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Dossier

"Cet article est issu du dossier" «Septième art : quand l’Afrique fait son cinéma»

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Cinéma : les Burkinabè, ces cinéphiles

Ouverture du Fespaco, en 2015. © Sophie Garcia/hanslucas.com

Le Fespaco demeure, depuis 1969, le plus important festival consacré au septième art en Afrique. Mais les Burkinabè n’attendent pas sa tenue, tous les deux ans, pour remplir les salles.

Deux heures durant, avant la cérémonie, un orchestre a joué devant les centaines d’invités qui se pressaient sur les gradins érigés pour l’occasion face au bâtiment flambant neuf. Puis un groupe de danseurs est arrivé, précédant le cortège du chef de l’État burkinabè. Roch Marc Christian Kaboré venait-il inaugurer à Ouaga 2000 le siège d’une organisation internationale ? Ou bien un monument à la gloire de la révolution qui a permis l’installation du nouveau régime ? Pas du tout : il s’agissait, en cette fin février 2017, de fêter la mise en service de CanalOlympia Yennenga, une nouvelle salle de cinéma.

Le lieu se veut ultramoderne, grâce à son écran panoramique et à son indéniable confort, mais aussi en raison de son mode de fonctionnement. L’électricité y est en effet fournie par 425 panneaux solaires installés sur un ancien terrain vague. Il s’agit d’une réalisation du groupe Vivendi contrôlé par Bolloré, propriétaire de Canal+ et investisseur de poids.

Ouverture de salles

Il est surprenant qu’un tel bâtiment, somme toute de dimensions modestes puisqu’il ne pourra abriter que 300 spectateurs, attire pour son lancement un chef d’État accompagné de ministres et de personnalités. Mais, au Burkina, un événement qui concerne le cinéma, choyé depuis la fin des années 1960, n’est jamais banal. Surtout à la veille de l’ouverture du prestigieux Fespaco, « le Cannes africain ». Et plus encore quand cet événement marque un retournement de situation attendu depuis longtemps. Même si le phénomène était moins marqué qu’ailleurs, on enregistrait jusqu’à présent plus de fermetures – celle de l’Oubri, par exemple – que d’ouvertures de salles au Burkina.

Le Burkina est l’un des rares pays au sud du Sahara à avoir conservé pendant la difficile période des années 2010 un véritable parc de salles.

Rodrigue Kaboré, le dynamique directeur du principal cinéma de Ouagadougou, le Neerwaya, avec son millier de places, confirme qu’on assiste bien à une évolution positive qui devrait prendre de l’ampleur. Une évolution d’autant plus spectaculaire que le Burkina est l’un des rares pays au sud du Sahara à avoir conservé pendant la difficile période des années 2010 un véritable parc de salles. Les autorités ont en effet pris soin, quand elles fermaient, d’éviter qu’elles ne soient transformées en supermarchés. Ainsi le Neerwaya devrait bientôt se voir doté d’un second écran. Et, à partir de 2018, il est même probable qu’un nouveau complexe Neerwaya sera bâti près du centre de Ouagadougou.

La nouvelle salle de cinéma Canal Olympia. © Sophie Garcia pour ja

Lorsqu’il ouvrira, les Ouagalais auront sans doute assisté à l’inauguration d’une autre salle, près de l’échangeur est de la capitale, puisqu’elle est prévue par sa promotrice, l’ancienne réalisatrice Valérie Kaboré. Et, dès cet été, le projet de nouveau cinéma de Bobo-Dioulasso, le Ciné Guimbi, se concrétisera avec le lancement de sa petite salle, en attendant l’achèvement de la construction de la grande. Le tout devrait être couronné dans les années à venir par la réhabilitation de 15 salles à travers tout le pays, comme l’a annoncé le ministre de la Culture, Tahirou Barry.

Cinéphiles

Ce mouvement a pu être envisagé parce que le pays dispose d’un public nombreux et fidèle de cinéphiles. Il est courant que les plus grands succès attirent ici des dizaines de milliers de spectateurs. Ce qui a été le cas, récemment, de films burkinabè comme Adieu belle-mère, réalisé par le populaire musicien et danseur Yacouba Napon alias MCZ, Papa, mon rival, de El Hadj Aboubacar Zida dit Sidnaba, scénariste, réalisateur et dirigeant du groupe Savane Communication, ou Ma belle-sœur à tout prix, d’Oumar Danon.

L’année précédente, les gagnants du box-office se nommaient Adama Roamba (Le Neveu de l’homme fort), Missa Hébié (Cellule 512) ou Sékou Traoré (L’Œil du cyclone), lesquels succédaient au prolifique Boubacar Diallo, ancien directeur de l’hebdomadaire satirique Journal du jeudi, pionnier du numérique au Burkina, qui avait dépassé les 40 000 entrées avec Sofia et remplissait les salles. Jusqu’à ce qu’il cesse de réaliser des longs-métrages et se tourne vers les séries télévisées.

Ce sont ces films burkinabè qui réunissent le plus grand nombre de spectateurs. En particulier, mais pas toujours, quand il s’agit de comédies, de films d’action ou d’œuvres dénonçant des maux de société. Les prochains succès, de même nature, seront sans doute ceux d’Apolline Traoré (Frontières, sur la balkanisation de l’Afrique et la corruption) ou d’Adama Roamba (La Forêt du Niolo, sur un scandale écologique), présentés cette année au Fespaco.

Impossible d’importer des films français, l’opération n’est pas rentable

« Les films africains qui ont fait parler d’eux à l’extérieur, comme Timbuktu, du Mauritanien Abderrahmane Sissako, ou Africa Paradis, du Béninois Sylvestre Amoussou, peuvent également rencontrer le succès, tout comme certains films indiens », témoigne Rodrigue Kaboré. Et les films occidentaux ? Impossible d’importer des films français, l’opération n’est pas rentable. Quant aux films américains, il était devenu également impossible de les programmer depuis la généralisation du numérique, les salles ne possédant pas de projecteurs DCP. Cela devrait changer, mais sans vraiment modifier la situation.

Forte implication de l’État

Si l’on ajoute à cela que tous les acteurs de la filière cinématographique sont arrivés à se concerter pour créer un système de billetterie fiable, que le pays abrite des établissements réputés de formation aux métiers du cinéma – l’institut Imagine dirigé par le réalisateur Gaston Kaboré et l’école Isis qui vient de fêter ses 10 ans – et que l’on vient de créer avec l’appui du bureau de coopération suisse un fonds doté de 50 millions de F CFA pour encourager le développement du cinéma féminin, on comprend que le Burkina constitue une véritable exception.

L’État est aux premières loges, qui soutient à bout de bras le festival panafricain. Il en assure environ les deux tiers du budget (plus de 1 milliard de F CFA à chaque édition) et maintient une équipe d’environ cinquante personnes pour organiser la manifestation et le Marché international du cinéma africain (Mica).

Un modèle, donc ? Sans nul doute au niveau de l’implication de l’État – laquelle fait défaut dans la plupart des autres nations même si des initiatives commencent à être prises, comme au Sénégal et au Tchad, où des salles ont été ouvertes et où des fonds d’aide, modestes, ont été créés. Mais le Burkina n’évite pas tous les obstacles qui ralentissent le développement du cinéma africain. Notamment la quasi-inexistence de producteurs dignes de ce nom, la rareté des écoles de formation d’acteurs ou le manque d’ambition – faute de financements ? – de cinéastes qui ne proposent souvent que des films impossibles à exporter.

Tant qu’on n’aura pas réussi à s’attaquer à ces problèmes, l’Afrique restera le seul continent à ne guère parvenir à produire ses propres images pour le grand écran. Un facteur d’indépendance culturelle qui reste à conquérir.

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