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Côte d’Ivoire : Alassane Dramane Ouattara face au casse-tête militaire

Barrage de soldats démobilisés exigeant le paiement d’arriérés de salaires, le 22 mai, près de Bouaké. © STR/AFP

En donnant satisfaction aux mutins, le président Alassane Dramane Ouattara a ouvert la boîte de Pandore. Il doit maintenant gérer les revendications des « démobilisés » de l’armée, pendant que, dans les coulisses, la guerre des clans se réveille au sommet de l’État.

Après quatre jours de soulèvements, les armes des mutins se sont tues. Mais Alassane Dramane Ouattara (ADO) ne décolère pas. Une nouvelle fois, le chef de l’État ivoirien a dû céder face aux revendications des soldats frondeurs. Le 15 mai, il a accepté de verser à chacun des 8 400 anciens rebelles des Forces nouvelles (FN), intégrés depuis dans l’armée, les 7 millions de F CFA (10 700 euros) qu’ils réclamaient. Une somme qui s’ajoute aux 5 millions de F CFA que chacun avait reçus à l’issue d’une première mutinerie, en janvier. ADO s’était alors dit « meurtri ».

Cette fois-ci, il était « ulcéré », conviennent plusieurs sources proches du pouvoir. Pensant avoir affaire à une centaine d’irréductibles, l’entourage présidentiel avait probablement sous-estimé la capacité de mobilisation des mutins et leur détermination. Partisan de la manière forte, le président a d’abord fait appel à l’armée, refusant de payer.

Mais, constatant que de nombreux soldats se refusaient à affronter leurs anciens frères d’armes, il a été contraint de faire machine arrière. « Il sort affaibli de cette séquence, son autorité en a pris un coup », analyse un diplomate. Depuis, au sommet du pouvoir, « c’est la méfiance tous azimuts », témoigne un visiteur régulier du palais présidentiel.

« Où va la Côte d’Ivoire ? »

Dans les rangs de son parti, si l’on dédouane le chef de l’État, on n’hésite plus à demander des comptes. « Le président n’y est pour rien. Il a été floué », dénonce Joël N’Guessan, le porte-parole du Rassemblement des républicains (RDR, au pouvoir). « Ceux qui l’ont aussi mal informé ont une lourde responsabilité ; il doit mettre de l’ordre dans son entourage immédiat », recommande-t-il.

Au sein du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), l’autre poids lourd de la coalition gouvernementale, on affiche officiellement un soutien au chef de l’État. Mais, en privé, plusieurs cadres se désolidarisent de la stratégie privilégiée par les autorités. « Il n’était pas besoin d’être prophète pour deviner que la fermeté ne serait pas payante. Nous avions immédiatement appelé au dialogue, et nous avons eu raison », commente l’un d’eux.

« Où va la Côte d’Ivoire ? », titrait le 24 mai Le Nouveau Réveil, un quotidien proche de la formation d’Henri Konan Bédié, se faisant l’écho des craintes ressenties par les Ivoiriens. Alors que les divergences étaient déjà palpables entre les deux alliés, cette nouvelle crise n’a fait que les aiguiser.

Fustigeant une « faillite de l’État », Pascal Affi N’Guessan, le chef de file d’une des deux franges du Front populaire ivoirien (FPI), le principal parti d’opposition, appelle désormais à la création d’un gouvernement d’union nationale. « Alassane Ouattara verse de l’argent à ces combattants aux dépens de l’intérêt national. On est entré dans une spirale où tout le monde va se mettre à réclamer sa part », conclut-il.

De fait, la boîte de Pandore est désormais ouverte. Après le soulèvement de janvier, les fonctionnaires avaient renforcé leur mouvement de grève, exigeant le paiement d’arriérés de salaires. Cette fois-ci, ce sont les « démobilisés » qui se sont engouffrés dans la brèche. Le 22 mai, une semaine seulement après la fin de la mutinerie, ils ont entamé un mouvement de revendication.

Si Allassane ne peut pas nous payer, il n’a qu’à partir !

Anciens des Forces nouvelles, comme les mutins, mais désarmés et reversés dans le civil au terme de la crise postélectorale de 2010-2011, à l’issue du programme de DDR (désarmement, démobilisation, réinsertion), ils estiment avoir droit aux mêmes primes. « Si Alassane ne peut pas nous payer, il n’a qu’à partir ! On va dire à la CPI [Cour pénale internationale de La Haye] de libérer Gbagbo pour venir nous gouverner », a-t-on même entendu lors d’une manifestation.

Pendant vingt-quatre heures, les anciens rebelles ont violemment pris à partie une ministre, puis bloqué les entrées de Bouaké avant d’être dispersés par les forces de l’ordre. Quatre d’entre eux ont trouvé la mort dans ces affrontements. Une fermeté qui suscite l’incompréhension d’une partie de l’opinion publique. « Le président est résolu à trouver des solutions », rassure l’un de ses ministres.

« Un fonds va être mis à disposition des démobilisés par le gouvernement [une somme de 10 milliards de F CFA est évoquée] », précise Mamadou Touré, porte-parole adjoint du RDR, qui rappelle que la situation actuelle est « la conséquence de la déconstruction de l’armée depuis les années 1990 jusqu’à la crise post-électorale ». Quelques jours après la fin des mutineries, ADO a ainsi demandé que la mise en œuvre de la loi de programmation militaire, votée début 2016, soit accélérée.

Lourde découverte

Dans ce climat délétère, rumeurs, intrigues et accusations vont bon train. La découverte d’une cache d’armes à Bouaké, dans l’une des maisons de Souleymane Kamaraté – dit Soul to Soul –, le directeur de protocole du président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro, braque ainsi les regards sur ce dernier. Il était 3 heures du matin, dans la nuit du 14 au 15 mai, lorsqu’une dizaine de mutins ont investi cette villa du quartier Bel Air, dans la capitale du Nord, alors que les leurs défiaient le régime depuis trois jours.

Après avoir passé la maison au peigne fin, conformément aux indications d’une mystérieuse source anonyme, ils ont fini par dénicher dans une cave plusieurs tonnes d’armes et de munitions rangées dans des caisses. « On en a sorti des armes lourdes, des obus, des kalachnikovs…, témoigne l’un d’eux. Tout était neuf ! Dans les différents bataillons, chacun s’est servi. » Une découverte qui a alors fait basculer le rapport de force en faveur des mutins, et qui place aujourd’hui Guillaume Soro au cœur d’une nouvelle polémique.

Guillaume Soro à Bouaké en 2007 © AP/SIPA

Les attaques les plus vives viennent de proches du gouvernement. Dès le 22 mai, tandis qu’une enquête était ouverte par la gendarmerie, le frère de Hamed Bakayoko, le ministre de l’Intérieur, publiait sur Facebook un article rappelant qu’en avril 2016 le groupe d’experts des Nations unies sur la Côte d’Ivoire avait accusé Guillaume Soro d’avoir acquis plusieurs centaines de tonnes d’armement d’avril à août 2011 – le post sera supprimé quatre jours plus tard, l’intéressé prétendant que son compte avait été piraté.

Et l’entourage de l’ancien chef rebelle n’a pas tardé à répliquer. Entre Guillaume Soro et le RDR, « il y avait une sorte de pacte de non-agression. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas », analyse un diplomate en poste à Abidjan. « Les nuages s’amoncellent au-dessus de la tête de Soro. À la présidence, ils sont nombreux à lui en vouloir », ajoute-t-il.

Fortement contrarié par cette affaire, Alassane Ouattara a convoqué le 16 mai le président de l’Assemblée nationale. Selon l’un de ses proches, si Guillaume Soro n’a pas nié que des armes se trouvaient bien au domicile de son chef du protocole, il a soutenu qu’elles y avaient été stockées à la fin de la crise postélectorale, lors de la préparation de l’offensive sur Abidjan. « Soul to Soul avait mis sa villa à disposition des chefs militaires de la rébellion pour qu’elle serve de base logistique », explique cette source.

L’élection de 2020

Alors que l’élection présidentielle de 2020 est déjà dans les têtes, cette inquiétante séquence réveille la guerre des clans entre les ténors politiques. « La fébrilité actuelle ne date pas des derniers événements. Elle est la conséquence d’une course à la succession du président lancée bien trop tôt », juge un ancien ministre PDCI. Dans l’entourage de Guillaume Soro, on accuse certains proches du chef de l’État de vouloir profiter de cette affaire pour écarter leur leader de la course pour 2020.

Et leur principale cible est le nouveau Premier ministre, en fonction depuis janvier. « Amadou Gon Coulibaly est un homme d’appareil, qui attendra l’adoubement de Ouattara en s’efforçant de neutraliser ses potentiels rivaux au sein du RDR. Quant à Soro, qui a toujours évolué en marge, il a conscience, depuis l’affaire des écoutes téléphoniques au Burkina Faso [qui a éclaté en novembre 2016], que l’arbitrage de Ouattara ne lui sera probablement pas favorable. Mais il compte bien forcer le destin », analyse un communicant proche du RHDP (Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix).

Aujourd’hui, le risque est grand de voir rivalités et ambitions prendre le dessus. « Autour d’Alassane Ouattara, tout le monde semble jouer sa carte personnelle pour se mettre en avant », explique un visiteur du soir. Pendant le dernier soulèvement en date des ex-rebelles, le ministre de la Défense a vu ainsi son action court-circuitée par une partie de l’entourage présidentiel.

Estimant qu’Alain-Richard Donwahi n’était pas suffisamment écouté par les mutins, faute d’être originaire du nord du pays, certains proches de Ouattara ont en effet tenté d’activer des canaux parallèles de discussion avec eux.

Pour un homme d’affaires proche du pouvoir, « le président doit donner un nouveau souffle à son action, comme avait pu le faire Félix Houphouët-Boigny en le nommant Premier ministre en 1990. Sinon, son bilan en pâtira. Et on oubliera ce qu’il a pu faire de positif pour la Côte d’Ivoire depuis 2011. » De son côté, un membre du RDR veut croire que la crise aura eu le mérite de servir d’électrochoc : « Espérons que chacun comprendra qu’il n’y a pas d’autre choix que de marcher dans le même sens. »


Mise au vert

Parmi les 8 400 anciens rebelles qui réclamaient leurs primes en janvier, certains n’étaient plus en Côte d’Ivoire lors de la mutinerie de mai. En avril, l’état-major de l’armée a en effet envoyé plusieurs centaines d’entre eux au Maroc pour qu’ils y suivent une formation militaire de trois mois afin d’intégrer prochainement la mission des Nations unies au Mali (Minusma).

Si l’objectif est bien de renforcer les capacités de ces soldats, il s’agit également de leur inculquer une plus grande discipline républicaine et de « casser leur solidarité d’anciens rebelles », selon un diplomate établi à Abidjan. « Le pouvoir espère également faire le tri entre ces militaires. Il y a de fortes chances que certains ne correspondent pas aux normes imposées par les Nations unies, ce qui donnerait alors un bon prétexte pour les radier de l’armée », poursuit la même source.

Les anciens mutins ne sont pas dupes. « On sait très bien que ces départs sont faits pour nous disperser et nous déstabiliser. Mais Dieu est avec nous », confie l’un d’eux.

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