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Exposition : « Vies d’ordures », dis-moi ce que tu jettes…

Au Caire, les zabbalin débarrassent gratuitement les citadins de leurs déchets. © David Degner

Une exposition du Mucem, à Marseille, baptisée « Vies d’ordures » plonge la tête dans nos poubelles… et décortique la fracture entre le Nord et le Sud.

Dans un atelier de la périphérie de Sidi Kacem, à une quarantaine de kilomètres de Meknès, au Maroc, œuvre un cordonnier d’un genre très particulier. L’artisan Abdelali Bouaoud donne une seconde vie aux pneus usagés.

Il décolle les couches de caoutchouc à l’aide d’un treuil pour en tirer des bandes plus ou moins épaisses. Puis, d’un geste sûr, maniant le marteau et l’enclumette, il confectionne des jarres, des bassines, des semelles ou même des muselières pour chameau qui seront vendues sur les marchés.

Nos déchets sont le reflet de nos modes de production et de consommation

Ce type de recyclage est loin d’être un cas particulier dans la région. L’ethnologue Tatiana Benfoughal, qui a étudié l’artisanat de la vannerie traditionnelle dans le Sahara au milieu des années 1980, fut surprise de constater que beaucoup de récipients étaient fabriqués à partir de matières plastiques et d’aluminium provenant d’emballages alimentaires !

En Syrie, des tentes sont confectionnées à partir de textiles récupérés par les femmes bédouines. En Tunisie, le tri et la valorisation de vêtements déjà portés sont devenus un business à part entière (plus de 120 000 tonnes de fripes sont entrées dans le pays en 2012).

C’est à ces recycleurs géniaux et à ces industries de la seconde main, entre autres, que s’intéresse l’exposition « Vies d’ordures », présentée au Mucem jusqu’au 14 août. Les commissaires de l’événement, Denis Chevallier et Yann Philippe Tastevin, assistés de nombreux photographes et chercheurs, ont plongé les mains dans nos poubelles, au sud et au nord de la Méditerranée. Et ce qu’ils en ont ressorti est fascinant.

« Nos déchets renvoient une image inversée de la planète, souligne Denis Chevallier. Ils sont le reflet de nos modes de production et de consommation. » Bref, dis-moi ce que tu jettes, je te dirai qui tu es.

La ville du Caire est même deux fois plus performante en matière de recyclage que bien des cités françaises

Des chiffres forts, présentés au début du parcours, résument bien la diversité des comportements sur chaque rive. L’Europe produit en moyenne 243 millions de tonnes de déchets par an, soit 481 kg par habitant chaque année… contre seulement 50 millions de tonnes au Maghreb, soit 242 kg par habitant.

« Il faut ajouter que la part des déchets organiques (épluchures, restes de repas…), qui se recyclent plus facilement, est très majoritaire dans des pays comme le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte… alors qu’en Allemagne, par exemple, on jette principalement du papier, du carton, des matières plastiques », précise Yann Philippe Tastevin.

De ce fait, des villes traditionnellement considérées comme sales ne le sont pas tant que ça. « On cite souvent Le Caire parmi les lieux les plus pollués… mais si l’on s’en tient aux déchets ménagers, la plupart des détritus, des déchets organiques, sont détruits rapidement, poursuit le commissaire d’exposition. Les animaux, dont les cochons, en absorbent une bonne partie et en font du compost de qualité. La ville est même deux fois plus performante en matière de recyclage que bien des cités françaises. »

Les zabbalin et les ramasseurs de bekia

L’exposition met d’ailleurs l’accent sur un service de collecte de déchets cairote particulièrement performant… et qui ne coûte pas un sou à la ville. Les zabbalin, des Coptes, majoritairement, récupèrent les ordures sur le pas des portes des particuliers et des entreprises depuis les années 1940 pour les recycler. Ils sont secondés par d’autres travailleurs, notamment les ramasseurs de bekia (version arabisée de l’italien roba vecchia, « vieilles choses »), qui traversent la ville au volant de tricycles motorisés et ultracustomisés.

Eux se concentrent sur le mobilier hors d’usage, les métaux, les appareils électroménagers, qu’ils démontent pour en revendre les matériaux ou les pièces détachées sur les marchés spécialisés. Au fond, ils jouent le même rôle que ceux qui ramassent les encombrants en France…

L’exposition démontre d’ailleurs que la gestion des déchets se fait de la même manière dans les pays du Nord et du Sud. « La plupart des processus sont identiques, souligne Yann Philippe Tastevin. Les récupérateurs de déchets stambouliotes qui fouillent dans les poubelles à la recherche de matières recyclables ont les mêmes gestes que les biffins, ces chiffonniers, souvent roms, que l’on voit à Marseille. »

Au Nord, passage « d’une société qui répare à une société du tout-jetable »

La grosse différence, c’est la systématisation et la modernisation de la récolte ainsi que le traitement des déchets dans les pays du Nord, rendus obligatoires par l’explosion de la consommation… et la production de détritus qui en découle.

Il y a un demi-siècle encore, on trouvait en Europe des raccommodeurs de paniers ou de faïence, des rempailleurs de chaises, des rémouleurs (qui affûtaient les ustensiles métalliques), des étameurs (qui rajoutaient de l’étain sur ces ustensiles) ou des rapiéceurs.

Si ces vieux métiers existent encore parfois au Sud, on est passé au Nord, comme le précise Denis Chevallier, « d’une société qui répare à une société du tout-jetable ». Cette mutation est d’autant plus dangereuse que les nouvelles technologies (par exemple celle des téléphones portables), dont raffolent les pays les plus développés, sont davantage consommatrices en ressources rares et plus difficiles à recycler.

Pour que l’humanité sorte la tête de la poubelle, l’ingénieur Philippe Bihouix offre plusieurs pistes dans le passionnant catalogue de l’exposition. Il propose de réduire drastiquement l’usage de la voiture, d’augmenter la durée de vie des produits et de pousser au maximum leur recyclage, de réapprendre à mettre un pull quand il fait froid plutôt que de pousser le chauffage… autant de gestes pour lesquels les pays du Sud, souvent dits « en retard », ont plusieurs longueurs d’avance.


Et si le Sud renvoyait la facture ?

Comme le remarque l’océanographe François Galgani, environ 700 tonnes de déchets finissent chaque jour dans la mer Méditerranée. Les coupables ? Les villes, les ports, les décharges, les touristes et les quelque 320 millions de riverains qui contribuent à cette pollution.

Destruction d’écosystème et pollution chimique

Mais si tous sont responsables du désastre écologique, les déchets sont très inégalement répartis. Une carte de la concentration des microplastiques en Méditerranée, exposée au Mucem, montre que c’est entre Tunis et Beyrouth, au Sud, que le volume des détritus est le plus élevé. « Cela ne signifie pas que l’on jette plus dans cette zone, souligne Yann Philippe Tastevin. Ce sont les courants marins qui transportent les plastiques parfois en surface, parfois en profondeur et sur de très longues distances. »

Résultat : des ravages dans la faune et la flore, la destruction d’écosystèmes entiers, des pollutions chimiques, un enlaidissement du littoral qui diminue l’attractivité touristique, sans parler de l’impact désastreux sur la navigation et la pêche.

17 personnes mortes à Abidjan

Or les pays du Sud paient le gros de la facture… pour une pollution largement exportée par les pays du Nord. Dans des affaires précises, comme celle du Probo Koala, du nom de ce navire pétrolier qui a déchargé, en 2006, 581 t de déchets au port d’Abidjan, causant la mort de 17 personnes, le coupable était identifiable et a pu être condamné plus tard, en l’occurrence par un tribunal des Pays-Bas.

Mais dans le cas d’une pollution diffuse comme celle qui gangrène la Méditerranée, contre qui se retourner ? Les États européens ? Les industriels rejetant leurs déchets dans la mer ? Les pays concernés seraient bien avisés de se préoccuper de cette question des réparations.