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RDC : la Gécamines remporte une manche face à Forrest

Depuis le 23 mars, les camions de Groupement du terril de Lubumbashi (GTL) ne peuvent plus alimenter leur four, qui produit un alliage riche en cobalt. © PHIL MOORE/AFP PHOTO

Voilà près de deux ans que perdure le conflit entre Gécanimes et Groupe Forrest, les deux coactionnaires du Groupement du terril de Lubumbashi. L'affaire prend un nouveau tournant alors que la justice belge s’est déclarée incompétente dans le conflit qui oppose les deux groupes.

À son arrivée à Paris, le 22 mai, de retour d’une visite chez Siemens, en Allemagne (lire encadré), Albert Yuma était tout sourire. Et pas uniquement du fait de sa récente réélection pour un cinquième mandat à la tête du patronat, la Fédération des entreprises du Congo (FEC). « Je viens de l’apprendre à ma descente d’avion : la justice belge s’est déclarée incompétente pour juger le litige qui nous oppose au Groupe Forrest concernant le Groupement du terril de Lubumbashi (GTL) » a-t-il annoncé à Jeune Afrique.

Le tout-puissant patron aux multiples casquettes, qui a l’oreille du président, Joseph Kabila, ne s’était jamais exprimé sur la situation tendue au sein de cette coentreprise – détenue à 70 % par Groupe Forrest International (GFI) et à 30 % par la Gécamines – chargée d’exploiter l’amas gigantesque des rejets de minerais des usines de Lubumbashi de la Gécamines de 1924 à 1992.

Le conflit couvait depuis près de deux ans entre les deux coactionnaires, mais il a éclaté le 23 mars dernier : depuis ce jour-là, les camions de GTL sont empêchés par la Gécamines d’accéder au terril pour réapprovisionner leur four, qui en tire un alliage riche en cobalt dont les prix sont actuellement au sommet.

Motif de ce blocage, GTL aurait, selon les dirigeants de la Gécamines, dépassé les volumes de 75 000 tonnes de cobalt qui lui avaient été octroyés par son contrat de 1997, avec 82 387 t produites. Faux, rétorque le Groupe Forrest, dirigé par Malta Forrest, fils de George Forrest, le baron historique de l’économie du Katanga.

Selon lui, les tonnages, dûment contrôlés par les services de la Gécamines, sont encore loin de ce chiffre, avec 64 478 t produites, et un avenant datant de 2013 prolonge ses droits d’exploitation du terril jusqu’à son épuisement.

L’activité en partie paralysée

Et le groupe belge, actionnaire majoritaire de GTL, d’alerter sur les conséquences d’un arrêt de ses installations : « Après épuisement des stocks à l’usine, le four – le deuxième plus important du genre dans le monde – ne peut plus fonctionner. Une fois éteint, il doit être ouvert afin que l’on enlève les métaux solidifiés et que l’on change l’ensemble du réfractaire (les façades internes des murs et le plafond).

« Ces opérations prennent entre neuf et douze mois et coûtent une dizaine de millions de dollars », a expliqué fin avril le Groupe Forrest dans un communiqué tentant d’infléchir la position de la Gécamines et critiquant l’impossibilité d’un dialogue avec ses dirigeants. Il dénonce un projet « à courte vue », financièrement défavorable à la Gécamines, coactionnaires de GTL.

Conforté par la déclaration d’incompétence du tribunal de commerce de Bruxelles dans ce dossier, Albert Yuma se retrouve en position de force dans ce bras de fer qu’il a lui-même engagé. « Il était inconcevable que ce soit la justice belge qui tranche dans un conflit entre deux sociétés congolaises.

Je n’ai pas confiance dans ce qui a été validé par les agents de la Gécamines avant mon arrivée

« Si le Groupe Forrest veut aller en justice devant un tribunal de la RD Congo, qu’il y aille ! » s’exclame-t-il, sûr que son adversaire ne s’y risquera pas. Et le patron des patrons congolais, droit dans ses bottes, de poursuivre : « Le terril de Lubumbashi est propriété de la Gécamines, pas de GTL. Il était anormal qu’elle s’approvisionne elle-même au terril avec ses camions », s’offusque-t-il, rejetant au passage les chiffres avancés par le Groupe Forrest.

« Je n’ai pas confiance dans ce qui a été validé par les agents de la Gécamines avant mon arrivée. N’oubliez pas que George Forrest en a été président du conseil d’administration [nommé par le président Laurent-Désiré Kabila entre 1999 et 2001], c’est l’un de mes prédécesseurs ! » dénonce-t-il. Le président de la Gécamines fait valoir que ce sont des experts indépendants de la Gécamines qui ont établi que le quota de 75 000 t avait été dépassé.

Procédure toujours en cours

Albert Yuma pointe également le caractère abrupt de la décision de la Gécamines de bloquer les camions de GTL. « Nous réfléchissions depuis longtemps à reprendre la main sur cet actif, dont la valeur est désormais majeure, du fait des nouvelles technologies qui permettent d’extraire l’essentiel du cobalt des rejets stockés dans le terril. Nous n’avons pris personne en traître. Nous avons averti il y a un an et demi le Groupe Forrest que nous souhaitions reprendre cette exploitation à notre compte à l’issue de l’exécution du contrat de GTL. Et quand nous avons trouvé un nouveau partenaire, le sud-­africain Shamrock, nous avons même proposé au Groupe Forrest de faire valoir son droit de préemption, mais il ne nous a jamais répondu », affirme encore Yuma.

L’impact de la décision de la justice belge, en première instance, est en cours d’évaluation

Le conflit avec le Groupe Forrest est cependant loin d’être réglé. « L’impact de la décision de la justice belge, en première instance, est en cours d’évaluation, indique Henry de Harenne, porte-parole du holding GFI, basé à Wavre, au sud-est de Bruxelles. GTL est convaincu de son bon droit sur le fond de ce dossier et le fera valoir. Le groupe est déterminé à mettre tout en œuvre pour défendre ses activités industrielles et l’emploi en République démocratique du Congo. Toutes les pistes, notamment judiciaires, sont examinées en ce moment afin de poursuivre la défense légitime de ses intérêts », ajoute-t-il.

En attendant un nouveau round judiciaire – à Bruxelles ou à Lubumbashi – ou bien un accord à l’amiable, souhaité par Albert Yuma, qui espère pouvoir racheter les installations industrielles de GTL, les deux piliers de l’économie de l’ex-province du Katanga (aujourd’hui divisée en quatre) continuent de faire des affaires ensemble dans d’autres domaines.

« Nos deux sociétés se connaissent depuis des décennies. En dépit de ce litige, aujourd’hui comme hier, la Gécamines n’a aucun problème à sous-traiter des activités au Groupe Forrest quand il est le plus compétitif, à l’image de la construction de notre nouveau siège de cinq étages à Lubumbashi, confiée à EGMF [Entreprise générale Malta Forrest], sa filiale de BTP », indique Albert Yuma.

 


Électricité : la compagnie minière congolaise veut supplanter la Snel

Alors que le développement de l’industrie minière du sud de la RD Congo est bridé par une pénurie chronique d’électricité, la Gécamines veut devenir le plus gros producteur d’énergie de la région pour se fournir elle-même ainsi que ses partenaires. « Le marché est libéralisé depuis deux ans, tout le monde peut installer des centrales, la Snel [Société nationale d’électricité] n’en a plus le monopole », fait valoir Albert Yuma.

Le président du conseil d’administration de la Gécamines était à la mi-mai à Francfort et à Leipzig, invité par Siemens pour discuter avec la branche énergie du groupe allemand du mégaprojet d’une centrale thermique à charbon de 500 mégawatts – en deux tranches de 250 MW – située à proximité de Kolwezi.

« Nous sommes en train de finaliser les discussions avec un consortium financier. La centrale, qui utilisera du charbon de nos mines, alimentera notamment en électricité les installations du chinois CMOC à Deziwa », indique Yuma, qui précise que le chantier de construction pourrait débuter dès janvier 2018.

Mais le patron des patrons congolais n’entend pas en rester là. « En 1974, le président Mobutu a décidé de nationaliser la gestion des barrages de tout le pays. Ceux du Katanga appartenaient tous à la Gécamines. Je n’ai pas abandonné l’espoir de les récupérer, dans la mesure où, juridiquement, leur propriété n’avait pas été transférée à la Snel », indique le tout-puissant patron de la Gécamines, qui ne va pas se faire des amis au sein de la compagnie publique d’électricité.

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