Russie – Maghreb : mais qu’irions-nous faire à Vladivostok ?

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Fouad Laroui est écrivain.

Mohammed VI en visite à Moscou, avec le président russe Vladimir Poutine, en mars 2016. © Maxim Shipenkov/AP/SIPA

La coïncidence est fortuite mais c’est à Saint-Pétersbourg que j’ai appris que les Marocains n’avaient plus besoin de visa pour se rendre en Russie.

Dans le hall du Novotel de la rue Maïakovski, une collaboratrice de l’Institut français, où je devais me rendre pour un débat sur la francophonie, m’en parla avec une certaine perplexité. Elle venait de dénicher le renseignement sur le site d’information du ministère russe des Affaires étrangères – on devrait le consulter plus souvent – et elle était aussi étonnée que moi. Pourquoi diable les Marocains pouvaient-ils désormais entrer sans entrave dans les terres du tsar Poutine, alors que les Français, les Danois ou les Hollandais, pour ne prendre que ces trois exemples de nationalités vertueuses, doivent toujours s’astreindre à une longue et tatillonne procédure pour obtenir le précieux visa ?

Elle me regardait avec incompréhension et, il faut bien le dire, un soupçon de reproche dans le regard. Je me sentis soudain privilégié et important, ce qui n’arrive pas souvent quand on est Maghrébin et qu’on se balade de par le vaste monde, où les préjugés sont légion.

La Russie orientale uniquement

Tout de même, il fallait vérifier une information aussi extraordinaire. Quelques clics et l’affaire devint encore plus mystérieuse. Effectivement, les Marocains n’ont plus besoin de visa pour aller en Russie (hourra !) mais il ne s’agit que de la Russie orientale : en gros, la république de Touva, une partie de la Sibérie (avec des loups et des ours dedans) et Vladivostok, le bout du bout du monde.

La partie civilisée du pays, l’axe Saint-Pétersbourg-Moscou et ce qu’on appelle l’Anneau d’or (Iaroslavl, Kostroma, etc.), reste off-limits. Par ailleurs, il n’y a pas que les ressortissants de l’Empire chérifien qui sont concernés par cette mesure. Nos frères algériens et tunisiens, les Indiens, les trois habitants de Brunei, les Saoudiens, les Perses et les Mèdes… C’est au total dix-huit nationalités qui bénéficient de cette décision prise au plus haut niveau.

Les Maghrébins ne rêvent pas de Touva

Le froid ralentit sans doute le fonctionnement du cerveau – et il faisait froid à Saint-Pétersbourg ce jour-là – car ce ne fut qu’en fin d’après-midi, en revenant à pied du débat le long de l’imposante perspective Nevsky, que je finis par comprendre la motivation cachée de l’oukase poutinien. Jolie manœuvre ! Alors que ce balourd de Trump essaie par tous les moyens d’empêcher les musulmans d’entrer aux États-Unis, les Russes montrent leur différence en déroulant le tapis rouge sous leurs pas. « Welcome ! Voyez comme nous sommes accueillants, nous ! Rien à voir avec Donald-le-brushing, qui ne vous aime pas ! Entrez, amis, entrez ! »

Très bien. Mais pourquoi cette demi-mesure ? Personnellement, je n’ai jamais rencontré un Maghrébin qui rêvât de Touva, du permafrost de Sibérie ou de Vladivostok. Qu’irions-nous faire là-bas ? À la limite, c’est insultant.

C’est un peu comme si, expulsés par le châtelain ricain comme autant de manants mal lavés, nous voyions venir à nous le châtelain russe, une bouteille de vodka à la main, les bras ouverts : « Oubliez Trump, ce vilain bonhomme. Vous pouvez venir chez moi… mais dans les écuries ou au fond du parc, pas dans le château, faut rien exagérer. » Mmouais… On a envie de lui répondre : « Encore un effort, camarade ! C’est justement le château qui nous intéresse… »