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Législatives algériennes : un rendez-vous manqué

Devant l’Assemblée populaire nationale, boulevard Zirout-Youcef, à Alger. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Le FLN garde la majorité mais perd des sièges. Les principaux partis d’opposition aussi. Les électeurs, ne s’estimant pas représentés, ont boudé les urnes… Les législatives du 4 mai n’ont fait que des perdants.

« Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes. » Peint en gros caractères noirs sur une toile rouge écarlate, ce slogan barre une large banderole accrochée à un vieux portail en bois. Il fait face à un bureau de vote, comme un acte de défi, une provocation ou un geste de colère. Jeudi 4 mai, jour d’élections législatives, on renouvelait les 462 députés de l’Assemblée populaire nationale (APN).

Dans ce village des montagnes de Kabylie, comme ailleurs dans le reste de l’Algérie, ce ne sont pas uniquement les rêves qui ne rentraient pas dans les urnes. Les bulletins ne passaient pas non plus. Alors vendredi, quand, peu avant midi, le ministre de l’Intérieur a égrené les chiffres du scrutin, on pouvait aisément comprendre pourquoi les jeunes de ce village perdu ont emprunté au politologue français Paul Ariès le titre de son essai sur la démocratie participative.

Claque d’abstention

Ce slogan inscrit sur sa toile rouge, beaucoup d’électeurs algériens s’y reconnaîtront facilement tant ils ont été nombreux à déserter les bureaux de vote en ce jeudi ensoleillé de mai. Sur 23,25 millions d’inscrits, seuls 8,2 millions d’électeurs sont allés voter, parmi lesquels 1,75 million ont glissé un bulletin blanc ou nul dans l’urne… En réalité, le nombre de suffrages exprimés ne dépasse donc pas 6,4 millions. Enjeu essentiel de ces législatives, le taux de participation de 35,37 %, encore inférieur à celui enregistré lors des législatives de mai 2012 (43,14 %), est même mis en doute par certains responsables de l’opposition, qui avancent plutôt un taux de participation de l’ordre de 25 %.

Dans cette Algérie de plus de 40 millions d’habitants, où ce scrutin était présenté comme un test capital pour la démocratie et la stabilité, ces résultats constituent une claque, aussi bien pour le pouvoir que pour l’ensemble de la classe politique. Et cette claque est d’autant plus cinglante que ces législatives interviennent un an après la réforme constitutionnelle de février 2016 – la troisième sous l’ère de Bouteflika –, présentée comme le gage d’une « profonde démocratisation » de la vie politique et d’« un renouveau républicain fort ».

Recul du FLN

Sans surprise, donc, ces élections de mai 2017 ont reconduit les mêmes rapports de force que ceux existant sous la précédente législature. Selon les résultats provisoires proclamés par le Conseil constitutionnel, le Front de libération nationale (FLN) du président Bouteflika, colonne dorsale du pouvoir depuis l’indépendance de 1962, arrive en tête avec 164 députés. Cette majorité relative est un trompe-l’œil. Elle sonne comme un camouflet pour la direction du FLN, dont la présidence est assurée par le chef de l’État, Abdelaziz Bouteflika, 80 ans en mars dernier.

Tout au long de la campagne électorale, Djamel Ould Abbès, secrétaire général du parti depuis le débarquement, en octobre, de Saadani, n’a cessé de claironner à qui voulait l’entendre que son parti raflerait la majorité absolue et prendrait le contrôle de l’hémicycle. Ou, à tout le moins, s’adjugerait plus de 200 des 462 sièges de l’APN (il en avait obtenu 220 en 2012). Le réveil aura été dur.

FLN et Rassemblement national démocratique (RND) jurent loyauté et fidélité au chef de l’État et continuent de détenir la majorité absolue à l’APN

Non seulement le parti présidentiel n’a pas rempli l’objectif fixé, mais il perd des sièges. Une vraie correction pour Ould Abbès, qui se réclame pourtant d’une grande proximité avec le premier cercle du président Bouteflika. L’état de grâce dont ce sénateur a bénéficié depuis sa nomination à la tête du vieux parti a-t-il pris fin ? Certains cadors du FLN lui imputent ce recul électoral et aiguisent déjà les couteaux en vue de sa destitution. Oubliant un peu vite qu’il n’est à sa tête que depuis six mois…

La déconvenue du FLN ravit son frère rival, mais non moins partenaire dans la coalition présidentielle, qui n’a pourtant obtenu « que » 2,5 millions de voix sur 23 millions d’inscrits. Dirigé par Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet à la présidence, le Rassemblement national démocratique (RND) améliore son précédent score de 68 sièges et en obtient 100. À elles seules, ces deux formations qui jurent loyauté et fidélité au chef de l’État continuent de détenir la majorité absolue à l’APN, avec 264 sièges sur 462.

Défaite de l’opposition

La troisième force politique reste le courant islamiste. Les divers partis qui composent cette mouvance totalisent ainsi 67 sièges (contre 60 à l’issue des législatives de 2012), dont 33 pour l’Alliance HMS – qui comprend le Mouvement de la société pour la paix (MSP) et le Front du changement (FC) – et 15 pour Nahda-Adala-Bina. Alors qu’ils promettaient eux aussi une razzia, les leaders islamistes déchantent et crient au hold-up électoral. Fraude et bourrage d’urnes, achats des voix, menaces, chantage et violences contre ses militants : Abderazzak Mokri, le président du MSP, n’a pas de mots assez durs pour dénoncer le gouvernement et les deux partis au pouvoir. Dans la foulée, il s’en est même pris aux abstentionnistes et aux boycotteurs, dont les appels à bouder les isoloirs prolongent, selon lui, la « durée de vie du régime ».

Une défaite au goût amer pour les Frères algériens, qui ambitionnent de marcher sur les pas de leur modèle, l’AKP, et du président turc Erdogan, pour lequel ils ne font pas mystère de leur sympathie et de leur soutien. Très loin des raz-de-marée électoraux enregistrés au début des années 1990, les islamistes démontrent les limites de leur poids relatif sur l’échiquier politique et dans la société. C’est sans doute une époque qui se termine.

Les grands perdants de ce scrutin sont les trois principaux partis de l’opposition. Le Front des forces socialistes (FFS) obtient 14 sièges, contre 26 dans l’APN sortante, alors que son ennemi juré, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui avait boycotté les législatives de 2012, se contente de 9 sièges. Ces scores humiliants sont le signe que ces deux formations de la mouvance laïque et démocratique n’ont pas pu ou pas su élargir leurs bases électorales au-delà de la Kabylie, leur fief traditionnel.

La campagne électorale a démarré dans l’indifférence généralisée, le scrutin s’est achevé avec une très forte abstention

Le Parti des travailleurs (PT) de la dame de fer Louisa Hanoune a également essuyé une lourde défaite avec 11 députés, contre 26 dans la précédente législature. Dénonçant « une façade multipartite préfabriquée de toutes pièces », Louisa Hanoune évoque une vengeance contre son parti, farouchement opposé à la politique d’austérité du gouvernement, ainsi qu’un « putsch » en préparation contre Bouteflika.

Appels aux urnes

Trois enseignements majeurs émergent de ces élections. La campagne électorale a démarré dans l’indifférence généralisée, le scrutin s’est achevé avec une très forte abstention. Un record depuis l’accession au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika en avril 1999. Pourtant, ni le gouvernement ni l’ensemble de la classe politique, toutes tendances confondues – plus de 53 partis ont participé à ces législatives –, n’ont ménagé leur peine pour tenter de convaincre les Algériens de prendre part à ce rendez-vous.

Dès le mois de février, le ministère de l’Intérieur a lancé une vaste campagne d’affichage public pour inciter les électeurs à voter avec, comme leitmotiv, ce mot d’ordre « Samaa soutek » (« Fais entendre ta voix »). Le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, a sillonné le pays pour prêcher les vertus du vote et surtout pour mettre en garde contre le boycott. Les imams ont été mis à contribution pour lancer des appels dans les mosquées, faisant ainsi des lieux de culte des tribunes de propagande politique.

Dans le village de Boudjellil, en Kabylie, le jour du scrutin. En face du bureau de vote. © Djamel alilat

Certains responsables ont même usé de chantage en jurant que l’abstention mettrait en danger la stabilité de l’Algérie, qu’elle engendrerait le chaos et ouvrirait les portes aux ennemis de la nation. Bref, le vade-mecum qui revient à chaque élection. Même le président Bouteflika, qui ne s’est pas directement adressé à son peuple depuis mai 2012, a donné de sa personne par le biais d’un message écrit à ses concitoyens pour les convaincre de se rendre massivement aux urnes.

Malaise social et crise économique

Il faut croire que ces multiples appels n’ont pas eu d’échos favorables. Et 15 millions d’abstentionnistes, c’est plus qu’un revers. C’est un échec cuisant. Cette désertion, cette désaffection illustrent la perte de confiance des citoyens dans les élus de la nation. Car, s’il est une chose dont les Algériens semblent convaincus, c’est que les députés sont davantage préoccupés par leur carrière et la sauvegarde de leurs intérêts personnels que par la prise en charge des préoccupations des citoyens, à savoir l’amélioration du pouvoir d’achat et de la qualité de vie, la lutte contre la corruption et les inégalités sociales ou encore la fin de la bureaucratie.

Sur Facebook, YouTube ou Twitter, la parole se libère, les contestations se multiplient et les oppositions s’affichent, parfois sans la moindre retenue, sans le moindre filtre

Les députés ne sont pas les seuls à payer le prix de ce désamour. Le pouvoir sort également fragilisé par cette forte abstention. Les résultats des législatives du 4 mai mettent en lumière un profond malaise social, largement aggravé par la crise économique qui affecte l’Algérie depuis la chute des cours du pétrole, principale source, avec le gaz, de ses revenus en devises. L’incapacité du gouvernement à faire face à cette crise depuis trois ans, sinon en mettant en place des mesures d’austérité, et la persistance de la rente pétrolière, qui obère les chances d’une diversification de l’économie algérienne, nourrissent de vives inquiétudes à court terme.

Libération des réseaux sociaux

L’autre leçon du scrutin est sans conteste l’avènement d’un contre-pouvoir sur les réseaux sociaux qui, du moins pour l’instant, échappe au contrôle des autorités. Une nouvelle génération d’acteurs politiques, d’animateurs ou d’activistes de la société civile émerge à travers la généralisation de ces réseaux sociaux dont les Algériens sont devenus de grands consommateurs. Sur Facebook, YouTube ou Twitter, la parole se libère, les contestations se multiplient et les oppositions s’affichent, parfois sans la moindre retenue, sans le moindre filtre.

Un votant, à Alger, le 4 mai. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Le meilleur exemple de ce contre-pouvoir est évidemment le succès phénoménal de ces clips concoctés par de jeunes youtubeurs pour rejeter le vote, dénoncer l’incurie des responsables ou encore fustiger l’impuissance des partis de l’opposition. Trois clips ravageurs, conçus au cours de la campagne électorale par des jeunes dont l’âge moyen ne dépasse pas 25 ans, totalisent plus de 11 millions de vues sur YouTube. Toutes proportions gardées, ces trois activistes qui ont grandi sous la présidence de Bouteflika ont fait cinq fois plus de « voix » que les deux partis présidentiels… Ce contre-pouvoir pourrait-il constituer une force politique majeure lorsque sonnera l’heure de la succession d’Abdelaziz Bouteflika ?

Il faut croire que cette montée en puissance des réseaux sociaux a été facilitée, voire encouragée, par l’indigence d’une campagne électorale durant laquelle les candidats ont promis tout et n’importe quoi. Les propos du Premier ministre appelant les femmes à battre leur mari si ces derniers refusaient de voter, le spectacle de certains candidats terminant leurs meetings avec des clowns, ou encore les polémiques affligeantes suscitées par Djamel Ould Abbès sur son passé durant la guerre de libération ont suscité colère, consternation ou ricanement. « Ce fut une campagne affligeante et abêtissante qui aura démontré une régression politique, sociale et intellectuelle, observe un ancien ministre qui a longuement côtoyé le chef de l’État. Elle a mis en évidence la vacuité du discours politique face aux attentes du citoyen. »

Appendice

Quid de la suite ? Dès la promulgation officielle des résultats par le Conseil constitutionnel et l’installation de la nouvelle APN prévue le 23 mai, le gouvernement devrait démissionner. La Constitution autorise le président à consulter la majorité parlementaire avant de former son nouveau gouvernement. Mais rien ne l’y oblige. Abdelaziz Bouteflika tiendra-t-il compte de la nouvelle composante de l’hémicycle ? Connu pour être imprévisible et déroutant, en guise d’ouverture, il pourrait élargir l’alliance présidentielle en nommant dans l’exécutif de nouveaux ministres issus de la mouvance islamiste ou du courant nationaliste.

Pour autant, cette nouvelle législature ne modifiera en rien la vie parlementaire, en raison de la nature présidentielle du régime. Le gouvernement applique le programme de ce dernier et propose les lois adoptées en Conseil des ministres avant de les soumettre aux députés, qui les votent sans barguigner. En somme, l’Assemblée nationale est un appendice de l’exécutif.

Les choses sérieuses commenceront dès le mois d’octobre, lorsque la loi de finances 2018 arrivera sur les pupitres des députés. La crise s’étant durablement installée – à tel point que le Premier ministre Abdelmalek Sellal a déjà averti que le pays n’a plus les moyens financiers de poursuivre les programmes de construction de logements –, les nouveaux parlementaires vont devoir adopter des mesures encore plus austères, encore plus contraignantes pour le pouvoir d’achat. Au risque d’alimenter encore davantage cette désaffection populaire qui s’est largement exprimée lors des législatives.


Moins d’élues…

Seules 121 femmes ont été élues (26,19 % des sièges), contre 146 en 2012 (31,60 %), année d’entrée en vigueur du quota imposant 20 % à 50 % de femmes sur les listes de candidats. Elles n’étaient que 30 en 2007 (7,71 %). Plus de 15 millions d’inscrits n’ont pas voté le 4 mai. Un triste record de l’abstention, qui s’établit à 64,63 %, contre 56,86 % le 10 mai 2012

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