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Littérature : pour Abdellatif Laâbi, « on écrit rarement avec le bonheur »

"On écrit avec ce qui nous manque, la justice, la dignité, les libertés individuelles, l'égalité des sexes." Abdellatif Laâbi. © Cyrille Choupas pour Jeune Afrique

Ni l’âge ni l’emprisonnement n’ont altéré sa combativité. À 75 ans, l’écrivain marocain entend toujours éclairer le monde par l’écriture. Son dernier recueil, « Petites Lumières », s’attache spécifiquement aux combats contre l’asservissement.

Abdellatif Laâbi, né en 1942 à Fès, au Maroc, est écrivain, poète et traducteur. Il fonde en 1966, avec d’autres intellectuels marocains, la revue Souffles. Elle apporte un renouvellement considérable de la culture au Maghreb : vingt-deux numéros sont publiés en français, et huit en arabe sous le titre Anfas.

Son opposition au régime lui vaut d’être emprisonné de 1972 à 1980. Pour survivre, il continuera d’écrire. Ses œuvres sont considérées comme un levier de résistance. Il obtient le prix Goncourt de la poésie en 2009 et le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 2011. Rencontre.

Jeune Afrique : Dans Petites Lumières, vous rendez hommage à certaines figures littéraires ou politiques. Pourquoi celles-ci ?

Abdellatif Laâbi : J’ai réuni dans ce livre des écrits sélectionnés parmi des centaines d’autres, des prises de position, des coups de gueule, des hommages rendus à de grands frères en littérature, en poésie, en humanité. Des figures tutélaires qui ont compté dans ma vie. Nelson Mandela, à titre d’exemple. N’ai-je pas vécu un peu de ce qu’il a vécu ? Il fut l’un des rares chefs d’État à se dire : « Je laisse ma place à la relève. »

Il est parti de lui-même. Après trente ans en prison, ce n’est pas le pouvoir qui l’a motivé, mais la libération de son peuple, la réconciliation de ses différentes composantes. Aimé Césaire, quant à lui, représente le grand frère en poésie, celui qui a ouvert la voie à la décolonisation des esprits. C’est d’ailleurs la tâche à laquelle nous nous sommes attelés au sein de la revue Souffles dès 1966, jusqu’à son interdiction en 1972.

Il y a aussi Mohammed Dib, cet immense écrivain insuffisamment reconnu, y compris en Algérie, et qui trouvera un jour, j’en suis convaincu, sa place dans la littérature universelle. Tahar Djaout, mon ami, assassiné à Alger en 1993 par des fanatiques islamistes lors de ce que l’on a appelé la guerre civile…

Je n’oublie pas mes morts. Il y a enfin Gabriel Bounoure, mon professeur de littérature française à la faculté des lettres de Rabat. Sa lecture de mes premiers textes avec l’œil de l’immense critique littéraire qu’il était m’a beaucoup encouragé. C’est lui qui, dans le sillage de Louis Massignon, m’a ouvert les yeux sur le patrimoine culturel et spirituel arabo-musulman.

Vous avez choisi d’insérer dans ce recueil un texte sur le monde carcéral, La Parole confisquée. Que représente-t-il ?

Ce texte est la préface du livre éponyme, où j’avais réuni un certain nombre d’écrits et d’œuvres plastiques de prisonniers politiques. À ma sortie de prison, en 1980, c’était pour moi une façon de penser à mes camarades qui y étaient restés et de leur rendre hommage. Derrière les barreaux, nous avions créé une revue culturelle manuscrite : As-Saha (« La Cour »).

Beaucoup de textes de La Parole confisquée ont d’abord été publiés dans cette revue. Lors de la publication de l’anthologie, je n’en avais pas signé la préface. Je venais d’être libéré et c’était trop risqué. J’ai donc demandé aux éditeurs de le faire à ma place. Aujourd’hui, Petites Lumières me permet de rétablir la vérité.

Vous dénoncez l’état de déshérence de la culture au Maroc. À qui la faute ?

Je pointe d’abord la responsabilité du pouvoir, à savoir la monarchie. À l’époque du roi Hassan II, le régime a cherché à soumettre la classe politique, à bâillonner les intellectuels. Ces derniers se sont donc opposés à lui, frontalement. C’est au cours de cette période que l’école publique a connu un processus d’abandon et de dégradation voulu et organisé qui est allé en s’approfondissant, au point qu’aujourd’hui l’école marocaine ne fait que produire de futurs chômeurs et, éventuellement, des extrémistes.

Je pointe aussi la responsabilité de la classe politique, dont les différentes composantes n’ont jamais eu de véritable projet culturel, et celle des intellectuels et des créateurs qui manquent, depuis quelque temps, de combativité. Ce n’était pas le cas dans les années 1970, où leur combativité fut telle qu’elle déchaîna la répression !

Mais il ne peut y avoir de projet démocratique sans que la culture soit au centre de la politique

Cela a eu des effets pervers et entraîné, à la longue, une sorte de lassitude, d’acceptation. Avec des exceptions. Mais il ne peut y avoir de projet démocratique sans que la culture soit au centre de la politique. La culture elle-même englobant l’enseignement, dont la fonction est de préparer les individus à devenir de véritables citoyens capables de penser par eux-mêmes et ayant acquis un esprit critique.

Vous rêviez d’une carrière de cinéaste. Finalement, votre déclic de l’écriture serait-il lié à la frustration ?

On écrit avec ce qui nous manque. Or, ce qui nous manque dans nos vies est énorme : la justice, la dignité, les libertés individuelles, l’égalité entre hommes et femmes… Nous vivons dans un monde qui nous blesse, nous angoisse, nous menace au quotidien. Cette réalité offre un champ d’investigation immense pour la littérature, qui remplit plus pleinement son rôle dans les phases de détresse où l’homme s’interroge et se remet en question.

Nous vivons dans un monde qui nous blesse, nous angoisse, nous menace au quotidien

La poésie et la littérature accompagnent ces questionnements, pas nécessairement pour leur apporter des réponses, mais pour cristalliser celles-ci, les remettre sur l’ouvrage de la pensée et de l’action. On écrit rarement avec le bonheur.

Dans quelle mesure la figure de votre mère a-t-elle marqué votre poésie ?

Ma mère était révoltée contre sa condition. Elle pestait en permanence contre les contraintes imposées aux femmes, y compris le voile, déjà à cette époque-là. Alors qu’elle était analphabète, elle avait un usage de la langue d’une grande inventivité. Je parle de la darija, l’arabe populaire marocain, qui est en train de dépérir, hélas !

Au cours de mon enfance, j’étais au contact de ce trésor, fasciné par la façon dont ma mère parlait. Ce n’est que bien plus tard que je me suis rendu compte à quel point cette fascination a été déterminante dans le besoin d’écrire qui s’est emparé de moi et dans la pratique singulière de l’écriture qui est devenue la mienne. Je peux dire que l’usage que ma mère faisait de la langue a été primordial dans l’éclosion de ma vocation.

En avril 2016 a eu lieu la commémoration du cinquantenaire de la revue Souffles. Est-ce là la revanche d’un travail longtemps censuré ?

Il arrive ainsi que la marâtre Histoire rende la justice avec équité. Je ressens les choses ainsi. Alors laissons de côté la vengeance. L’expérience de la revue Souffles a représenté un moment déterminant dans la marche de la culture marocaine et maghrébine vers son universalité. C’est une expérience qu’un pouvoir archaïque a voulu étouffer, bâillonner.

Pendant plus de vingt ans, une sorte d’amnésie a été organisée autour d’elle. Malgré tout, son message a continué de se transmettre, notamment au sein des nouvelles générations. Il y a une logique de l’Histoire qui n’est pas celle des tyrans. C’est une histoire parallèle qui connaît parfois des moments heureux.

L’expérience de la revue Souffles a représenté un moment déterminant dans la marche de la culture marocaine et maghrébine vers son universalité

Ce que nous avons vécu durant ces trois jours du mois d’avril 2016 à Rabat est exceptionnel. Les survivants de l’aventure de Souffles ont été de nouveaux réunis. Les familles de nos compagnons de route décédés étaient là. Et pour que cet événement accède à la mémoire collective, il y a eu la publication, à Casablanca, d’Une saison ardente, Souffles 50 ans après, aux Éditions du Sirocco.

Aujourd’hui, êtes-vous heureux ?

Je ne connais pas l’apaisement. S’endormir sur ses lauriers, c’est très dangereux pour un artiste, un créateur. Il faut qu’il soit capable de se remettre en question, régulièrement.

Je suis comme sur une corde raide, en permanence. La vraie question pour moi, c’est d’être vivant. Je crois que la vie est là, en moi, très forte, et c’est ce qui compte. C’est beaucoup plus important que le bonheur !


Extrait : Hommage à Césaire

« Azizi, permets-moi de rappeler ici un autre aspect de ce que l’on te doit, en partant de mon expérience personnelle. Toi, l’Antillais, tu m’as fait réellement découvrir mon africanité. Un peu comme Léopold Sédar Senghor l’avait fait pour toi, de ton propre aveu. Et si du sang noir ne coule pas dans mes veines, la mémoire de l’esclavage fait partie de ma mémoire, le cri de l’homme noir fait partie des fibres qui ont tressé mon propre cri contre le déni de notre humanité pendant la nuit coloniale, l’oppression que nous continuons à subir depuis les indépendances trahies, l’obscurantisme qui cherche de nos jours à confisquer les quelques libertés arrachées de haute lutte au cours des dernières décennies.

Tu vois, Aimé, que la transmission s’est faite de toi à nous, et que rien de ce que tu as défriché, ensemencé, fait pousser au fin fond de l’âme ne s’est perdu. Tu as enrichi notre trésor d’humanité et nous as rendus plus dignes. Tu as extirpé de nos cœurs et nos corps martyrisés le venin de l’intolérance et de la haine. Et, comme le disait un de nos poètes maghrébins, tu as permis que nous devenions des ‘‘citoyens de beauté’’. Gloire à toi ! »

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