la ville et y tuèrent une quinzaine de personnes, en août 1917… avant d’être arrêtés et, pour treize d’entre eux, pendus dans leur uniforme.

Quoi qu’il en soit, le 27 décembre 1917, le 15e régiment de la garde nationale de New York débarqua en Europe, où il fut un temps relégué à des tâches de soutien (manutention, ravitaillement). Le commandant en chef des forces américaines, le général John Pershing, se méfiait des troupes noires et n’entendait pas les engager auprès de soldats blancs. Le commandement français, qui manquait cruellement d’hommes, n’avait pas ces préventions quand il s’agissait d’envoyer des combattants au casse-pipe.

Les premiers à franchir le Rhin

En avril 1918, le régiment rejoignit donc l’armée française, et ce pour toute la durée de la guerre. Les hommes reçurent le casque Adrian des poilus ainsi que des fusils Lebel. Incorporés à la 161e division d’infanterie française, les Harlem Hellfighters gagnèrent dans les tranchées ce surnom, donné par les Allemands. Ils s’illustrèrent lors de la seconde bataille de la Marne et lors de l’offensive Meuse-Argonne, en septembre 1918, au cours de laquelle le régiment libéra la commune de Séchault, emporté par son cri de guerre : « God damn, let’s go ! » Pour cet exploit, les Hellfighters obtinrent la Croix de guerre avec étoile d’argent.

Au total, les Harlem Hellfighters se battirent sur le front cent quatre-vingt-onze jours, plus que toutes les autres unités américaines, furent les premiers à franchir le Rhin et récoltèrent à titre individuel cent soixante et onze distinctions. Mille cinq cents d’entre eux étaient morts au combat… En février 1919, trois mille vétérans du 369e régiment d’infanterie paradèrent devant une foule immense le long de la Cinquième Avenue de New York, accompagnés par l’orchestre qui contribua grandement à la popularité du jazz en France.

« J’ai travaillé sur ce projet de roman graphique pendant seize ans, confie Max Brooks. Je pense que c’est un moment crucial de l’histoire américaine. Un moment qui doit être raconté. Les Américains doivent savoir d’où nous venons en tant que nation. Ils doivent apprendre et s’inspirer de ce courage. » L’artiste et producteur Will Smith ayant acheté les droits du scénario, Brooks croise aujourd’hui les doigts pour qu’il soit adapté en minisérie sur History Channel. Une manière de toucher un plus vaste public.


Un superhéros méconnu

Dans la nuit du 14 mai 1918, Henry Johnson (1892-1929) et Needham Roberts (1901-1949) sont en poste dans la forêt d’Argonne quand ils sont attaqués par une vingtaine de soldats allemands. Fuir ne leur vient pas à l’idée : Johnson se défend comme il peut avec ce qu’il a, d’abord des grenades, puis la crosse de son fusil, puis son poignard Bolo, puis ses poings. Seul, il parvient à mettre les ennemis en fuite, non sans en avoir massacré un bon nombre, et sauve son compagnon. Au prix de vingt et une blessures.

Pour cet exploit, relayé dans le Saturday Evening Post, il gagne le surnom de Black Death et la croix de guerre française avec étoile et palme de bronze. Le 2 juin 2015, il a aussi obtenu à titre posthume la médaille d’honneur, la plus haute distinction militaire américaine, des mains du président Barack Obama