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Trump et l’Arabie saoudite : pour quelques (milliards de) dollars de plus…

Donald Trump et le roi Salman (3e à partir de la g.) exécutant la traditionnelle danse du sabre, le 20 mai, à Riyad. © STEPHEN CROWLEY/NYT-REDUX-REA

C’est par le royaume wahhabite que le président américain Donald Trump a commencé sa première tournée diplomatique. À la clé, des contrats mirobolants… en échange d’une bienveillance complice.

Amateur de paradoxes, le président américain, isolationniste proclamé, a voulu sa première sortie du territoire comme un grand périple initiatique à travers le Vieux Monde. Du Moyen-Orient à l’Europe, Donald Trump aura salué près de cent chefs d’État, prié dans deux villes saintes après avoir foulé le sol sacré de la péninsule arabique, tentant de se construire une stature internationale, voulant rassurer ses homologues de trois continents après une campagne électorale aux accents xénophobes. À Bruxelles, capitale – qu’il avait qualifiée de « trou à rats » – d’une Union européenne (UE) dénigrée, il a retrouvé, lors d’un minisommet de l’Otan, le 25 mai, vingt-neuf chefs d’État et de gouvernement, avant de se rendre à une réunion le lendemain, à Taormine, en Sicile, avec les dirigeants des sept pays les plus riches de la planète (G7).

Mais c’est l’Arabie saoudite, première étape de son odyssée diplomatique, qui lui a réservé les plus grands honneurs : accueil triomphal sur le tarmac par le roi Salman, danse traditionnelle du sabre, remise de la médaille de l’ordre du roi Abdelaziz… Une chaleur qui a tranché avec la réception glaciale, en avril 2016, de Barack Obama, que le monarque n’avait même pas daigné venir saluer à sa descente d’avion. La stratégie de rapprochement avec l’Iran mise en œuvre par le président démocrate et les distances qu’il avait prises avec une Arabie de plus en plus agressive dans la région avaient braqué Riyad contre celui dont on louait pourtant l’ouverture à l’islam – quand on ne dénonçait pas son islamophilie.

« Je pense que l’islam nous déteste », avait asséné le candidat Trump en mars 2016 avant d’annoncer son projet de bloquer aux frontières les citoyens de pays musulmans, présentés en meute terroriste. L’Arabie saoudite était apparue plusieurs fois dans le viseur de l’islamophobe décomplexé, qui avait sous-entendu l’implication de ses autorités dans les attentats du 11 Septembre (15 des 19 pirates étaient originaires du royaume) et avait avancé que les Saoudiens « sont un peuple qui précipite les homosexuels du haut des immeubles » (confondant avec une pratique en vigueur dans l’État islamique) et « tuant ou traitant horriblement les femmes ».

Changement de ton

Le magnanime Salman, gardien des lieux saints de l’islam et garant séculier de la doctrine wahhabite, ne lui en a pas tenu rigueur. Bien que signé par le président Trump en mars 2017, le Muslim Ban avait d’ailleurs pris soin de ménager les intérêts ultimes des États-Unis en excluant les ressortissants saoudiens du filtrage aux douanes. « J’ai toujours entendu parler des splendeurs de votre pays et de la gentillesse de ses citoyens, mais les mots ne rendent pas justice à la grandeur de ce lieu remarquable et à l’hospitalité incroyable que vous nous avez montrée depuis le moment où nous sommes arrivés », s’enchantait le président américain dans son discours du 21 mai. Le discours de Trump, qui se vante de ne pas être politiquement correct, est beaucoup plus politiquement correct que ne l’avait été celui d’Obama au Caire, en 2009 ! Celui-ci avait dénoncé certaines dérives du monde arabe, le négationnisme, le refus de reconnaître les réalités actuelles.

Les attentes comme les craintes étaient tellement grandes que peu de gens ont été déçus

« On n’a vu dans le discours de Trump aucune des expressions qu’il reprochait à Obama de ne pas employer, comme celle de “radicalisme islamique”, etc. Un discours très bateau, dénué de toute vision stratégique, qui traduit son alignement total sur la doctrine saoudienne férocement anti-iranienne. De la même manière, son discours en Israël est resté vague et en totale harmonie avec celui du gouvernement actuel. Mais les attentes comme les craintes étaient tellement grandes que peu de gens ont été déçus, l’imprévisible Trump n’ayant pas commis de grosse bourde ni tenu de propos outranciers », commente Karim Bitar, professeur à l’université Saint-Joseph, de Beyrouth. Car Riyad vaut bien une messe, surtout quand celle-ci rapporte entre 350 et 400 milliards de dollars de contrats sur dix ans. « Des emplois ! Des emplois ! Des emplois ! » s’est félicité l’ex-businessman, cette tournée lui ayant aussi permis de s’éloigner des controverses qui le menacent sérieusement dans son pays depuis quelques semaines.

De gauche à droite, le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, le roi Salman Ibn Abdelaziz, la première dame des Etats-Unis, Mélania Trump, et son époux, Donald, lors d'une visite dans le Centre pour la lutte contre l'idéologie extrémiste, le 21 mai à Riyad. © Evan Vucci/AP/SIPA

L’Iran comme cible commune

Mais, avec un taux de chômage de 4,4 %, les créations d’emplois ne sont pas la première des priorités américaines, et il est peu probable que cette manne, essentiellement destinée aux industries de l’armement et des hydrocarbures, bénéficie aux mineurs sans emploi qui avaient placé en lui leur espoir. « Les armes que les Saoudiens ont achetées [à ce stade, 109,7 milliards de dollars de contrats fermement signés] ne peuvent leur être utiles dans les guerres qu’ils sont en train de mener. C’est une façon pour Riyad de monnayer la bienveillance et le soutien de Washington, mais il faut reconnaître que Trump est parvenu à réaliser sa promesse de campagne de faire payer les Saoudiens pour la protection octroyée », analyse Karim Bitar.

Amadouer l’imprévisible animal, tel a semblé être le souci commun de ses hôtes, de Riyad à Jérusalem, de Bruxelles à Taormine. Pour ce faire, le souverain saoudien n’a pas hésité à convier une cinquantaine de chefs d’États musulmans d’Asie, d’Afrique et du Moyen-Orient, qui ont accouru à Riyad les 20 et 21 mai. Conférant à ce « bal du débutant » la forme d’un sommet arabe islamo-américain, le roi Salman est parvenu à lui donner un vernis de dialogue des cultures, tout en essayant, après s’être proclamé leader d’une coalition musulmane antiterroriste en décembre 2015, de démontrer que l’ensemble du monde musulman faisait bloc derrière sa vision politique et sécuritaire.

L’Iran, cible commune des administrations saoudienne et américaine, n’était pas convié au sommet

« Une autre raison simple, mais très importante, à ce grand rassemblement organisé par Salman est la volonté de légitimer son fils, le jeune vice-prince héritier Mohamed Ibn Salman, en lui donnant une stature internationale », précise Nabil Mouline, politologue et historien du monde arabe rattaché au Centre Jacques-Berque de Rabat. En première ligne des batailles économiques et sociales que doit livrer la pétromonarchie confrontée à la crise et au chômage, l’impétueux trentenaire est aussi ministre de la Défense, enlisé depuis 2015 dans une guerre coûteuse et meurtrière contre les houthistes du Yémen, milice zaydite issue du chiisme et soutenue par Téhéran. L’Iran, cible commune des administrations saoudienne et américaine, n’était pas convié au sommet. Lequel semblait entièrement dirigé contre la république des mollahs. Réveillant une antienne néoconservatrice, Trump a évoqué dans son discours une « bataille entre le bien et le mal », accusant Téhéran de « répandre le chaos et la destruction » dans la région. Trump, qui avait affirmé en campagne que l’ennemi principal était le terrorisme, semble aujourd’hui accorder ce label aux groupes supposément liés à l’Iran, dont les milices chiites qui combattent Daesh en Irak… parfois à proximité des forces spéciales américaines.

Sunnisme contre chiisme

Prenant la parole, Salman est allé encore plus loin, affirmant sans ciller que l’Iran soutenait… Al-Qaïda et Daesh. Son grand âge lui aurait-il fait oublier la fraternité idéologique du wahhabisme saoudien d’État avec le salafisme doctrinal de ces mouvances jihadistes ? Lui a-t-il échappé que son État soutenait en Syrie des groupes jihadistes et, peut-être – comme maints observateurs l’ont dénoncé –, l’émanation locale d’Al-Qaïda, dont Riyad a obtenu, en 2016, qu’elle se désolidarise formellement de l’internationale terroriste ? Pour Karim Bitar, « l’essentiel à retirer de cette tournée au Moyen-Orient est l’alignement sur la ligne dure saoudienne, puis, à Jérusalem, sur la droite israélienne, avec en dénominateur commun l’hostilité envers l’Iran et la volonté d’isoler ce pays ». Au cours de ces deux visites, les mots de l’Américain qui ont été le plus remarqués sont ceux qu’il n’a pas prononcés : « démocratie », « liberté » et « droits de l’homme » à Riyad, « solution à deux États » à Jérusalem.

Certainement plus appâtée par la générosité saoudienne et la perspective de rencontrer peut-être la star américaine que par le souci d’engager un travail commun sur le phénomène du terrorisme, la cinquantaine de chefs d’État présente a apporté au congrès iranophobe un autre vernis de légitimité. Mais un brevet de sunnisme était exigé pour obtenir son billet : l’Irak était représenté par son président, un sunnite sans pouvoir, quand l’homme fort, le Premier ministre chiite, Haïdar al-Abadi, n’était pas invité. Du Liban, c’est au contraire le Premier ministre sunnite, Saad Hariri, qui est venu, plutôt que le président chrétien, Michel Aoun, allié du Hezbollah. Sous couverture de sommet antiterroriste, c’est bien le chiisme qui était ciblé. « L’affluence des chefs d’État à la conférence n’est pas une question de croyance, commente Mouline, mais de moyens financiers. Aujourd’hui, l’Arabie saoudite n’a pas de concurrent pour se poser en championne du monde sunnite et elle s’engouffre dans ce boulevard. Mais, si elle est mise en difficulté demain, elle se retrouvera vite seule. »

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