Tunisie : Youssef Chahed sur la corde raide

Le Premier ministre avait présenté la liste de son gouvernement d’union le 20 août 2016. © Mohamed Hammi/SIPA

Le chef du gouvernement tunisien vient de débarquer ses ministres de l’Éducation et des Finances. Neuf mois après sa nomination, il apparaît fragilisé.

Dimanche 30 avril, par un simple communiqué lu au journal télévisé, le Premier ministre tunisien, Youssef Chahed, a officialisé le limogeage de deux membres de son gouvernement : Néji Jelloul, ministre de l’Éducation, et Lamia Zribi, ministre des Finances. Un double débarquement qui succède à celui d’Abid Briki, chargé de la Fonction publique, le 25 février.

Conscient de la fragilité de son assise parlementaire et désireux de s’épargner un vote périlleux à l’Assemblée nationale – qui doit avaliser toute nouvelle nomination –, le chef du gouvernement a choisi de ne pas les remplacer dans l’immédiat.

En février, déjà, il avait renoncé à chercher un successeur à Briki et supprimé son poste de l’organigramme, rattachant directement les services de ce ministère à la présidence du gouvernement. Cette fois, c’est Slim Khalbous, à l’Enseignement supérieur, et Fadhel Abdelkefi, au Développement et à l’Investissement, qui récupèrent les portefeuilles des deux remerciés.

L’éviction de Néji Jelloul contestée

La décision de Youssef Chahed a été sévèrement commentée par la presse et par les observateurs. L’humiliation infligée à Néji Jelloul, l’une des personnalités politiques les plus en vue et les plus populaires du pays, passe mal. « C’est un sacrifice humain destiné à apaiser la colère des dieux de l’UGTT [Union générale tunisienne du travail] », s’est indigné Khaled Boumiza, le directeur du site African Manager. Le ministre était en effet en conflit ouvert avec la centrale syndicale, qui exigeait son départ.

Le Premier ministre avait ses raisons pour évincer le tonitruant Jelloul. Clivant, populiste et brouillon, l’homme manquait de doigté, de diplomatie, et son affrontement avec Lassaad Yacoubi, le secrétaire général du syndicat de l’enseignement secondaire, une section de l’UGTT, avait pris un caractère irrationnel.

Surtout, il était accusé de « jouer en solo », d’en rajouter pour accroître sa popularité auprès d’une opinion exaspérée par les dérives du corps enseignant et le scandale des cours particuliers. Il ne faisait pas mystère de ses ambitions politiques. Il avait d’ailleurs été en concurrence avec Youssef Chahed pour le poste de chef du gouvernement, à l’été 2016, lorsque le président Béji Caïd Essebsi avait choisi de pousser Habib Essid vers la sortie. Mais fallait-il le renvoyer quelques heures seulement avant le 1er mai, jour de la fête du travail, et donner ainsi l’impression que l’État cédait aux diktats syndicaux ?

La bourde de Lamia Zribi

Le cas de Lamia Zribi illustre les faiblesses du dernier casting gouvernemental. Cette technocrate, qui a fait toute sa carrière aux Finances, n’était pas le premier choix de Chahed. L’économiste Marouane el-Abassi, pressenti, s’était désisté à la dernière minute. Et Fadhel Abdelkefi avait été jugé plus utile au portefeuille du Développement et de l’Investissement ; il fallait « un gros calibre » pour éviter que la conférence internationale Tunisia 2020 de novembre 2016 ne vire au fiasco.

Le manque d’épaisseur de Lamia Zribi s’est vu dès la préparation du budget 2017. La ministre a échoué à faire passer certaines mesures emblématiques de la loi de finances et n’a pas réussi à restaurer les grands équilibres financiers. Son limogeage est toutefois la conséquence directe de sa bourde du 18 avril.

En annonçant imprudemment que le dinar (qui se négociait alors à 2,5 contre 1 euro) risquait de « glisser » vers une parité de 3 pour 1 euro, la ministre a provoqué une panique sur le marché des changes et fait perdre 10 % de sa valeur à la devise tunisienne.

À quand le second souffle ?

En panne de résultats sur le front économique, confronté à une agitation sociale persistante et en butte à l’hostilité larvée d’Ennahdha, qui manœuvre en coulisses pour l’affaiblir, mais aussi de Nidaa Tounes, son parti, Youssef Chahed traverse une mauvaise passe.  Sa nomination devait donner un second souffle à la présidence de Béji Caïd Essebsi. Pourra-t-il tenir jusqu’aux prochaines élections générales, prévues fin 2019 ? La question, autrefois impensable, se pose désormais.