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Mobutu : les derniers jours d’un condamné

Par Jeune Afrique

Le maréchal-président du Congo-Zaïre Joseph-Désiré Mobutu, en juin 1983, à Lubumbashi. © Pascal Maitre pour J.A.

En trois semaines, le sort du maréchal est scellé. Affaibli par la maladie, acculé par les forces de Kabila, il s’envole pour Lomé le 18 mai 1997 avant de rejoindre Rabat, où il décède le 7 septembre, à l’âge de 66 ans. Dans son livre "Mobutu", Jean-Pierre Langellier raconte la fin de l’Aigle de Kawele. Extraits.

« Le 29 avril [1997], Mobutu, entouré de sa famille et de ses proches collaborateurs, reçoit chez lui une délégation américaine de haut niveau, conduite par l’ambassadeur auprès des Nations unies, Bill Richardson, et qui comprend des diplomates, des membres du Conseil national de sécurité et des gens de la CIA. Manière de bien faire comprendre au “Grand Léopard” qu’il ne pourra plus jouer les uns contre les autres, et qu’il lui faut accepter sa “dernière chance” de partir “dans l’honneur et la dignité”.

En échange, Washington garantit sa sécurité personnelle. Richardson remet à Mobutu une lettre de Bill Clinton le pressant de rencontrer [Laurent-Désiré] Kabila et de nommer une équipe chargée de négocier le transfert du pouvoir. Faute de quoi, ajoute Richardson, “votre cadavre sera traîné dans les rues […] et nous n’y pourrons rien”. Avant de répondre, Mobutu s’inquiète du risque de voir les rebelles profaner la tombe de sa mère à Gbadolite. Mais l’ultimatum américain appelle une réponse immédiate. Il s’y soumet. Ses collaborateurs rédigent une lettre destinée à Clinton. Lorsque la délégation revient, Mobutu a changé d’avis. Plus question de démissionner. Il accepte seulement de rencontrer Kabila. […]

Avec le représentant des États-Unis auprès de l’ONU, à Kinshasa, en avril 1997. © NANZER/SIPA

La rencontre Mobutu-Kabila

Le rendez-vous Mobutu-Kabila doit avoir lieu le 2 mai au large du port congolais de Pointe-Noire à bord de l’Outeniqua, un bâtiment de la marine sud-africaine. Nelson Mandela accueille les deux hommes. Cinq heures de discussions sont nécessaires pour faire monter Mobutu à bord du navire, ses médecins lui interdisant l’hélicoptère à cause des vibrations. Il ne peut pas non plus gravir les trente et une marches de l’échelle de coupée.

Le contraste saute aux yeux entre un Mobutu sombre, abattu, et un Kabila au sourire rayonnant de la jubilation silencieuse des vainqueurs

Marchant difficilement, l’œil droit presque fermé par une concentration de métastases, il entre finalement dans le ventre du navire à bord d’une limousine qui s’engouffre dans la cale. À Luanda, où il attend, Kabila annonce qu’il n’honorera pas le rendez-vous. Lassés de faire des ronds dans l’eau, Mandela et Mobutu regagnent Pointe-Noire dans la nuit. Kabila multiplie les préalables à sa venue à bord, arguant notamment de l’absence d’une… invitation. Mandela, exaspéré, téléphone à Kabila et laisse éclater sa colère.

À bord de l’Outeniqua, avec Mandela, lors de la rencontre entre Mobutu (à g.) et Laurent-Désiré Kabila, le 4 mai 1997. © KUUS/SIPA

L’entretien a finalement lieu le 4 mai. Il dure quatre-vingt-dix minutes. Ce sommet de dupes ne débouche sur rien d’immédiat, Mobutu et Kabila ayant demandé un délai de réflexion de huit à dix jours avant de reprendre leur conversation. Leurs positions sont de toute façon inconciliables. Mobutu propose un cessez-le-feu, que rejette Kabila. Ses troupes sont à moins de 100 kilomètres de Kinshasa. Il a la victoire à portée de main. Entouré des deux adversaires, Mandela fait une courte déclaration, où il rend hommage… à Mobutu : “Il a très bien coopéré. Il comprend la responsabilité qui pèse sur lui.” Le contraste saute aux yeux entre un Mobutu sombre, abattu, et un Kabila au sourire rayonnant de la jubilation silencieuse des vainqueurs. […]

La fuite de Kinshasa

Le 8 mai, Mobutu a la force de participer à un sommet francophone à Libreville (Gabon), en compagnie de six chefs d’État d’Afrique centrale. Il attend d’eux un ultime soutien, qui sera mitigé. Ses pairs l’invitent à passer la main. Ils suggèrent que monseigneur Monsengwo négocie la transition avec Kabila et appellent ce dernier à cesser les combats. Kabila n’en a cure. Il répète qu’il délogera bientôt Mobutu et rejette la procédure qu’ils proposent.

Deux chars d’assaut nous frayaient le chemin, fendant une foule bigarrée et hostile qui crachait rageusement sur notre passage en brandissant un bras vengeur

Le 14 mai, [Étienne] Tshisekedi organise à Kinshasa une nouvelle journée “ville morte”, largement respectée. Une deuxième rencontre Mobutu-Kabila est programmée pour ce même jour à Pointe-Noire. Elle n’aura jamais lieu. Le rideau s’apprête à tomber sur la scène où Mobutu règne depuis bientôt trente-deux ans.

Simulacre de funérailles de l’ex-leader, le 17 mai, à Kinshasa. © PASCAL GUYOT/AFP

“Deux chars d’assaut nous frayaient le chemin, fendant une foule bigarrée et hostile qui crachait rageusement sur notre passage en brandissant un bras vengeur. Le jour pointait à peine, mais les rues de Kinshasa grouillaient déjà d’une cohue indescriptible et surexcitée qui vociférait et courait dans tous les sens, enivrée par un parfum de violence et de mort. Nous formions un petit cortège encadré par des Jeep et des camions bourrés à craquer d’hommes de la division présidentielle, mitraillette au poing. Plus d’une quarantaine de militaires nous escortaient.” Ainsi commence, sous la plume de son gendre belge Pierre Janssen, le récit de la fuite éperdue de Mobutu et de ses proches, à l’aube du vendredi 16 mai 1997.

À l’aéroport, Mobutu s’impatiente et fulmine : “Où est l’argent ?” Il a ordonné la veille une ultime opération de ramassage des devises disponibles, notamment dans les coffres de la Banque centrale. Quelque 40 millions de dollars. Problème : chacun a pris sa part de la rafle au passage, et la récolte est bien moins fructueuse qu’il ne l’espérait. Mais il faut partir. […] L’avion décolle vers 9 h 45. Destination Gbadolite. […]

Éviter un bain de sang

Depuis trois jours, Kinshasa oscille, dans une grande nervosité, entre expectative et crainte. La capitale attend les troupes de l’Alliance et redoute les pillages de l’armée. […]

Face à Kabila, le général Mahele, chef de l’armée zaïroise, est l’autre homme clé du drame qui s’annonce. Aimé et craint de la population, cet officier compétent partage l’obsession des États-Unis : éviter un bain de sang. Perdu pour perdu, juge-t‑il, autant éviter de nouveaux morts inutiles. Il aimerait qu’on facilite la tâche de Kabila en déclarant Kinshasa “ville ouverte”. L’ambassadeur américain lui a procuré, pour ses contacts avec Kabila, une valise satellitaire “protégée”.

Le 13 mai, au domicile du diplomate, il parle une demi-heure avec le chef rebelle. Une nouvelle conversation a lieu le 15 mai pour préciser les détails de la reddition zaïroise. Mahele commet ainsi, pour la bonne cause, des actes de haute trahison. Ce même 15 mai, il se rend chez Mobutu pour l’informer qu’il n’a plus les moyens militaires d’empêcher la chute de Kinshasa et d’assurer sa protection. Il délivre ce message en présence de la femme de Mobutu et de ses deux fils, Kongulu et Nzanga. La famille, furieuse, le qualifie de “traître”.

Scène de liesse lors de l’entrée des soldats de l’AFDL dans Kinshasa, le 18 mai 1997. © AFP

Au soir du 15 mai commence pour Mobutu la nuit la plus longue, la dernière de son règne. Il se réunit chez lui avec ses généraux, dont Mahele, Likulia Bolongo, chef du gouvernement, et Étienne Nzimbi, chef de la DSP [division spéciale présidentielle]. Les deux premiers le pressent de partir. Un peu plus tard, il convoque les seuls généraux de sa tribu – les Ngbandi – à une deuxième réunion. Ces officiers menacent d’éliminer les “traîtres”, civils et militaires, dont les noms figurent sur une liste noire, qu’ils peaufinent, plus tard dans la nuit, en réunion restreinte, et en tête de laquelle se trouve Mahele.

Après avoir mis à l’abri sa famille et ses biens sur l’autre rive du fleuve, Mahele va tomber dans un piège fatal. Dans la soirée du 16 mai, le Premier ministre l’informe d’un début de soulèvement dans les rangs de la DSP, la garde prétorienne de Mobutu, privée de son chef, Étienne Nzimbi, réfugié à Brazzaville. Mahele n’hésite pas et se rend sur place. Il voudrait rassurer les soldats et les convaincre de déposer les armes.

La foule en liesse crie : « Mobutu voleur ! » et piétine les photos du dictateur déchu.

Il se retrouve face à une centaine d’hommes surexcités qui lui lancent : “Que viens-tu faire ici ? Tu as trahi !” Le général Wezago, adjoint de Nzimbi, tente en vain de les calmer. Au moment où Mahele s’apprête à partir à bord de sa Jeep, des militaires ouvrent le feu. Mahele est blessé à la jambe, son officier d’ordonnance et son chauffeur sont tués. Il s’échappe dans la nuit. On le découvre caché sous la Jeep. Il est achevé d’une balle dans la nuque. Peu après, Kongulu, fils de Mobutu, arrive en trombe à bord d’un petit blindé. Il est mal accueilli. Nombre de ces soldats perdus de la DSP seront abattus le lendemain par les “libérateurs” ou lynchés par la foule.

La République démocratique du Congo

La bataille de Kinshasa n’aura pas lieu. Le samedi 17 mai, les premiers kadogos de Kabila entrent dans la capitale, où ils sont accueillis aux cris de “Libérateurs ! Libérateurs !”. Ils ne parlent que le swahili, ne comprennent ni le lingala ni le français. En marque de sympathie, des femmes étendent leurs pagnes devant leurs bottes. On leur donne de l’eau. La foule en liesse crie : “Mobutu voleur !” et piétine les photos du dictateur déchu. […] Le même jour, à Lubumbashi, Kabila s’autoproclame nouveau chef d’un État rebaptisé “République démocratique du Congo”. Il arrive trois jours plus tard à Kinshasa. […]

Laurent-Désiré Kabila s’autoproclame nouveau chef de l’État à Lubumbashi, le 17 mai 1997. © WTN PICTURES/AFP

Le samedi 17 mai, Mobutu passe son dernier jour à Gbadolite. Accompagné de Kosia, sa maîtresse officielle, et de son cortège présidentiel habituel, il fait sa tournée d’adieux. Il s’arrête dans un village et gagne l’aéroport où il a donné la veille l’ordre au commandant des opérations aériennes de bombarder l’ennemi tout proche. Rien ne s’est passé. Les pilotes, commandés par le mercenaire serbe Jugoslav Petrusic, alias colonel Dominik, avaient déjà quitté la ville.

Les pilotes zaïrois sont impuissants. Ils ne savent ni manœuvrer ni armer les avions de chasse. Tout juste savent-ils piloter les hélicoptères. En ville, Mobutu s’arrête ici et là, chez des parents, et se veut rassurant, sans sortir de son véhicule. À tous, comme à l’évêque, rencontré dans la matinée, il annonce qu’il partira se faire soigner en Europe le… lundi 19 mai.

Ce même samedi, dans les rangs de l’armée zaïroise, c’est la débandade sur les deux fronts qui défendent Gbadolite. Les soldats vaincus se replient, en colère. On ne leur a fait parvenir aucun ravitaillement : ni nourriture, ni boisson, ni munitions, ni prime de guerre, ni argent de poche. Et ils découvrent soudain que celui qu’ils sont censés défendre jusqu’à la mort s’apprête à déguerpir. […]

Mobutu maltraité par des soldats du rang

Dimanche matin, à l’aube fatidique, Mobutu apprend une très mauvaise nouvelle. Il avait dépêché son Boeing à Brazzaville pour en ramener son fils en fuite, Kongulu. Et voilà que Mukandila, le pilote, refuse de décoller. Il se met au service des nouvelles autorités de son pays. Encore un traître ! Mobutu demande au président togolais Gnassingbé Eyadéma de lui envoyer son avion, qui se trouve alors en Europe. Mais cela prendra trop de temps.

Tous les bagages familiaux – plus de soixante-dix malles et cantines – sont déjà partis pendant la nuit dans des véhicules embarqués à bord d’un Antonov 124 venu chercher à Gbadolite des chars de combat destinés à Jonas Savimbi, le chef angolais de l’Unita.

Mon maréchal, vous ne partirez pas. Vous nous abandonnez sans argent. Qu’allons-nous devenir ?

Le temps presse : les mutins venus de Kota-Koli approchent. Au dernier moment, Mobutu et sa famille ne veulent plus partir. Le colonel Motoko, chef de la sécurité du président déchu, menace d’abattre quiconque empêcherait celui-ci de rejoindre aussitôt l’aéroport où l’attend le seul avion disponible, un cargo Iliouchine 124 de l’Unita, arrivé dans la nuit. C’est Nzanga qui raisonnera son père.

Un soldat de l’Alliance rebelle dans la résidence de Mobutu au camp Tshatshi, en mai. © PASCAL GUYOT/AFP

Arrivés sur le tarmac, les soldats réalisent que leur chef s’enfuit. L’un d’eux, ivre de colère, menace : “Mon maréchal, vous ne partirez pas.” Un autre enchaîne : “Vous nous abandonnez sans argent. Qu’allons-nous devenir ?” Le colonel Motoko assiste impuissant à cette scène impensable : Mobutu maltraité par des soldats du rang. Finalement, le maréchal fait signe à son épouse de leur donner “l’argent”.

Même les miens me tirent dessus. Je n’ai plus rien à faire dans ce pays. Ce n’est plus mon Zaïre.

La Mercedes de Mobutu s’engouffre à l’arrière de l’avion-cargo. Mobutu est incapable de sortir de sa limousine. Il y restera, dans des conditions inconfortables, pendant tout le vol jusqu’à Lomé (Togo), sa première destination. Des gardes du corps du maréchal, qui n’avaient pas été choisis pour l’accompagner, réussissent, dans la confusion, à monter dans l’avion. Ils n’en seront pas délogés.

L’ex-président du Zaïre

Un autre avait préféré disparaître avec le sac à main de Bobi Ladawa contenant les passeports du couple présidentiel. L’Iliouchine décolle à 7 h 14. Arrivés à l’aéroport, les mutins tirent à la kalachnikov sur l’appareil qui s’élève poussivement. On découvrira plus tard six impacts de balles sur une aile. Après le décollage, Mobutu murmure à son médecin, le docteur Diomi : “Même les miens me tirent dessus. Je n’ai plus rien à faire dans ce pays. Ce n’est plus mon Zaïre.” […]

Tous ceux qu’il avait aidés pendant trente ans ne voulurent plus le connaître pendant ses derniers jours sur terre

On ne se bouscule pas en Afrique pour héberger le président déchu. Le Congo-Brazzaville, le Gabon et la République centrafricaine refusent de l’accueillir avec, selon eux, sa trop nombreuse famille, une centaine de personnes. Il est devenu un paria. Nelson Mandela dira plus tard, avec une certaine compassion : “Tous ceux qu’il avait aidés pendant trente ans ne voulurent plus le connaître pendant ses derniers jours sur terre.”

Son vieil ami Hassan II épargnera à Mobutu une ultime errance humiliante. Après cinq jours d’attente à Lomé, il débarque à Rabat le 23 mai. Fin juin, il est admis à l’hôpital militaire Mohammed-V pour une nouvelle intervention chirurgicale. Chaque jour ou presque, le roi du Maroc appelle ses médecins pour s’enquérir de l’évolution de sa maladie.

Enterrement au cimetière européen de Rabat, le 13 septembre 1997. © AFP

Mobutu expire le 7 septembre 1997 à l’âge de 66 ans. Exsangue, vidé par les hémorragies, il pèse à peine quarante kilos. Il a souffert énormément et voulait en finir. Après une cérémonie funèbre en présence de la famille et du dernier carré de fidèles, Mobutu est inhumé dans un modeste tombeau en forme de chapelle au cimetière européen de Rabat, réservé aux non-musulmans. Une sépulture presque anonyme, que seules trois lettres entrelacées sur la pierre permettent d’identifier, MSS, les initiales posthumes du défunt.

À l’heure de sa gloire, Mobutu répétait volontiers : “On ne dira jamais de moi : voilà l’ex-président du Zaïre, mais : ci-gît Mobutu, président du Zaïre.” Et pourtant, ex-président il fut. Pendant un peu plus de cent jours, après sa chute et sa fuite. Ex-président, il gît depuis vingt ans. Mobutu n’est pas mort au pouvoir. Il n’est pas mort dans son pays. Double affront du destin. Et nul ne sait si ses ossements reposeront un jour sur cette terre où, selon la tradition bantoue, l’attendent ses ancêtres. »

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