Affaires : de retour d’exil Salif Ouédraogo prêt à reconquérir le Burkina

Ses méthodes parfois brutales lui ont valu une réputation de businessman sans états d’âme. © Antoine Moreau-Dusault pour JA

Au bout de neuf années de poursuites judiciaires et d’exil au Bénin, ce golden boy est autorisé à rentrer dans son pays. À la tête d’API Holding, il compte bien y relancer ses affaires.

«L’heure a sonné pour que je retourne chez moi, mon honneur est enfin lavé ! » lance, visiblement soulagé, Salif Ouédraogo.

Le 11 janvier, la cour d’appel de Ouagadougou, statuant en dernier ressort, a annulé les poursuites dont faisait l’objet, depuis près de neuf ans, ce sulfureux homme d’affaires burkinabè pour « complicité de tentative d’assassinat ». Celles-ci avaient été engagées à la suite des plaintes d’un cadre de British American Tobacco (BAT) qui lui disputait le marché de la distribution de tabac dans son pays.

Une réputation de golden boy sans états d’âme

L’histoire remonte à 2008. Le 1er août, Salif Ouédraogo, alors étoile montante du capitalisme burkinabè, perd le contrat de distribution le liant à BAT via son entreprise Nesko. Deux mois plus tard, Travaly Bandyan, alors représentant du groupe britannique dans le pays, se fait violemment agresser. Salif Ouédraogo est accusé par l’entreprise d’avoir organisé une tentative d’assassinat.

Les soupçons à l’égard de l’homme d’affaires, dont les méthodes parfois brutales lui ont valu une réputation de golden boy sans états d’âme, sont d’autant plus lourds que cette dernière affaire ressemble étrangement à une autre l’ayant impliqué deux ans plus tôt. En 2006, Nestlé, dont Nesko était le distributeur exclusif dans le pays, met un terme à leur partenariat pour non-paiement de factures. Dans la foulée, le représentant du géant suisse au Burkina Faso est victime d’une agression.

En octobre 2008, Salif Ouédraogo est incarcéré pendant une dizaine de jours avant d’être inculpé. Sentant l’étau judiciaire se resserrer autour de lui, ce natif de Kossouka, localité située dans la province de Yatenga, dans le nord du pays, s’exile au Bénin. Il est alors âgé de 36 ans.

Je reviens de très loin

Aujourd’hui, l’homme d’affaires peut rentrer au bercail, où il compte bien relancer ses affaires, en berne depuis ses déboires judiciaires. « Je reviens de très loin », confie-t-il à Jeune Afrique, en ce début d’avril, dans ses bureaux installés au Best Western Plus de Cotonou. Deux ans auparavant, il a racheté cet hôtel, le premier de la marque américaine en Afrique francophone, situé à 200 m de l’aéroport.

Dans son pays, Salif Ouédraogo dit vouloir notamment investir dans l’agriculture. « Je me concentrerai d’abord sur les intrants puis travaillerai à sa mécanisation, car le secteur reste encore trop rudimentaire », explique-t-il.

À Ouagadougou, l’annulation des poursuites judiciaires contre ce patron et son retour annoncé laissent perplexe. On n’écarte aucune hypothèse au sujet de ce retournement de situation, y compris celle de l’intervention politique. Un opérateur économique de premier plan rappelle d’ailleurs que Salif Ouédraogo a été protégé par le régime déchu.

« Si, malgré ses démêlés avec la justice, l’ancien président béninois Boni Yayi l’a mis sous sa coupe, c’est sans doute qu’il avait reçu une recommandation de Ouagadougou », estime-t-il. Pas si sûr… Les deux hommes sont en effet amis de longue date.

C’est un redoutable businessman qui sait nouer des relations politiques pour faire progresser ses affaires

Par ailleurs, il est de notoriété publique que cet ancien grand notable de la coordination des commerçants et opérateurs économiques de la Fédération associative pour la paix et le progrès avec Blaise Compaoré (Fedap/BC) est proche de l’actuel président du Parlement burkinabè, Salifou Diallo, originaire de la même région. « Pour qu’il se décide à rentrer, c’est qu’il a eu des assurances », affirme un acteur politique influent.

Le monde des affaires burkinabè reconnaît cependant les qualités d’entrepreneur de Salif Ouédraogo. « C’est un redoutable businessman qui sait nouer des relations politiques pour faire progresser ses affaires. Il a sans doute commis des erreurs mais il a cette capacité à rebondir en étant introduit au plus haut niveau. À preuve, il a su faire le dos rond pour renaître au Bénin », avance notre opérateur économique burkinabè.

A la tête du groupe international API Holding

Cet autodidacte est aujourd’hui à la tête d’un groupe d’envergure internationale, API Holding, actif dans plusieurs secteurs avec au moins cinq grandes sociétés. Opérant dans la distribution de produits pétroliers et de ses dérivés, APS Petroleum est le représentant exclusif de PetroChina International dans de nombreux pays africains.

Au Bénin, elle possède une autorisation pour importer et distribuer des produits sur tout le territoire. Spécialisée dans la réalisation d’infrastructures routières et le génie civil, APS Construction a construit au Bénin la route N’Dali-Nikki-Chicandou, sur 77 km, grâce à un financement de la Boad de 17 milliards de F CFA (près de 26 millions d’euros).

Experte dans les produits phytosanitaires, APS Phyto a livré les intrants (le NPK et l’urée) pour les trois dernières campagnes cotonnières béninoises, seul produit agricole d’exportation du pays. Et grâce à un contrat d’exclusivité avec China Tea Co (groupe Cofco), APS Trade commercialise dans tous les pays africains un thé vert de Chine sous la marque Sinothé.

Propulsé par le régime de Blaise Compaoré, Salif Ouédraogo a fait ses armes dans la cigarette et le transport. En quelques années, son groupe, Kossouka, maille l’environnement commercial et industriel du Burkina Faso avec plusieurs sociétés. En 2000, il se lance dans le transport de carburant pour la Société nationale burkinabè d’hydrocarbures (Sonabhy).

Se rapprocher de François Compaoré, le frère cadet de l’ancien président en exil lui avait permis de réaliser d’importantes opérations

Il crée ensuite la Société de transport et de commerce Kossouka et la Société Kossouka Voyages, proposant un service haut de gamme vers les centres d’affaires des pays voisins. Mais c’est sa filiale Nesko, constituée en 2003 et spécialisée dans la distribution des produits de grande consommation, qui est devenue le navire amiral de son groupe. Cette dernière représentait à l’époque quelque 60 % de son chiffre d’affaires, qui oscillait entre 30 et 40 milliards de F CFA (chiffre revendiqué et non vérifié).

« Salif Ouédraogo s’était débrouillé pour se rapprocher de François Compaoré, le frère cadet de l’ancien président en exil. Cela lui avait permis de réaliser d’importantes opérations, comme la reprise des Grands Moulins du Burkina en 2006 », glisse un fin connaisseur de l’économie burkinabè. Mais l’homme d’affaires « avait gaspillé tout ça en ne soldant pas ses créances », ajoute notre source.

Un réseau politique et entrepreneurial d’influence

Ainsi, l’acquisition des Grands Moulins du Burkina sur fond d’importants investissements, dont 3,2 milliards de F CFA de la banque d’investissement de la Cedeao, s’est soldée, trois ans plus tard, par un dépôt de bilan et des démêlés avec des fournisseurs comme les Grands Moulins de Strasbourg, qui ont réclamé plus de 1,8 million d’euros d’impayés.

Salif Ouédraogo saura-t-il se relancer dans son pays ? Une chose est certaine : en plus de son réseau politique, le patron y dispose toujours de solides liens. Membre du Cercle des jeunes chefs d’entreprise, il compte parmi ses soutiens Mahamadi Savadogo, dit « Kadhafi » en raison de sa scolarité effectuée en Libye, président de la Chambre de commerce, Boureima Ouédraogo, PDG du groupe Obouf, ou encore Lamine Ouédraogo, consul du Burkina au Bénin et conseiller spécial à l’investissement du président burkinabè, Roch Marc Christian Kaboré. Autant de contacts pouvant se révéler utiles pour un nouveau départ.

 

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