Algérie : pourquoi la société civile est-elle si discrète ?

Des Algériens lisant les affiches électorales lors des législatives de 2017, à Alger le 1er mai 2017. © Sidali Djarboub/AP/SIPA

Paradoxalement, alors qu’on a pointé du doigt le désintérêt des citoyens pour les législatives, ils sont nombreux dans les ONG, les milieux d’affaires, les associations à se préoccuper des suites du scrutin.

Entre deux plaidoiries au tribunal de Sidi M’hamed, au cœur d’Alger, Me Noureddine Benissad vient chercher un peu de quiétude devant un thé à la menthe fumant dans la salle du vénérable café Tantonville.

En cette matinée engourdie du tout début de mai, les discussions politiques laissent davantage fuser les noms d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen, les finalistes qui se disputaient la présidence française le 7 mai, que ceux des partis algériens et de leurs têtes d’affiche en lice pour se partager les 462 sièges de l’Assemblée populaire nationale (APN) aux législatives du 4 mai.

« Le pouvoir ne peut pas fermer les espaces d’expression pendant cinq ans, les ouvrir pendant un mois, et s’attendre que les citoyens s’impliquent ou que la société civile puisse former des opinions pendant ce court laps de temps », maugrée le pénaliste, qui dirige la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH).

Tous les courants sont représentés dans la Ligue, mais l’espace d’expression est fermé

Pour la société civile, le terrain de l’engagement politique en République algérienne est piégé et le plus souvent évité avec prudence. « Tous les courants sont représentés dans la Ligue, mais l’espace d’expression est fermé, explique Me Benissad. Nous nous considérons comme un contre-pouvoir, mais sommes vus comme subversifs dans le logiciel du pouvoir. »

Créée en 1985 et officiellement reconnue en 1989, la LADDH a été le témoin de l’ouverture démocratique du pays. Elle a aussi subi les conséquences des années noires de la décennie 1990 et de l’état d’urgence, instauré en 1992, qui l’ont condamnée à geler ses activités pendant dix-neuf ans.

« En 2011, j’ai été le premier à applaudir la levée de l’état d’urgence, mais ses entraves pratiques aux associations ont ensuite été légalisées, poursuit l’avocat. Elles menacent en particulier celles qui œuvrent pour les droits de l’homme, considérées comme politiques. La dernière loi sur les associations, en 2012, nous a coupés des financements étrangers indispensables pour entretenir un siège, conserver des ressources humaines et communiquer. »

Longue attente  pour la délivrance d’un agrément aux associations

Alors que la création d’une association se faisait auparavant sur base déclarative, la nouvelle loi conditionne sa reconnaissance par les pouvoirs publics à la délivrance d’un agrément. Si ce dernier est théoriquement délivré au plus tard soixante jours après déclaration, la majorité des ONG algériennes l’attend pendant des mois. Depuis 2014, pour la LADDH. Et sans agrément, toute initiative devient risquée : difficile de louer une salle, d’organiser des actions collectives ou des manifestations.

Une grande partie de la société civile se voit de facto interdire l’agora, à plus forte raison en période électorale. « Et avec la nouvelle architecture constitutionnelle fermée [révision du 7 février 2016], il n’y a pas de séparation des pouvoirs, donc pas d’équilibre des pouvoirs, ni de contre-pouvoirs. Je rejoins ceux qui disent que l’APN n’est qu’une chambre d’enregistrement. Et il serait difficile de convaincre les Algériens du contraire », conclut Noureddine Benissad.

La directrice d’Amnesty International Algérie, Hassina Oussedik, reconnaît l’intérêt mitigé de son organisation pour le scrutin. « Au niveau international, nous ne recevons pas de mission particulière, contrairement à la présidentielle, concède-t‑elle. La société civile est aussi plus concernée par les locales, le traitement réservé aux associations pouvant passer de la bonne entente à la méfiance d’une municipalité à l’autre. »

Des législatives, elle attend surtout les suites, à savoir comment les droits fondamentaux garantis par la Constitution de 2016 seront traduits en lois par la nouvelle APN.

Une société civile discrète, par défaut ou par choix

Sous pression, la société civile algérienne est discrète, par défaut ou par choix, quand elle veut pouvoir agir sur le terrain. Les confédérations patronales et les think tanks d’affaires, où les enjeux sectoriels peuvent être importants, se montrent beaucoup plus concernés, même si là aussi on préfère généralement rester dans l’anonymat.

« Ces élections sont attendues par les milieux économiques, souligne une jeune femme membre du Forum des chefs d’entreprise. Des signaux clairs de libération des initiatives ont été lancés, et nous sommes impatients de voir si le prochain gouvernement les traduira en politique et l’APN en lois. Un nombre inédit d’entrepreneurs s’est présenté aux législatives, ce qui permettra peut-être d’améliorer et notre représentation et la communication entre le pouvoir et les entreprises. »

La veille du scrutin, un homme d’affaires et lobbyiste se livrait à d’anxieux pronostics : « Une reconduction d’Abdelmalek Sellal à la tête du gouvernement montrera la volonté de ne pas bouleverser les équilibres. Pourrait-il être remplacé par Abdelmadjid Tebboune [ministre de l’Urbanisme et, par intérim, du Commerce], qui a la confiance du chef de l’État ? Et si Chakib Khelil [ancien ministre de l’Énergie et ex-président de l’Opep] revenait pour prendre la place ? Ce serait la preuve que les Bouteflika, dont il est proche, contrôlent le système, sachant qu’ils ont besoin d’hommes de confiance si le président veut se représenter dans deux ans. »

 Le 1er mai est avant tout un message de non-abdication, une journée pour faire entendre nos voix

Aubaine pour les syndicalistes, la tenue des législatives a été fixée trois jours après le sacro-saint 1er mai. Dans le viseur des organisations de travailleurs : l’avant-projet de code du travail et la loi sur les retraites, jugés trop favorables au patronat.

Devant les milliers de manifestants venus à l’appel de seize syndicats défiler à Béjaïa (toute manifestation étant interdite à Alger), le coordinateur du Syndicat national autonome des professeurs de l’enseignement secondaire et technique (Snapest), Meziane Meriane, grondait : « Le 1er mai est avant tout un message de non-abdication, une journée pour faire entendre nos voix ! » Le même jour, à Oran, une autre marche organisée par d’autres syndicats était interdite.

Nombre de militants de partis de gauche ont aussi donné de la voix, ce 1er mai, à Béjaïa, ainsi que des membres de la société civile, comme ceux du Rassemblement Actions Jeunesse (RAJ-Algérie), créé en 1993 et qui dispose, lui, d’un agrément officiel.

Sur les murs de ses locaux, dans le centre d’Alger, le logo au poing fermé du RAJ frappe les moulures de l’appartement colonial. Des affiches appellent à l’action civique et à la sensibilisation politique. Dans une pièce acoustique, un studio de radio a été récemment aménagé. « Nous avons saisi l’occasion des élections pour inviter des représentants de partis – qu’ils participent au scrutin ou le boycottent –, des journalistes, des jeunes, etc., à débattre au micro, explique Abdelouhab Fersaoui, son président. Comme en 2012, nous ne nous sommes pas prononcés sur l’attitude à avoir, même si nous sommes peu convaincus par une Assemblée qui vote des mesures antisociales, comme la loi sur les retraites… »

Les jeunes sont désintéressés, non par ignorance mais par déception. Leur niveau d’abstention est un vrai message politique

À l’issue des législatives de 2012, le RAJ avait interrogé 1 500 jeunes de 18 à 35 ans sur leur rapport à la politique. « Ils sont désintéressés, non par ignorance mais par déception. Dans ce sens, leur niveau d’abstention est un vrai message politique », précise Fersaoui. Ces jeunes représentent 70 % de la population algérienne, une écrasante majorité qui ne se voit pas représentée, quand elle se sent écrasée par les difficultés économiques.

Autre majorité, plus silencieuse encore : 57 % des citoyens algériens sont des citoyennes. « Le quota de femmes au Parlement, c’est de la poudre aux yeux, lance Meriem Belaala, qui préside SOS Femmes en détresse. Il s’agit en grande partie de candidates alibis, attirées par des avantages mirobolants. »

Une loi organique impose depuis 2012 que 20 % à 50 % des candidats soient des femmes – ce qui explique que la proportion d’élues soit passée de 7,7 % en 2007 à 31,6 % en 2012. Peu politisées, elles suivent les consignes du parti et la combattante des droits des femmes ne compte pas sur elles pour porter leur cause. Cette année, beaucoup de celles présentes sur les listes ont d’ailleurs choqué puisque, contrairement à celles hommes, leurs photos brillaient par leur absence.

« Leurs familles voulaient bien des avantages – dont dix fois le salaire d’un cadre – mais ont refusé la photo par pudibonderie ! Comment peut-on dire que ces députés, dont les prédécesseurs ont voté en 1984 un code de la famille qui fait de la femme une éternelle mineure, sont les représentants du peuple ? » conclut Meriem Belaala.


Le regard du politique

Secrétaire général du Mouvement populaire algérien (MPA), Amara Benyounes a été cinq fois ministre entre 1999 et 2015. Il livre le point de vue d’un politique sur la société civile : « Dans les années 1980, nous avions une société civile très forte et organisée. Hélas, la décennie de terrorisme qui a suivi a décimé ses militants et elle est aujourd’hui affaiblie. Il faut qu’elle se régénère.

Pour l’y aider, j’ai toujours soutenu le principe de la création sur base déclarative des associations, mais aussi des syndicats et des partis, sans qu’elle soit soumise à agrément. Ensuite, l’Administration doit pouvoir enquêter, car il faut à tout prix empêcher que les extrémistes infiltrent à nouveau le champ politique et associatif. Il faut que l’on trouve un équilibre entre sécurité et liberté. »

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