Qui est Nadeen Mateky, la coiffeuse des stars afro ?

Nadeen Mateky passe parfois plusieurs heures sur ses créations, comme ici avec la modèle Rizilene Tavares. © Bruno Lévy/pour JA

D'origine congolaise, Nadeen Mateky est une star de la coiffure afro. Elle sculpte les têtes du gotha noir et défend ses convictions à coups de brosse et de peigne.

Parfois une vie ne tient qu’à un cheveu. Il faut le dérouler, le démêler, pour brosser le portrait de Nadeen Mateky, qui s’est construite, cultivée, qui crée et s’engage toujours à travers la coiffure.

On l’imagine joufflue, le front surmonté d’une petite boule crépue, revenue à 8 ans de Paris dans son Congo-Brazzaville natal. Perdue dans ce village de Mindouli qu’elle ne connaît pas, dans cette famille qu’elle n’a jamais vue et qui parle une langue qu’elle est incapable de saisir. Et sa grand-mère Mounzézé qui l’appelle pour lui demander de la coiffer, pour guider ses petits doigts et lui apprendre à faire des tresses avec des fils de Nylon en l’encourageant en langue larie.

Passion d’enfance

« Au début, je ne comprenais rien… tout passait par le cheveu, c’était notre moyen à nous de communiquer. Et puis, à force de l’entendre me conseiller, j’ai fini par dire quelques mots. » « Ne t’inquiète pas, ma petite, avec le temps tu deviendras traductrice ! » lui assure sa grand-mère. Elle avait presque vu juste. Nadeen Mateky maîtrise aujourd’hui cinq langues, mais elle travaille comme coiffeuse.

Son père, architecte, a pourtant cherché à la décourager. « Il me disait que ce n’était pas un vrai boulot », se souvient la professionnelle de 38 ans avant d’énumérer quelques-unes des personnalités qui lui ont confié leur chevelure. Feu Cesaria Evora, les chanteuses Awa Ly, Shy’m, Monica Pereira, l’actrice Aïssa Maïga (qui l’a invitée à son mariage), la femme politique Rama Yade, les mannequins d’Alphadi… Bref, suffisamment de célébrités pour remplir l’un de ces magazines qu’on trouve justement dans les salons de coiffure.

Pourquoi Nadeen, qui se voyait comptable ou sage-femme, s’est-elle tournée vers la création capillaire ? Il y aurait matière à faire plancher plusieurs psys. Une mère absente, un père et un frère jumeau lointains pendant toute une partie de son enfance, la jeune fille avait peut-être besoin du cheveu, comme un cordon soyeux, pour se construire et se rattacher à sa famille.

Plus prosaïquement, elle a aussi fait ce qu’elle savait et aimait faire. De retour à Creil, dans l’Oise, à 13 ans, elle coiffe ses copines du quartier, noires, blanches, arabes. « Parfois elles me rapportaient des photos et voulaient la même chose. J’improvisais pour m’approcher le plus possible du modèle. »

L’ « architecte capillaire »

Son talent finit par être remarqué en 2001. La chanteuse de ragga Lady Sweety la repère et lui propose de la suivre sur ses concerts. Puis une maquilleuse professionnelle lui fait confiance… De fil en crêpage, le répertoire de son mobile devient plus volumineux qu’une afro. Travailler dans un salon ? Avoir un salaire régulier ? « J’ai essayé, mais ce n’est pas mon truc. J’ai la bougeotte. »

Pour preuve, il a fallu patienter trois mois pour l’interviewer dans son appartement parisien, son espiègle petite fille de 3 ans, Kyana, dans les pattes. Nadeen était sur un tournage puis sur un défilé, assurait la mise en cheveux d’événements artistiques à la Villette et aux Galeries Lafayette, à N’Zassa Mode, dans la capitale ivoirienne, trimbalant, comme à son habitude, deux valises remplies de cheveux synthétiques et de tresses…

Si elle est tant demandée, c’est aussi qu’elle n’est pas une coupeuse de tifs ordinaire, mais plutôt, comme elle l’annonce sourire en coin, « une architecte capillaire ». Formée sur le tard à l’École internationale de la coiffure, à Paris – « parce que, arrivé à un certain niveau, on demande toujours un diplôme » –, elle a surtout potassé dans les rares ouvrages qui évoquent l’histoire du cheveu noir au Musée Dapper et au Musée du quai Branly, à Paris.

Elle construit aujourd’hui des coupes comme autant d’échafaudages improbables – couronnes aériennes, colliers de cheveux, parures arachnéennes, carte de l’Afrique tressée – en s’appuyant sur des matériaux emblématiques comme le raphia ou les cauris, ces coquillages utilisés comme monnaie ou contre le mauvais œil.

Affirmation identitaire

Elle réalise aujourd’hui chaque année des collections de coiffure, comme d’autres lancent leur collection printemps-été. La plus marquante rend hommage aux reines d’Afrique : Nandi, reine de Zululand, Kimpa Vita, reine du Kongo, Ndaté Yalla Mbodj, dernière reine du Waalo… « C’est un éloge de la féminité et de la fierté noire, souligne Nadeen. Nous n’avons pas été que des esclaves, il ne faut pas l’oublier. »

Le temps est révolu où l’on nous bassinait avec le cheveu lisse des Blancs supérieur au cheveu crépu…

Elle défend avec la même énergie le cheveu naturel. « Plus jeune, j’ai fait des défrisages… Une lotion m’a même fait un “trou” sur le cuir chevelu. Non seulement ces produits sont dangereux pour la santé, parfois cancérigènes, mais en plus ils ne servent à rien. Mon travail sert aussi à démontrer qu’on peut garder ses cheveux naturels et être beau. Le temps est révolu où l’on nous bassinait avec le cheveu lisse des Blancs supérieur au cheveu crépu… » Et Nadeen de rappeler que le lissage a commencé pendant l’esclavage. « Les maîtres faisaient défriser les cheveux de leurs servantes pour qu’elles soient plus présentables… »

Tout à coup, Kyana déboule. La petite s’approche de sa mère et pose la tête sur ses genoux, réclamant une caresse dans les cheveux, qu’elle porte évidemment naturels. Fugacement, Mounzézé réapparaît. Le cheveu peut de nouveau se dérouler.

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