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Tunisie : Mohamed Talbi, l’homme libre

Dans sa résidence du Bardo, à Tunis, en octobre 2012. © Ons Abid pour JA

Le 1er mai, le monde arabo-musulman a perdu l’un de ses plus éminents penseurs. Profondément croyant et moderne autant qu’il était radical dans sa critique du fondamentalisme, Mohamed Talbi était un phare contre l’obscurantisme religieux.

«Seul le Coran oblige », aimait à répéter Mohamed Talbi. Musulman fervent, défenseur d’un islam ouvert et moderne, le penseur et historien s’est éteint dans son Tunis natal, le 1er mai, à l’âge de 95 ans.

Il nous laisse en héritage une œuvre inestimable, au fil de laquelle il n’a cessé de défier les traditionalistes, de dénoncer les interprétations passéistes et rigoristes de l’islam, de fustiger les dérives pratiquées au nom de la religion. Il aura aussi eu le regret de voir émerger, ces dernières années, les mouvements obscurantistes et extrémistes qu’il a toujours pourfendus.

« il n’y a nulle contrainte en religion »

Grand spécialiste de l’époque médiévale au Maghreb et des Aghlabides, agrégé d’arabe et docteur en histoire de l’université de la Sorbonne, Mohamed Talbi fut l’un des bâtisseurs de l’université tunisienne moderne – premier doyen de la faculté des lettres de Tunis en 1966, puis recteur de l’université de Tunis. Il était l’auteur d’une trentaine d’ouvrages et de centaines d’articles, le récipiendaire de nombreux prix et distinctions.

Mais il était d’abord un homme libre. À la fois ouvert à l’altérité et radical dans ses principes, Talbi disait justement puiser sa liberté dans le Livre, y forger sa détermination et sa pensée, en rappelant que « la ikraha fiddin » (« il n’y a nulle contrainte en religion ») – Coran, II, 256.

Attaché à un retour aux fondamentaux à partir d’un renouvellement centré sur le contenu du texte sacré, il dénonçait la charia, qui codifie la vie publique et privée des musulmans, comme étant cause d’immobilisme, une « œuvre humaine désuète et figée qui n’a aucun poids » et incompatible avec la modernité. Sa liberté de ton, de parole et ses prises de position lui ont valu de nombreuses inimitiés, jusqu’à des menaces de mort.

Une lecture innovante de l’islam

Fin lettré en arabe et en français, il a fait face à toutes les attaques avec courage et conviction, persistant à lutter contre les intégrismes de tout bord par la rénovation de la pensée musulmane et par une lecture innovante de l’islam, qui était au centre de ses travaux.

Dans des écrits finement ciselés, il a fustigé les mauvaises interprétations du Livre, dénoncé le passéisme du wahhabisme et du salafisme, pourfendu le jihad et sa cohorte de violences. « La religion n’est ni une identité, ni une culture, ni une nation. C’est une relation personnelle à Dieu, une voie vers lui. On peut être musulman et de culture néerlandaise, française ou chinoise », expliquait-il.

Il ne s’est pas non plus privé de reprocher aux chrétiens de méconnaître l’islam, y compris le pape Benoît XVI après que celui-ci a affirmé que « Mohammed n’a apporté au monde que des choses mauvaises et inhumaines » dans son discours de Ratisbonne en 2006.

« Je savais que, pour lui, comme pour beaucoup d’Occidentaux, l’islam est synonyme de violence, et je le déplore, confiait-il alors au Monde. Mais la liberté ne se divise pas. Le pape a eu raison de donner son opinion sur l’islam, avec franchise et sincérité. »

Humaniste et pionnier du dialogue inter-religieux

Figure intellectuelle incontournable dans les années 1970 au Maghreb comme en Europe, pionnier du dialogue interreligieux, auquel il était profondément attaché, Talbi a pourtant été quelque peu tenu à l’écart, ou plutôt oublié, dans les années 2000. Avec son franc-parler et ses prises de position à l’égard des musulmans comme des chrétiens, il s’était fait de nombreux ennemis.

« Son sens de la justice et sa quête de la vérité le conduisent parfois à des jugements excessifs. Mais c’est un homme sincère, fondamentalement croyant et profondément attaché au message du Coran », expliquait en 2006 son ami le père Michel Lelong.

Talbi était un humaniste : « La sagesse nous commande de laisser à chacun sa lecture de toutes les Écritures, qu’elles soient divines ou humaines. Ce qui importe, c’est que cela ne nous empêche pas d’être parfaitement respectueux l’un vis‑à-vis de l’autre, chacun selon sa conviction », écrivait-il dans Penseur libre en islam. Un intellectuel musulman dans la Tunisie de Ben Ali (2002).

Durant deux siècles, les musulmans vécurent très bien sans charia. Elle n’oblige aucun musulman en son âme et conscience

Petit homme sec au regard vif caché derrière de grosses lunettes, à la voix fluette et ferme, Talbi a toujours été sans concessions avec le pouvoir. Refusant d’être un intellectuel du sérail, il prend ses distances avec Ben Ali dès la fin des années 1980.

Comme il en témoigne dans Penseur libre en islam, il sera surveillé de près pendant plus de vingt ans et subira la censure d’un régime dont il ne veut pas être le laudateur. On lui refuse l’autorisation de lancer une revue consacrée à une interprétation moderne de l’islam et son livre Iyal Allah (« les enfants de Dieu », 2003) sera interdit, entre autres (lire l’encadré ci-dessous).

Un « bridage » qui n’empêchera pas l’islamologue de se ranger dans l’opposition et de rejoindre des organisations de défense des droits de l’homme, dont, en 1995, le Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT), aux côtés de Sihem Bensedrine, Moncef Marzouki, Mustapha Ben Jaafar, Abderraouf Ayadi, Mohamed et Samia Abbou, Naziha Réjiba, alias Om Zied… Depuis 2011, tous ont entamé un parcours politique.

Talbi, lui, a continué de mener seul ses assauts contre la charia. « Durant deux siècles, les musulmans vécurent très bien sans charia. Elle n’oblige aucun musulman en son âme et conscience », disait-il, avant de répéter, une fois encore : « Seul le Coran oblige. »

« L’islam est né laïc »

Réputé pour son indépendance, Talbi rejoindra pourtant les rangs du parti Nidaa Tounes en 2012, estimant que la formation créée par Béji Caïd Essebsi était un rempart moderniste contre l’émergence islamiste. Depuis, il en était revenu.

L’auteur de Ma religion c’est la liberté (2011) s’est toujours opposé aux courants islamistes. Après la chute du régime Ben Ali, en 2011, il ne cachait pas son inquiétude pour l’avenir de son pays. Il craignait que l’entrée en politique ­d’Ennahdha, qu’il considérait « comme un cancer », ne fasse basculer la Tunisie vers un État théocratique.

Fondateur, en 2013, de l’Association internationale des musulmans coraniques, Mohamed Talbi assène, avec un brin de provocation et une profonde conviction, que « l’islam est né laïc ». Il donne de la voix, multiplie les interventions publiques.

En 2015, invité sur des plateaux de télévision, il dit d’Aïcha, la deuxième épouse du Prophète, qu’elle est une « femme de petite vertu », soutient que la consommation de vin n’a jamais été interdite textuellement par le Coran, que le voile porté par certaines musulmanes n’a rien à voir avec l’islam et la tradition islamique.

Mon denier souhait est de vous voir continuer le combat après moi

À tel point que beaucoup oubliaient que Talbi était d’abord un défenseur du Coran et des piliers de l’islam. Il s’est pourtant sans cesse élevé contre la désacralisation du Livre et contre ceux qui « veulent créer ce qu’ils appellent un islam laïc. Un islam sans Dieu ». Des « désislamisés », parmi lesquels le philosophe Youssef Seddik et l’islamologue Hamadi Redissi, dont il fustigeait les approches édulcorées. « Cet islam est en train d’attirer beaucoup de monde, parce qu’il est commode », disait-il.

Là encore, il a dérangé. Ses propos seront manipulés, instrumentalisés et, surtout, largement incompris. Accusé d’apostasie par les islamistes tunisiens, Talbi, blessé, fatigué par les polémiques, s’était mis en retrait. Il avait retrouvé le vieux fauteuil en cuir de sa maison du Bardo avec vue sur jardin, où il prenait plaisir à échanger avec ses visiteurs et à se consacrer à ses réflexions, consignées dans un dernier ouvrage, Méditations (tadabbur) sur le Coran : vérité, rationalité, i’jâz scientifique, publié en 2016. Il avait récemment confié à l’un de ses proches : « Mon denier souhait est de vous voir continuer le combat après moi. »


Spéciale dédicace

En 1998, Mohamed Talbi publiait, aux éditions Cérès, Plaidoyer pour un islam moderne. Mais l’ouvrage n’obtint pas le dépôt légal, une formalité imposée par la loi et préalable à toute publication, utilisée par Ben Ali comme une censure qui ne disait pas son nom. Karim Ben Smaïl, directeur de la maison d’édition, se souvient : « Assis, lui et moi, à la table des dédicaces du stand Cérès, pendant la foire du livre du Kram, à Tunis, nous attendions cet indispensable viatique. Je lui ai dit : “Si vous êtes d’accord, Mohamed, je suis disposé à ne pas attendre. Ils ne nous donneront pas le dépôt légal.” Il m’a répondu : “Je suis d’accord.”

« Plaidoyer pour un islam moderne », un best-seller

Nous avons déballé les livres, et Talbi a dédicacé son ouvrage à des dizaines de lecteurs. La flicaille, nerveuse, furieuse, nous tournait autour mais n’est pas intervenue. Le livre, un best-seller, a ensuite également été publié en France. Et quand nous l’avons contacté pour régler ses droits d’auteur, Talbi a refusé : “Je sais la valeur de votre travail et son utilité, considérez cela comme ma contribution !” »