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Musique : Black M, un Africain made in France

Par - envoyé spécial à Abidjan

« Big Black » a mis le feu à Abidjan pour le Femua& à tel point qu’il a fallu interrompre le concert pour calmer la foule. © Gaou productions

Populaire en France et en Afrique francophone, le rappeur Black M, français d'origine guinéenne est devenu consensuel. Il réussit un grand écart payant qui rassemble les foules. Coup de projecteur sur un phénomène.

Avril 2017. Dans le Novotel d’Abidjan, un essaim de fans, téléphone portable au bout du bras, se forme autour d’un jeune homme. Une maman lui confie son bébé et lui réclame un selfie. Une journaliste sort de l’attroupement avec un sourire gourmand : « Il a du charisme ! » Un petit garçon, le fils de Youssoupha, autre célèbre rappeur tricolore, enregistre une vidéo : « Coucou papa ! Moi je suis avec Black M ! »

La séquence permettrait à elle seule d’attester la popularité du chanteur français d’origine guinéenne, s’il en était encore besoin… Mais le soir, pendant son concert au Femua, le grand festival organisé dans le quartier populaire d’Anoumabo, la star de 32 ans rend carrément l’assistance hystérique. Mouvements de foule, jeunes filles évanouies (à cause de l’émotion… et de la pression des autres spectateurs), c’est un public en ébullition qui entre en transe devant la vedette. Ce qui oblige même les organisateurs à interrompre le show du rappeur pendant une heure, le temps de faire baisser la température.

Des paroles ultraconsensuelles

Durant le festival, près de 10 000 voix, toutes générations confondues, reprennent à l’unisson le hit « Je suis chez moi » : « Je suis français / Ils veulent pas que Marianne soit ma fiancée / Peut-être parce qu’ils me trouvent trop foncé / Laisse-moi juste l’inviter à danser… » Les paroles ultraconsensuelles de ce titre récent contrastent avec celles beaucoup plus hard-core, volontiers homophobes et misogynes, de son groupe Sexion d’Assaut à ses débuts.

Il y a dix ans, son comparse Maître Gims rappait dans « On t’a humilié » : « Je crois qu’il est grand temps que les pédés périssent / coupe-leur le pénis / laisse-les morts / retrouvés sur le périphérique. » Surtout, en 2010, dans l’album L’École des points vitaux, Black M signait des rimes qu’on lui reproche encore aujourd’hui : « Maman, papa […] j’me sens coupable / quand j’vois c’que vous a fait c’pays d’kouffar […] » Le terme arabe désignant les « mécréants », les « infidèles », a du mal à passer dans l’Hexagone, d’autant qu’il est beaucoup employé par les militants de l’État islamique.

« Je regrette l’expression, nous confie aujourd’hui l’artiste. Je pense que le sens a été détourné, mais c’était une erreur, je n’aurais pas dû employer ce mot. » Il faut dire qu’on lui a beaucoup servi la rengaine de l’immigré qui insulte sa patrie d’adoption (« cette conne de France », écouter le titre « Le Ghetto s’exprime »). Surtout depuis le véritable psychodrame qui s’est joué l’année dernière pour les célébrations de la Grande Guerre.

Concert à Verdun : fureur dans la fachosphère

En mai 2016, Alpha Ibrahim Diallo, de son vrai nom, était invité à chanter à Verdun pour la célébration de la bataille du même nom. Fureur dans la fachosphère. Des ténors de la droite (Nadine Morano, Hervé Mariton…) et de l’extrême droite (Marion Maréchal Le Pen, Robert Ménard) montaient au créneau pour contester la venue du chanteur. Les réseaux sociaux s’enflammaient, charriant des centaines de posts racistes… et le concert était finalement annulé.

Nouveau rebondissement quand l’artiste réagissait dans une lettre ouverte sur Facebook, assurant que son grand-père Alpha Mamoudou Diallo, d’origine guinéenne, « a combattu lors de la guerre de 39-45 au sein des tirailleurs sénégalais ». Vrai ou faux ? Un nouveau débat s’ouvrait sur le sujet dans la presse… Il faudra attendre le titre « Je suis chez moi », déclaration d’amour parfois ironique à la France, mais déclaration tout de même, pour que le rideau se baisse enfin sur la polémique.

En même temps qu’il rassure son public sur sa « francité », Black M proclame ses origines africaines. « C’est vrai qu’à l’inverse de certains membres de Sexion d’Assaut je ne suis pas né ici, mais je connais mieux l’Afrique que Maître Gims, par exemple, qui est de Kinshasa, assure le rappeur né à Paris, qui a grandi dans une chambre de bonne du 7e arrondissement de la capitale. Mon père m’a envoyé à Conakry tous les deux ans jusqu’à mes 20 ans, au moins un mois à chaque fois. J’ai toujours une partie de ma famille qui habite dans la capitale et beaucoup plus loin, après la baie de Sangaréya. »

 Trop d’amour pour mon peuple, tricolore, rouge, jaune, vert, au moins c’est dit

Une chose est sûre, l’artiste multiplie les appels du pied au public africain. En février, il sortait le single « À l’Ouest », avec, en featuring, le petit prince de l’afrotrap, MHD, également d’origine guinéenne (et sénégalaise) qui a récemment mis le stade de Nongo, à Conakry, en effervescence. Véritable ode aux Guinéens, on y entend « trop d’amour pour mon peuple, tricolore, rouge, jaune, vert, au moins c’est dit ».

« Ce n’est pas un morceau que j’ai écrit par calcul, commente Black M. Je l’ai fait au feeling, et parce que j’ai toujours rêvé d’évoquer mes origines dans un titre. À l’époque, quand j’ai demandé à MHD, via mon producteur Dany Synthé, de collaborer avec moi, il n’était pas aussi connu qu’aujourd’hui en Afrique. Une fois le morceau fini, vu sa “couleur”, on s’est dit qu’il fallait absolument faire un clip sur place. »

Plages de rêve, places bondées de groupies, dans cette vidéo carte postale saturée de couleurs on voit Black M danser avec un bébé et une maman en pagne, tandis que MHD « fait le mouv’ », tous deux visiblement sincèrement ravis d’être là. « C’est l’enfant du pays, la Guinée-Conakry », hurle un fan qui semble chercher à rattraper le taxi de « Big Black ».

« C’est l’enfant du pays, la Guinée-Conakry »

Son premier concert en Afrique remonte à 2010. « C’était déjà pour le Femua à Abidjan, avec Sexion d’Assaut, se souvient le rappeur. C’était extrêmement surprenant. On voyait des personnes qui connaissaient nos paroles par cœur, qui pleuraient tellement elles étaient contentes de nous rencontrer. On ne s’y attendait pas, ça nous a encore plus donné envie de les représenter. »

Le festival monté par A’Salfo, le leader de Magic System, qui permet de construire des écoles, de créer de l’emploi et de rénover un quartier très déshérité, lui donne des idées. « Ce que fait le grand frère A’Salfo est un exemple, estime-t-il. J’aimerais organiser un festival en Guinée sur le même principe. J’y pense depuis environ six ans… Ce serait autour des arts urbains : comédie, graff, musique. Quelque chose entre le Marrakech du rire et le Femua. »

Mais déjà le rappeur doit redécoller pour Roissy. Caen, Lille, Montélimar, Chambéry… son « Éternel Big Black Tour », tournée monstre d’une cinquantaine de dates mobilisant cinq semi-remorques pour transporter le matériel, six danseuses, une foule d’invités… doit le conduire jusqu’à la fin de l’année presque partout en France. Mais encore loin, très loin de Conakry.

« Big Black » a mis le feu à Abidjan pour le Femua… à tel point qu’il a fallu interrompre le concert pour calmer la foule.


« Je peux aller attraper Beyoncé et Rihanna »

En mars, Black M dévoilait le clip officiel de « Comme moi », où on le voit se trémousser aux côtés de la superstar colombienne Shakira. La vidéo, visionnée près de 10 millions de fois sur YouTube, fait un carton. Le rappeur est très satisfait de cette collaboration, qui, assure-t-il dans un sourire, « s’est organisée rapidement, sans problème, peut-être parce qu’elle a aussi un peu de sang guinéen ? » Mais il vise plus haut.

« Je pense que je peux aller encore plus loin, attraper Beyoncé, Rihanna… Je veux que ces artistes apprennent à nous connaître. Il y a du talent sur la scène française, pourquoi serions-nous moins populaires dans le monde que les stars américaines ? »

Rappelons que Beyoncé a écoulé plus de 2,8 millions d’albums de son sixième disque Lemonade. Certes le deuxième disque de Black M, Éternel Insatisfait, a seulement dépassé les 50 000 ventes l’année dernière… mais Les Yeux plus gros que le monde, son premier opus, s’est déjà vendu à plus de 500 000 exemplaires.

 

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