Filière extractive : les mines rwandaises face au défi de l’industrialisation

Par - Envoyé spécial

La société Tinco extrait du minerai d’étain sur le site de Rutongo. © Rwanda Government

Kigali veut attirer des investisseurs étrangers pour professionnaliser un secteur encore artisanal. Mais il lui faudra pour cela faire des efforts de transparence.

Le chemin de terre serpente entre les collines de Rutongo. Nous sommes sur le plus grand site minier du Rwanda, exploité par la société Tinco, à une vingtaine de kilomètres au nord de Kigali. Ici, on produit essentiellement de la cassitérite, le minerai d’étain (« tin », en anglais). Avec le tungstène, le tantale et l’or (« gold »), ils forment les « 3TGs », cet ensemble de quatre métaux cruciaux pour l’industrie électronique que l’on trouve en abondance dans la région des Grands Lacs.

Au fond de la vallée, les mineurs sont à pied d’œuvre dans les galeries. Des petits wagons emportent ce minerai noir, qui sera ensuite concentré dans une petite unité semi-industrielle avant d’être exporté. Ces temps-ci, une cinquantaine de tonnes sont produites chaque mois. Les investisseurs sont sud-africains (la famille Ichikowitz, à titre privé, qui détient aussi le groupe d’armement Paramount), la main-d’œuvre locale et la production à forte valeur ajoutée. Bref, un modèle de ce que veut développer le Rwanda pour remplacer un secteur aujourd’hui principalement artisanal.

Mais voilà qu’au bord de la route une silhouette s’échappe à toute vitesse, un sac de jute à la main, signe du larcin. La grande valeur et les petits volumes des 3TGs (la cassitérite vaut entre 15 et 20 dollars – entre 13 et 18 euros – le kilo) les rendent particulièrement vulnérables à tous les types de trafics.

Les vols, un problème « très marginal »

Alors que le ministre rwandais de la Justice, Johnston Busingye, interrogé par Jeune Afrique, n’y voit qu’un problème « très marginal », ces vols sont une préoccupation centrale pour Tinco. En mars, après la saisie de 600 kg de minerai par la police, son directeur exécutif, Martin Kahanowitz, a ainsi écrit au quotidien anglophone The New Times (proche du gouvernement) pour s’inquiéter des « vols croissants de minerai » qui ont « des effets dramatiques pour les investisseurs légitimes ».

Confronté à une balance commerciale de plus en plus déficitaire (1,6 milliard de dollars en 2016), le pays parie en effet sur l’augmentation des exportations de minerais (sa deuxième source de devises, après le tourisme, à 94 millions de dollars pour l’année fiscale 2015-2016) pour redresser ses comptes. En février, Francis Gatare, l’ancien directeur général de Rwanda Development Board, a ainsi été nommé à la tête d’une nouvelle agence d’État, le Rwanda Mines, Petroleum and Gas Board.

Dans un pays enclavé, où l’énergie est rare et chère, il a pour mission de professionnaliser et de restructurer la filière en misant sur les capitaux et l’expertise étrangers, comme l’a expérimenté le groupe rwandais Roka Mining. Il y a neuf ans, cette société a fait l’acquisition de six concessions minières produisant essentiellement de la cassitérite. Mais les développer s’est révélé plus difficile que prévu. Après avoir atteint 100 tonnes par mois, la production a lentement décliné.

Fin 2016, Emery Rugabenga, son directeur général, a donc accueilli à bras ouverts la société sud-africaine Madini Minerals, qui a acquis 15 % des parts, valorisant l’entreprise à 35 millions de dollars. « L’expérience du secteur qu’ils nous apportent depuis qu’ils sont là est absolument inestimable », se réjouit-il. Ces investissements restent toutefois exceptionnels. Pour les multiplier, rendre la filière plus transparente paraît essentiel.

« Un environnement politique dysfonctionnel »

Dans une étude publiée en novembre 2016, le Centre international pour la croissance (IGC, un organisme de la London School of Economics) constatait ainsi le potentiel du pays en matière de services miniers « du fait de sa propre industrie et de la proximité avec la RD Congo », mais jugeait son développement incertain pour l’instant, à cause « d’un environnement politique dysfonctionnel ».

Le risque semble en effet trop grand, pour l’instant, aux yeux de nombre d’investisseurs, le Rwanda étant régulièrement accusé de servir de plaque tournante au trafic de « minerai de conflit » (qui finance les groupes armés de l’est de la RD Congo).

La médiatisation de cette problématique a amené les États-Unis à légiférer, en 2010, pour obliger les entreprises électroniques à s’assurer que leur minerai ne vient pas d’un site sous contrôle d’un groupe armé – avec la loi Dodd-Frank, dont l’application est effective depuis 2014. Comme tous les pays de la région, le Rwanda est ainsi désormais soumis à des systèmes de traçabilité. « C’est injuste, car le pays fait de gros efforts de bonne gouvernance, juge Emery Rubagenga. Et lorsque l’on découvre quelques brebis galeuses, cela suffit à jeter l’opprobre sur tout le pays. »

Au Rwanda, les gens trouvent et vendent des minerais discrètement et en petite quantité depuis des décennies, souvent illégalement

Surtout, le système mis en place peine à convaincre. Malgré un recul en 2016, le Rwanda reste, avec 27 % des volumes mondiaux, l’un des plus gros producteurs de tantale du monde, selon un rapport de l’US Geological Survey. Mais la provenance de son minerai, le coltan, reste incertaine : les principales mines rwandaises n’en produisent que de façon marginale, alors que la RD Congo, voisine, en regorge.

Des efforts à faire

« Au Rwanda, les gens trouvent et vendent des minerais discrètement et en petite quantité depuis des décennies, souvent illégalement », indique Johnston Busingye. La publication de la production détaillée de chaque site minier au Rwanda – il existe environ 500 concessions – permettrait de lever les doutes. Malgré les demandes de Jeune Afrique, ni le gouvernement rwandais ni l’organisme de certification n’ont accepté de transmettre ces données.

Depuis l’élection de Donald Trump, l’administration américaine s’interroge sur la nécessité de maintenir la loi Dodd-Franck. Mais il n’est pas certain que cela lève les freins aux investissements : l’Union européenne planche sur une législation similaire, et les grandes entreprises de l’électronique sont exposées à un risque pour leur réputation. Pour accomplir ses objectifs, le Rwanda a donc encore des efforts à faire.


Roka Mining dans les Panama Papers

Roka Rwanda Columbo Tantale Coltan, Roka Rwanda Wolfram Corp., Roka Global Resources… Entre 2006 et 2008, l’entreprise rwandaise Roka Mining a ouvert plus d’une quinzaine de filiales au Panama par l’intermédiaire du cabinet Mossack Fonseca, ce qu’ont dévoilé les Panama Papers. Celles-ci ont toutes été fermées avant 2012, mais à quoi ont-elles pu servir ? « Il ne faut pas confondre la pratique frauduleuse de l’évasion fiscale et l’optimisation fiscale, qui est légale », répond son directeur général, Emery Rubagenga, qui assure n’avoir jamais été inquiété. « Le gouvernement est tout à fait conscient du fait que les entreprises ont besoin d’une certaine flexibilité », explique-t-il.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici