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Kennedy et les nationalistes africains : l’histoire d’un flirt

Avec Habib Bourguiba, le président tunisien, en voyage officiel aux États-Unis, le 4 mai 1961. © Archives Jeune Afrique

JFK est le premier président des États-Unis à s’être intéressé à l’Afrique. À l’occasion du centenaire de sa naissance, retour sur une relation empathique… et pas toujours désintéressée.

«Kennedy a été assassiné ! »… Le 22 novembre 1963, la nouvelle sème l’effroi dans le monde entier. Kwame Nkrumah, Julius Nyerere, Sékou Touré… Tous les nationalistes africains sont consternés. À Alger, Ahmed Ben Bella décrète une semaine de deuil national. Au Caire, Gamal Abdel Nasser ordonne à la télévision nationale de diffuser les obsèques… à quatre reprises.

Tout le monde est bouleversé, sauf les Belges du Katanga. Dans les bars d’Élisabethville, on danse en poussant des cris de joie. Il est vrai qu’un an plus tôt le président américain a fait échouer la sécession katangaise en faisant boycotter le cuivre et le cobalt de la riche province. Dans la future Lubumbashi, ce sont les mêmes festoyeurs qui ont lynché Patrice Lumumba en janvier 1961. Kennedy, Lumumba… En trois ans à peine, deux combattants de la liberté viennent d’être abattus par les gardiens de l’ordre établi.

Kennedy et l’Afrique ?

Au début, ce lien n’a rien d’évident. Dans les années 1940, celui qui n’est alors qu’un jeune député démocrate ne s’intéresse pas du tout au continent. Mais, en septembre 1951, il fait une tournée en Asie, qui le mène en Inde, où il rencontre Nehru, et en Indochine. À Saïgon, il est reçu par le chef des troupes coloniales françaises, Jean de Lattre de Tassigny. C’est là qu’il prend conscience de la force irrésistible du nationalisme des peuples du Tiers Monde. En bon disciple de Roosevelt, l’ennemi intime de De Gaulle pendant la Seconde Guerre mondiale, il voit aussi la belle occasion qu’il peut saisir en évinçant la France de territoires où les États-Unis pourront imposer leur soft power et leurs multinationales.

En avril 1954, alors qu’il est désormais sénateur, John Fitzgerald Kennedy (JFK) met en garde le président Eisenhower contre une aide militaire américaine aux soldats français de Diên Biên Phu. En mars 1957, de retour des cérémonies d’indépendance au Ghana, où il a représenté les États-Unis et rencontré longuement Nkrumah, le vice-président Richard Nixon rédige un rapport confidentiel qui annonce la fin du colonialisme en Afrique. Kennedy est démocrate et Nixon républicain. Mais les deux hommes se côtoient et s’estiment. À la lecture du rapport de Nixon, Kennedy comprend que le vent de l’Histoire souffle sur l’Afrique. En juillet 1957, JFK prononce au Sénat un discours qui fera date.

La plus puissante force du monde n’est ni le communisme, ni le capitalisme, ni la bombe H, c’est l’éternelle aspiration à être libre et indépendant contre l’impérialisme

De ce fameux discours en faveur de l’indépendance de l’Algérie, il reste au moins deux phrases cultes. La première est lyrique à souhait, comme Kennedy les aime, mais elle est belle : « La plus puissante force du monde n’est ni le communisme, ni le capitalisme, ni la bombe H, c’est l’éternelle aspiration à être libre et indépendant contre l’impérialisme. » La seconde est prémonitoire, quarante ans avant la vague islamiste : « Une nation nouvelle [l’Algérie], avec un patrimoine arabe, peut s’instaurer dans la tradition occidentale et résister à l’attraction vers la féodalité arabe et le fanatisme comme à l’attraction vers l’autoritarisme communiste. »

Ce discours est d’autant plus fondateur que JFK y pose les bases de sa future politique : « Au lieu d’abandonner le nationalisme africain aux agitateurs antioccidentaux et aux agents soviétiques, les États-Unis doivent redoubler d’efforts pour gagner le respect et l’amitié des dirigeants nationalistes. » En d’autres termes, mieux vaut avoir Nasser et Nkrumah avec soi que contre soi. À l’écoute de ce discours, le président Eisenhower aurait murmuré : « Kennedy ? Un petit bâtard. »

Sékou Touré, un fan de Kennedy

Pourquoi JFK est-il, au tournant des années 1960, le seul homme politique américain qui s’intéresse à l’Afrique ? Pour des raisons éthiques. « C’est le premier président américain non raciste », dira de lui le militant pour les droits civiques James Meredith. Pour des raisons électoralistes également. À la veille de la présidentielle de novembre 1960, le candidat démocrate recherche les voix des Noirs, qui voteront pour lui à 70 %.

Pour des raisons stratégiques surtout. Président de la sous-commission sur l’Afrique au Sénat, JFK refuse de suivre les républicains, pour qui tout nationaliste africain est un communiste en puissance. Il estime qu’il faut parler avec les nationalistes du Tiers Monde, même s’ils prônent la neutralité. Et pourrait ajouter : « Il faut les séduire », car il sait y faire.

Un jour de novembre 1959, le sénateur, qui n’est encore que candidat aux primaires démocrates, profite d’une visite du Guinéen Sékou Touré aux États-Unis pour venir le chercher dans son hôtel de Los Angeles. Là, il lui sort le grand jeu et affrète un hélicoptère pour l’emmener à Disneyland, le parc d’attractions créé quatre ans plus tôt. Méthode de nouveau riche ? Peut-être, mais jusqu’à la fin Sékou restera un fan de Kennedy.

Le Congo indépendant au centre des préoccupations

Le 8 novembre 1960, quand JFK est élu – de justesse, face à Richard Nixon –, la grande affaire Est-Ouest qui préoccupe Washington n’est ni Cuba ni Berlin. C’est le Congo nouvellement indépendant. La crainte d’Eisenhower, qui expédie les affaires courantes jusqu’au 20 janvier 1961, c’est que, malgré le coup d’État proaméricain du colonel Mobutu, le 14 septembre précédent, le nationaliste Lumumba ne retourne la situation en sa faveur avec l’aide des Soviétiques.

À partir du 3 décembre, Lumumba est enfermé dans un camp militaire près de Léopoldville – la future Kinshasa. Mais ses geôliers ne risquent-ils pas de le libérer ? Et Kennedy, le président élu, n’est-il pas en train de profiter de cette période d’attente pour mettre au point un plan de sortie de crise avec Dag Hammarskjöld, le secrétaire général de l’ONU, et Thomas Kanza, le représentant de Lumumba à New York ? Aujourd’hui, le professeur américain Herbert Weiss, qui séjournait à l’époque à Léopoldville, témoigne : « Je ne sais pas si ce plan Kennedy a vraiment existé, mais, d’après mes sources, il est probable que la rumeur de son existence soit arrivée aux oreilles de Mobutu et de ses collègues putschistes du “groupe de Binza”, qui ont dû en être effrayés. »

Commence alors un compte à rebours macabre. Le 14 janvier 1961, six jours avant l’entrée de Kennedy à la Maison-Blanche, le « groupe de Binza » décide de transférer Lumumba vers le Katanga, où l’attendent les tueurs de Tshombe. Quatre hommes clés sont en contact permanent avec ce groupe : Harold d’Aspremont Lynden, le ministre belge des Affaires africaines, le colonel Marlière, son homme de confiance sur place, Allen Dulles, le directeur de la CIA, et Larry Devlin, son chef de poste à Léopoldville.

Et vous, M. Devlin, vous étiez au courant ?

Pour éviter tout blocage de l’administration Eisenhower et de l’équipe Kennedy en attente, Devlin prend sur lui de ne rien communiquer à Washington. Le 17 janvier, trois jours avant l’investiture de Kennedy, Lumumba est transféré au Katanga, puis aussitôt torturé et assassiné. Le 20, quand il prête serment, Kennedy n’est au courant de rien. « Et vous, M. Devlin, vous étiez au courant ? », lui demandera, en août 1975, une commission d’enquête du Sénat américain. « Quand on a su qu’il avait été envoyé au Katanga, on a tous pensé qu’il était foutu [« that his goose was cooked » – « que son oie était cuite »] », répondra l’agent de la CIA.

Fait incroyable, le 26 janvier, lors d’une première réunion de travail sur le Congo à la Maison-Blanche, Allen Dulles continue de cacher la mort de Lumumba au président des États-Unis. Ce n’est que le 13 février que Kennedy apprendra la nouvelle, comme tout le monde. Il en sera bouleversé. Deux mois plus tard, après le fiasco de l’opération de la baie des Cochons contre Fidel Castro, JFK aura ce mot : « Je veux faire exploser la CIA en mille morceaux. »

Et, en novembre 1961, il finira par limoger Allen Dulles. Mais il est clair que, sur le Congo, le jeune Kennedy a été roulé dans la farine par la CIA – et sans doute par le vieil Eisenhower. Aujourd’hui encore, de nombreux lumumbistes pensent que l’élection de Kennedy, l’ami des nationalistes africains, a créé la panique chez les faucons de la guerre froide… et a été fatale à Lumumba.

Kennedy reçoit vingt-huit chefs d’État et de gouvernement africains

Après un tel crime, comment regagner la confiance des leaders africains et arabes, notamment celle d’un Kwame Nkrumah, qui est inconsolable depuis la mort de son « frère » Lumumba ? JFK multiplie alors les signaux. En mars 1961, il ordonne à son délégué à l’ONU de voter, aux côtés de l’URSS, en faveur d’une commission d’enquête sur les agissements des troupes coloniales portugaises en Angola. Du jamais-vu. À Lisbonne, le dictateur Salazar n’en croit pas ses yeux et menace de retirer à l’US Air Force ses droits d’atterrissage sur l’archipel des Açores.

En avril de la même année, JFK autorise son ambassadeur à Tunis à rencontrer deux membres du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Abdelhafid Boussouf et M’Hamed Yazid. À Paris, de Gaulle est tellement furieux qu’il envisage de reporter la première visite officielle du couple Kennedy, avant de se raviser et de faire un accueil d’exception à John et Jackie.

Après Disneyland, la Maison-Blanche… Entre janvier 1961 et novembre 1963, le président américain fait les honneurs de sa résidence à vingt-huit chefs d’État et de gouvernement africains. Chaque fois, JFK n’oublie pas de présenter à ses hôtes la belle Jackie et les enfants. Le charme joue à plein.

« On devient son ami en cinq minutes », raconte alors Abdirashid Ali Shermarke, le Premier ministre somalien. Nyerere, Ahidjo, Olympio, Nkrumah, Houphouët, Tubman, Sékou, Senghor, Hassan II, Ben Bella, Bourguiba… Tous sortent ravis de chez les Kennedy, notamment les francophones qui ont pu échanger quelques mots en français avec la première dame. Pour la bonne préparation de sa visite à Washington, Félix Houphouët-Boigny félicite son jeune ambassadeur sur place, un certain Henri Konan Bédié.

C’était mon seul ami véritable dans le monde extérieur

La priorité pour JFK, c’est la mise en confiance des élites qui ont capturé l’imaginaire de la jeunesse africaine. Aussi soigne-t-il Nkrumah, dans l’espoir de l’éloigner de Khrouchtchev, le numéro un soviétique. Les États-Unis doivent-ils financer le grand projet hydroélectrique du Ghana sur le fleuve Volta ? Kennedy consulte. Houphouët l’anticommuniste est contre. Senghor le socialiste est pour. En décembre 1961, JFK tranche. C’est oui.

Le flirt entre Kennedy et les nationalistes africains n’a-t-il pas buté sur la dure réalité de la guerre froide ? De fait, malgré le massacre de Sharpeville – 69 morts le 21 mars 1960 –, Kennedy s’oppose jusqu’à la fin à toute sanction contre le régime de l’apartheid. Et, en août 1962, c’est grâce à une information de la CIA que la police sud-africaine capture Nelson Mandela. En octobre suivant, au plus fort de la crise des fusées à Cuba, Kennedy lâche les indépendantistes angolais afin de garder l’usage de la base aérienne des Açores et de pouvoir mieux surveiller les sous-marins soviétiques qui croisent dans l’Atlantique.

En mai 1963, deux ans après le supplice de Lumumba, Kennedy reçoit à la Maison-Blanche le général Mobutu, l’un des commanditaires du crime. Mais, sans Kennedy, combien de pays africains auraient basculé dans le camp communiste ? En octobre 1962, lors de la crise des fusées, Sékou Touré interdit aux avions soviétiques l’usage de l’aéroport de Conakry. À sa mort, il aura cette phrase : « C’était mon seul ami véritable dans le monde extérieur ».