Abdelfattah Mourou : « Il faudra au moins deux quinquennats pour parachever la transition en Tunisie »

Abdelfattah Mourou à son domicile, à La Marsa, dans la banlieue nord de Tunis, le 8 mai. © Nicolas Fauqué pour JA

Le cofondateur d’Ennahdha et vice-président de l’Assemblée en appelle à une mobilisation générale par-delà les clivages politiques pour relancer l’économie et parachever la transition démocratique.

Au lendemain de la révolution de 2011, Abdelfattah Mourou, 69 ans aujourd’hui, est sorti de vingt ans de silence. Depuis, il est une figure politique qui compte. Cofondateur en 1981 du Mouvement de la tendance islamique (MTI) – ancêtre d’Ennahdha –, il s’est souvent distingué en défendant une vision de l’islam, de sa relation à la politique et à la modernité en rupture apparente avec la lecture traditionaliste. Mais cet érudit est toujours retourné dans le giron du parti.

À la convergence de la pensée bourguibienne et d’un conservatisme modéré, ce ténor du barreau connu pour son bagout est très populaire. Il le serait encore davantage s’il n’avait tenu des propos jugés contradictoires en période électorale. Vêtu invariablement du costume traditionnel tunisien, ce mélomane au verbe ciselé connaît la musique de la politique ; il est aujourd’hui vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et d’Ennahdha. « Ainsi, je porte mon double vice partout », nous a-t-il confié avec humour, avant de répondre à nos questions.

Jeune Afrique : Comment évaluez-vous le travail de l’ARP, arrivée à mi-mandat ?

Abdelfattah Mourou : Comment l’évaluer quand il n’y a pas de référence préalable ? La loi électorale a été conçue pour éviter l’hégémonie des grands partis et permettre aux petites formations d’entrer dans le circuit. En conséquence, l’ARP est une mosaïque de partis qui, au nom de la démocratie, veulent que chaque vote soit entériné par un consensus et non par une majorité. À chaque examen d’un projet de loi, l’opposition, qui est minoritaire, exige d’être consultée… au titre de partenaire de la majorité. Ce processus prenant du temps, cela ralentit considérablement la prise de décision.

Il s’agit de modifier une armature législative datant de 1890. Il faut revoir toutes les lois, ou presque.

Certains textes devraient pourtant être des évidences, comme la loi contre les violences faites aux femmes.

Toute la difficulté consiste à rapprocher les points de vue pour aboutir à un accord. Bien souvent, alors qu’un texte a été approuvé en commission, il est à nouveau contesté avec les mêmes arguments de blocage pendant les débats en plénière. Pour en finir avec cette situation, nous avons créé une commission du consensus, à laquelle nous avons recours quand une loi est dans l’impasse. Mais cela entraîne des concertations et des négociations qui ralentissent d’autant le travail de l’ARP.

Nous sommes aussi face à un chantier énorme puisqu’il s’agit de modifier une armature législative datant de 1890. Il faut revoir toutes les lois, ou presque. Ce n’est pas simple. Cela nécessite une vision qui ne peut émaner d’un seul parti ou d’un individu. À cela s’ajoutent les recours systématiques déposés auprès de la commission de la constitutionnalité des lois, quand le résultat d’un vote déplaît à certains élus, ou les blocages d’articles de loi par des députés dont une proposition d’amendement a été rejetée. Les procédures doivent certes être respectées, mais l’usage qui en est fait est parfois infantile, voire grotesque. Mais tout cela vaut mieux qu’une dictature.

La transition est finalement toujours en cours…

Il faudra au moins deux quinquennats pour la parachever, pour que les gens puissent se comprendre, s’entendre sans se rendre coup pour coup et s’éloigner des divisions idéologiques. Parfois, j’avoue être lassé par certains comportements et querelles inutiles. La responsabilité en incombe aux partis, qui, sans doute pris de cours, n’ont pas suffisamment préparé leurs députés au travail parlementaire.

J’avais souhaité un régime présidentiel, mais Ennahdha y était opposée

Le régime semi-parlementaire n’est-il pas aussi une source de blocage ?

D’un certain point de vue, ce régime ne fonctionne pas. Il est par essence le régime des partis forts et actifs ayant un ancrage historique. Le travail de l’ARP repose sur leurs décisions. L’hétérogénéité des nouveaux partis et les difficultés actuelles des deux grandes formations, Nidaa Tounes et Ennahdha, n’arrangent pas les choses.

Dans un contexte de fragilité, on ne peut pas construire un régime semi-parlementaire sur un tel substrat. J’avais souhaité un régime présidentiel, mais Ennahdha y était opposée, au prétexte qu’il avait engendré une dictature. C’était une erreur, car c’est le parti unique qui a porté à la dictature. Le multipartisme et les garde-fous constitutionnels nous prémunissent aujourd’hui contre les dérives. Mais il ne sert à rien de nourrir des regrets. Entreprendre une révision de la Constitution quelques mois seulement après sa mise en place n’a pas de sens et peut être dangereux.

Notre premier objectif est que les Tunisiens aient confiance dans les institutions créées, qu’elles fonctionnent, même avec des faiblesses. La priorité est de jeter les bases de la stabilité politique. Dans l’état actuel des choses, changer les gouvernements et la Constitution serait trop risqué. Voyons d’abord comment nous évoluons avec cette Constitution. À l’issue de cette législature, nous pourrons dresser un diagnostic et revoir éventuellement le type de régime. Mais il faut se garder de toute précipitation ; la loi fondamentale est sacrée et ne doit être remaniée que par nécessité impérieuse.

Il est temps d’entamer un dialogue socio-économique pour s’accorder avec tous les partenaires sociaux

Quelle est la responsabilité des partis dans les atermoiements actuels de l’ARP ?

Elle est grande. Les partis sont l’école de la démocratie. Ils ont un rôle d’encadrement des revendications populaires qu’ils n’assument pas. Résultat : l’anarchie et les surenchères s’installent. Il faut du temps pour que les partis éduquent les consciences, propagent une culture de la politique et sensibilisent aux priorités, afin que le gouvernement – et les partis eux-mêmes – puisse bénéficier d’un minimum de soutien au sein de la population. Faute de quoi ces derniers deviendraient inaudibles, totalement coupés des citoyens et donc sans raison d’être. Une grande partie des protestataires du Sud sont issus d’Ennahdha, mais ils freinent l’action de l’exécutif dont leur formation est partenaire.

Quelles solutions ?

D’abord l’élaboration d’un vrai programme avec un calendrier précis. Comment convaincre sans programme ? Je suis opposé à la campagne actuelle qui vise à faire chuter le gouvernement. Cela reviendrait à un saut dans l’inconnu et mettrait fin aux institutions de l’État. Il est clair qu’une évaluation du rendement de certains ministères s’impose.

En outre, l’État doit retrouver son autorité et son aura. Il doit être aux commandes et faire appliquer la loi. Nous avons réussi à parvenir à un consensus sur le plan politique, il est temps d’entamer un dialogue socio-économique pour s’accorder avec tous les partenaires sociaux. Les revendications des régions exclues sont un problème, tout comme celles des secteurs qui bloquent la production par des grèves. La politique n’est pas l’art des revendications, elle est l’art d’y répondre en se demandant : « Que pouvons-nous apporter et sur quel laps de temps ? »

Un dialogue national peut identifier cela. Saupoudrer des augmentations est une stratégie approximative. Il faut aujourd’hui geler les prix des produits de base et les salaires pendant un an ou deux. On ne peut reconstruire une économie sans tableau de bord. La majorité du peuple peut accepter de consentir à des sacrifices si ceux-ci sont supportés par tous. C’est pourquoi le chef du gouvernement devrait informer régulièrement les citoyens de la situation, en toute liberté et dans la transparence.

À tort ou à raison, 520 hauts commis de l’État et anciens ministres font l’objet de poursuites

Le chef du gouvernement craint-il l’ARP ?

Si c’était le cas, il aurait tort. Car il a avec lui les deux principaux partis, Nidaa Tounes et Ennahdha. Qu’il s’entende avec eux et avec les signataires de la feuille de Carthage, socle du gouvernement d’union nationale, qui peuvent faire office de relais.

Beaucoup s’opposent à la loi de réconciliation économique.

Que ceux qui prétendent que c’est une forme de blanchiment le démontrent avant de pousser des cris d’orfraie. Ce sujet ne peut être débattu à coups de slogans. Le texte est là, chaque article peut se discuter ou être réfuté. Il faut sortir ce sujet de l’instrumentalisation politique qu’en font certains partis dans la perspective des prochaines élections et l’inscrire dans une loi qui soit utile au pays.

L’administration est immobile. Aucun responsable ne veut s’engager par crainte d’être poursuivi, à l’instar de ceux qui ont obéi aux ordres sous l’ancien régime. Apurer ce dossier permettrait aux fonctionnaires de travailler en confiance. À tort ou à raison, 520 hauts commis de l’État et anciens ministres font l’objet de poursuites. Mais pourquoi poursuivre ceux qui ne se sont pas rempli les poches et qui ont agi sous la contrainte ?

Il faut définir les conditions d’une réconciliation les concernant. Par ailleurs, certains hommes d’affaires disposent de fonds à l’étranger. On voudrait qu’ils les rapatrient et s’acquittent de l’infraction fiscale commise. Fermer la porte à une loi de réconciliation revient à empêcher l’État de recouvrer ses droits en poursuivant ceux qui ont commis des délits.

Certains assurent que cette loi couvre la corruption.

Arrêtons avec les suspicions et les accusations à tout va. Si des faits sont avérés, que les dossiers soient présentés ! Il y a une instance ad hoc, des lois et des tribunaux. Que l’on nous aide plutôt à démanteler les filières qui introduisent illégalement des marchandises via nos ports ou à mettre fin au commerce parallèle.

Quand 58 % de l’économie est assurée par l’informel, cela signifie que des milliers de personnes y travaillent et que des complicités existent. Ces conditions profitent aux corrompus, qui restent impunis. C’est cela que nous devons combattre. La lutte contre la corruption ne consiste pas à faire dans le populisme, à jouer sur l’émotionnel. Il s’agit de trouver collectivement des solutions contre ce fléau.

Dans l’étape actuelle, l’exercice du pouvoir ne peut être que collectif. Aucun parti ne peut gouverner seul

Ennahdha est-elle aujourd’hui en mesure d’exercer le pouvoir ?

Qui l’est ? Être prêt à gouverner exige un environnement apaisé, des institutions solides, des indicateurs clairs pour savoir où aller. Aucun parti ne dispose de cela. Ennahdha a la volonté d’être partenaire du pouvoir et d’assumer des responsabilités. Mais, dans l’étape actuelle, l’exercice du pouvoir ne peut être que collectif. Nous n’en sommes pas au point où un parti peut gouverner seul avec un programme défini au préalable.

Notez qu’aucun document n’a ratifié l’accord de gouvernement entre les deux grands partis, lequel repose sur l’engagement oral qu’ont pris le président Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi, qui ont décidé de travailler ensemble dans le respect mutuel. Il conviendrait que les principaux partis paraphent un document fixant des objectifs et les moyens de les atteindre sur deux ou trois ans afin que l’on cesse de gérer les affaires au jour le jour.

Mais à force de consensus et de négociations, les projets ne perdent-ils pas de leur pertinence ?

L’intérêt national étant au-dessus des partis, les concessions sont nécessaires. Pour remettre le pays sur les rails, les décisions et les stratégies communes sont une assurance sur l’avenir. Les conflits partisans ne sont pas d’actualité. Nous devons boucler cette législature et la suivante. À ce moment-là, les partis seront assez solides pour définir leurs enjeux.

Lors de son congrès, il y a un an, Ennahdha a renoncé au volet prédication, mais on entend encore un discours identitaire de la part de certains.

Cela n’engage qu’eux. Certains ont du mal à s’y faire, mais, à ce jour, le parti n’a pris aucune décision qui n’aille pas dans ce sens. Ennahdha a fait des choix politiques et c’est ce dont on discute à l’ARP, sans faire interférer avec l’idéologie religieuse. Nous avons par exemple approuvé la réduction des taxes sur l’alcool.

L’alcool ne doit pas seulement être envisagé d’un point de vue religieux, il a aussi des retombées socio-économiques

Pourtant, Ennahdha a appuyé la fermeture de points de vente d’alcool, comme à El Jem.

Il s’agit d’une décision administrative mue par la recherche de l’intérêt général. L’alcool ne doit pas seulement être envisagé d’un point de vue religieux, il a aussi des retombées socio-économiques. Bourguiba avait éloigné les bars du centre-ville de Tunis pour éviter les nuisances. Personne ne l’avait accusé de manœuvre idéologique. Il ne faut pas faire de certaines questions purement sociales une affaire de sensibilité politique.

Quelles sont aujourd’hui vos craintes ?

Je crains que les querelles stériles et le remue-ménage actuel ne fassent perdre de vue l’essentiel et ne bloquent définitivement le processus démocratique. Il faut rapidement mettre en place nos institutions constitutionnelles et politiques. Je crains aussi que le consensus actuel ne tienne qu’à l’accord oral entre deux cheikhs de 90 et 75 ans insuffisamment soutenus par leurs partis respectifs.


Repères

1948 : Naissance à Tunis

1969 : Première rencontre avec Rached Ghannouchi

1973 : Création de l’organisation clandestine Al-Jamaa al-Islamiya

1977 : Devient avocat, après avoir été juge

1981 : Numéro deux du Mouvement de la tendance islamique (MTI), ancêtre d’Ennahdha

2012 : Vice-président d’Ennahdha et représentant personnel de Rached Ghannouchi

2012 : Agressé par un militant islamiste radical

2014 : Élu député à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP)

2014 : Vice-président de l’ARP

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