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Les cent jours de Donald Trump

par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le président américain Donald Trump dans le bureau ovale de la Maison Blanche, le 28 janvier 2017. © Alex Brandon/AP/SIPA

En un peu plus de trois mois, nous nous sommes habitués à lui : il fait désormais partie du paysage politique. Depuis tout juste cent jours, Donald Trump exerce la fonction et détient les pouvoirs, immenses mais non illimités, de président des États-Unis d’Amérique. Qu’avons-nous appris de lui et sur lui que nous ne savions pas à la fin de 2016 ?

Nous ignorons s’il sera destitué par le pouvoir législatif avant la fin de son premier mandat, en 2020. Ou si, au contraire, il est parti pour se faire réélire dans moins de quatre ans pour un second (et dernier) mandat. Ou si, troisième hypothèse, les Américains et le reste du monde n’auront à supporter le 45e président des États-Unis que pendant quinze autres trimestres… qui pourraient nous paraître fort longs.

Qui peut se hasarder à dire, fin avril 2017, quel président sera Donald Trump, quel est le destin qui l’attend – et nous attend du même coup ?

Toujours est-il que les cent jours qui viennent de s’écouler permettent d’affirmer avec une quasi-certitude que le nouveau président des États-Unis, qui ne ressemble à aucun autre avant lui, est l’exact opposé de celui qui l’a précédé.

À l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis, Donald Trump fait et fera le contraire de ce que Barack Obama a voulu faire ou a réalisé. Je ne connais pas d’autre démocratie établie où un scrutin et un changement de majorité gouvernementale ont conduit à une alternance aussi brutale.

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Sur le plan intérieur, Donald Trump a entrepris de détricoter systématiquement ce que son prédécesseur a fait en huit ans, mais il n’est pas parvenu, jusqu’ici, à défaire la réforme du régime de santé, dont les Américains avaient besoin et qu’ils ont appelée « Obamacare ».

Il a rétabli et légalisé la torture, ou une forme de torture, renouant ainsi avec ce qu’avait instauré le tandem George W. Bush-Dick Cheney. Les États-Unis sont ainsi, de nouveau, la seule démocratie où la torture se pratique… légalement.

Sur ses ordres exprès et écrits, son régime a commencé à expulser par dizaines de milliers les immigrés sans papiers jusque-là tolérés. On évalue le nombre de ces immigrés devenus expulsables à 11 millions.

Mais c’est la politique extérieure des États-Unis qui risque de nous affecter le plus directement. L’Amérique étant l’hyperpuissance mondiale, toute la planète est concernée.

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1) Commençons par l’Afrique. Délaissée par Obama, elle sera ignorée par Trump. Jusqu’ici, seul son secrétaire à la Défense en a parlé, après une escale à Djibouti, où les États-Unis ont leur principale base militaire africaine. Le général James Mattis a dit en substance : « La France et ses armées assurent la sécurité dans les pays africains du Sahel. Elles le font très bien, sans coût pour les États-Unis. Bye bye. »

Dans une interview au Financial Times, Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement (BAD), a protesté contre le projet américain de diminuer l’aide financière au moment où l’Afrique en a le plus besoin. Mais Donald Trump ne lit pas le Financial Times…

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2) C’est au Moyen-Orient que l’effet Trump se fera le plus ressentir.

Obama avait, sans succès, tenté d’obtenir de l’Arabie saoudite et de l’Égypte qu’elles respectent mieux les droits de l’homme, et du Premier ministre israélien qu’il gèle la colonisation et relance les pourparlers de paix avec les Palestiniens. Il a conseillé à ses partenaires d’éviter une guerre entre sunnites et chiites et, en signant un accord sur le nucléaire iranien, il a épargné au monde une nouvelle « course à la bombe ».

Au lieu de continuer dans la même voie pour réussir ce qu’Obama n’est pas parvenu à faire, Trump fait exactement le contraire. Il s’appuie sur l’Égypte, Israël et l’Arabie saoudite – et, séparément, sur la Turquie – pour contrôler la région. Leurs régimes ont carte blanche pour faire ce qu’ils veulent.

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3) L’Asie ? C’est principalement la Chine. Les présidents des deux premières puissances mondiales se sont rencontrés. Et ont conclu, non pas un accord d’entente et de coopération à long terme, mais une simple trêve. Qui rappelle l’accord signé en août 1939 entre Hitler et Staline pour reporter d’un à deux ans l’inévitable affrontement.

4) L’Europe. Obama a, en vain, essayé d’éviter le « Brexit ». Mais Trump s’en félicite et, au fond de lui-même, continue d’espérer, non pas le raffermissement de l’Union européenne (UE), mais sa dislocation. Il rejoint en cela Vladimir Poutine, avec lequel, tôt ou tard, il prendra langue pour une forme d’alliance. Contre qui ? Contre la Chine et l’Europe.

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Donald Trump répète depuis un an qu’il veut restaurer la grandeur des États-Unis. Ses cent jours à la Maison-Blanche donnent une idée précise de son America First. Il veut une Amérique plus grande et plus forte, qui continuera à être le gendarme du monde. Mais elle en fera payer une bonne partie de la facture à ses alliés et autres protégés.

L’Amérique de Trump sera impériale et égoïste. Elle consacrera davantage de moyens financiers – 50 milliards de dollars – à ses armées et utilisera la force chaque fois que cela lui paraîtra utile. Sa diplomatie, dont elle réduit le budget de 50 milliards de dollars, comptera moins que par le passé.

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De cette brutalité, l’analyste Ahmed Rashid écrit ceci qui me servira de conclusion : « La politique extérieure de Trump se réduit de plus en plus à son seul volet militaire, ce qui va contribuer à réduire l’influence de l’Amérique auprès de ses alliés et des autres grandes puissances. Tout autour du monde, tous les régimes autocratiques ou autoritaires vont, pour leur part, se sentir encouragés à suivre l’exemple des États-Unis : délaisser la voie diplomatique et politique, utiliser la force pour arriver à leurs fins.

Dans les zones de guerre ou de conflit, les États-Unis ne seront plus la puissance qui tente de ramener la paix mais celle qui met de l’huile sur le feu, sans se soucier des accords internationaux ou de la responsabilité qui est la sienne au plan mondial. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre, notamment pour les alliés des États-Unis, qui ne peuvent plus compter sur eux pour exercer un quelconque leadership.

La période qui débute pourrait être la plus périlleuse que nous ayons jamais vécue. »