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Unesco : le monde arabe attend son directeur général

Au siège de l’Unesco, à Paris, le 16 novembre 2015, lors des festivités marquant le 70e anniversaire de l’organisation. © ELIOT BLONDET/AFP

Jamais un représentant du monde arabe n’a occupé le secrétariat général de l'UNESCO. Comment remédier à cette anomalie ? Par une multiplication des candidatures ? Réponse au mois d’octobre.

Le poste est certes moins prestigieux que celui de secrétaire général de l’ONU, mais il n’en suscite pas moins d’âpres convoitises. Jusqu’au mois d’octobre, neuf postulants vont ainsi s’affronter pour la direction générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). La succession de la Bulgare Irina Bokova, qui achève son deuxième et dernier mandat de quatre ans, s’annonce très ouverte.

L’Unesco doit se réinventer

Qui vote ? Les cinquante-huit membres du conseil exécutif. La désignation se fait à la majorité simple puisqu’il n’y a ni grands électeurs ni droit de veto. Tous les votants sont placés sur un strict pied d’égalité, mais le scrutin est secret, ce qui favorise les arrangements plus ou moins occultes. Neuf pays présentent cette année un candidat : l’Azerbaïdjan, la Chine et le Vietnam, pour l’Asie ; le Guatemala, pour l’Amérique latine ; la France, pour l’Europe ; l’Égypte, l’Irak, le Liban et le Qatar, pour le monde arabe.

Fondée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’organisation compte aujourd’hui cent quatre-vingt-quinze membres. Son siège est à Paris, à un jet de pierre du Musée du quai Branly. Son bilan n’est pas mince. Elle est notamment à l’origine de la création du Cern, à Genève, le plus grand centre de physique des particules du monde, qui a multiplié les découvertes scientifiques capitales. Elle a aussi contribué, dans les années 1960, au sauvetage des monuments de Nubie et du temple égyptien d’Abou Simbel, tous menacés par la construction du barrage d’Assouan, puis a participé à la restauration d’Angkor, la capitale du défunt Empire khmer. Sa liste des sites inscrits au « patrimoine mondial de l’humanité » reste une référence planétaire.

La promesse formelle nous avait été faite qu’un Arabe succéderait à Mme Bokova

Mais l’Unesco doit aujourd’hui se réinventer. Il faut la dépoussiérer, combattre ses tendances bureaucratiques, lui donner davantage de souplesse et de réactivité. Bref, lui insuffler un nouvel élan, notamment dans le domaine de l’éducation, trop négligé jusqu’ici au profit de la culture et de la conservation du patrimoine. L’organisation, qui traverse une crise d’identité, est de surcroît fragilisée politiquement et financièrement.

Crise Palestinienne

En novembre 2011, l’admission en son sein de l’État de Palestine a entraîné la colère d’Israël et des États-Unis. Ces derniers ont aussitôt suspendu leur contribution budgétaire, ce qui a représenté une amputation de 22 % (le budget s’élève cette année à 667 millions de dollars). Cette crise est la plus grave depuis les années 1980, quand les États-Unis se retirèrent de l’Unesco pour sanctionner les orientations par trop tiers-mondistes du directeur général de l’époque, le Sénégalais Amadou Mahtar Mbow (ils ne la réintégreront qu’en  1993).

« Le dialogue est rude mais pas totalement rompu, commente un fin connaisseur des arcanes de la maison. Barack Obama croyait au multilatéralisme et a réussi à éviter l’irréparable. Le chantage budgétaire est, c’est vrai, insupportable, mais les diplomates américains ont les mains liées. Une décision du Congrès datant des années 1990 interdit à l’administration de contribuer financièrement à toute organisation reconnaissant la Palestine ! »

La candidate Égyptienne Moushira Khattab. © Christelle ALIX/UNESCO

En 2009, les pays arabes avaient échoué sur le fil à faire élire Farouk El Hosni, leur candidat. L’ancien ministre égyptien de la Culture s’était en effet incliné au cinquième tour de scrutin… Feront-ils mieux, cette fois ? C’est l’un des grands enjeux de cette élection.

Le monde arabe est la seule aire culturelle dont les représentants ont été systématiquement écartés, pour de bonnes ou de moins bonnes raisons

« Hosni avait été déstabilisé par la révélation de propos antisémites tenus à l’époque où il était ministre de la Culture de Moubarak, et cela lui avait coûté l’élection, rappelle un ambassadeur arabe. Mais auparavant, la promesse formelle nous avait été faite qu’un Arabe succéderait à Mme Bokova. Les Européens ont dirigé l’Unesco à cinq reprises et les Américains, Nord et Sud confondus, à trois reprises. L’Afrique et l’Asie ont elles aussi eu leur représentant. Le monde arabe est la seule aire culturelle dont les représentants ont été systématiquement écartés, pour de bonnes ou de moins bonnes raisons. »

Pluralité de candidatures

Pour mettre toutes leurs chances de leur côté, ils ont donc choisi de présenter plusieurs candidats. Le Qatari Hamad al-Kawari est le premier à s’être déclaré, il y a deux ans. Déterminé , il trouvera face à lui la Libanaise Vera El Khoury Lacoeuilhe, représentante de son pays à l’Unesco (dont elle connaît tous les rouages), l’Égyptienne Moushira Khattab, qui a fait bonne impression lors de son audition par le conseil exécutif, les 26 et 27 avril, et l’Irakien Saleh al-Hasnawi.

Le Dr. Hamad Bin Abdulaziz Al-Kawari est le candidat qatari au poste de directeur général de l'Unesco. © Katarzyna Mazur/ICD

Cette pluralité de candidatures ne risque-t-elle pas d’affaiblir la cause arabe ? « Non, tranche Vera El Khoury, au contraire ! Auparavant, notre candidat étant désigné par la Ligue arabe, nos partenaires nous reprochaient de les mettre devant le fait accompli, de leur demander d’entériner un choix fait par une instance extérieure. Cette fois, forts de la promesse qui nous a été faite il y a huit ans, nous leur offrons le choix entre plusieurs candidats, et que le meilleur gagne ! »

La candidate libanaise Vera El-Khoury © UNESCO/Nora Houguenade

Cette stratégie a priori plutôt habile a malgré tout montré ses limites quand, le 15 mars, deux « poids lourds », la Chine et la France, ont, à l’ultime moment, respectivement annoncé les candidatures de Qian Tang et d’Audrey Azoulay. Ministre de la Culture sortante et proche de l’ancien président Hollande, la seconde s’est justifiée lors de son audition du 26 avril en insistant sur le caractère légal de sa démarche et en soulignant – ce qui est exact – qu’aucun texte n’impose un critère de rotation géographique.

Nous aurions apprécié que la France, en sa qualité de pays hôte, soit la première à respecter le consensus apparu en 2009

Plus encore que celle du Chinois, sa candidature a provoqué incompréhension et colère dans le camp arabe, où l’on dénonce une « mauvaise manière ». « Nous aurions apprécié que la France, en sa qualité de pays hôte, soit la première à respecter le consensus apparu en 2009 », commente le Qatari Hamad al-Kawari. L’usage veut en effet que le pays hôte ne présente pas de candidat, mais, là encore, aucune règle ne l’impose.

Le candidat irakien Saleh Al-Hasnawi © UNESCO/Christelle ALIX

Beaucoup se demandent si les Arabes ne risquent pas d’être une nouvelle fois privés d’une victoire symbolique. Peuvent-ils être sacrifiés sur l’autel de la « dépolitisation » de l’organisation ? « C’est sans doute le calcul cynique des Français et des Chinois, souffle le conseiller de l’un des candidats arabes. Tout est politique ici, et pas seulement ce qui a trait au conflit israélo-palestinien.

Ulcéré par l’inscription du sac de Nankin perpétré par ses soldats en 1937 au “registre de la mémoire du monde”, le Japon a lui aussi coupé les vivres à l’Unesco. La vérité est qu’il faut à la direction générale une personnalité d’expérience, un “démineur” capable de travailler suffisamment en amont pour que les résolutions les plus sensibles soient adoptées par consensus et non à l’issue d’un vote. »

Dans les couloirs du palais de Fontenoy, beaucoup déplorent qu’Irina Bokova ne se soit pas suffisamment impliquée dans son mandat, contrairement à son prédécesseur, le Japonais Koïchiro Matsuura. Les mauvaises langues susurrent qu’elle se serait servi de l’Unesco comme d’une simple rampe de lancement vers le secrétariat général de l’ONU. Lequel lui a comme l’on sait échappé au bénéfice du Portugais António Guterres…

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