Interview – Jonathan Le Henry et Moncef Klouche : « Entre protection et protectionnisme, c’est une affaire de dosage »

Moncef Klouche ( costume gris) - Jonathan Le Henry (costume sombre) Price Waterhouse (PWC), paris, le 14 avril 2017 © bruno levy pour ja

Établis à Casablanca, Jonathan Le Henry et Moncef Klouche, les deux consultants du géant de l’audit et du conseil, PwC plaident pour une nouvelle forme de dialogue entre l’État et le secteur privé. Entretien croisé.

Jeune Afrique : Sur le continent, quelles mesures prises par les États pour développer leur industrie ont montré le plus d’efficacité ?

Jonathan Le Henry : Aujourd’hui, la situation microéconomique est telle dans des pays comme le Nigeria qu’on ne peut pas continuer à importer en réduisant les réserves de change comme on a pu le faire durant les années précédentes. La mise en place de quotas, de barrières tarifaires peut permettre de changer cette dynamique. Mais elles doivent rester des protections intelligentes.

L’Algérie a développé son industrie grâce à la mise en place de licences d’importation et de quotas, ainsi qu’à l’obligation faite aux multinationales de s’associer avec des partenaires locaux en leur concédant la majorité du capital pour créer une filiale (règle dite des 49/51). On autorise à importer des produits intermédiaires – plutôt que des produits finis – qui seront ensuite transformés localement. Cela part de l’idée de créer une industrie avec un taux d’intégration locale important et un contenu technologique élevé.

Si la mise en place de protections peut donner un second souffle à une industrie naissante, elle ne constitue pas en soi une réponse satisfaisante

En Algérie, depuis dix ans, le secteur pharmaceutique est ainsi passé d’une situation où il importait 80 % des médicaments à un quasi-équilibre (avec 60 % d’importations et 40 % de production locale). Comme en Éthiopie, l’État peut aussi mettre en place des parcs qui offrent à la fois des incitations fiscales et des facilités logistiques. Toutefois, il faut se prémunir contre un risque : attirer des projets dont le but serait uniquement de contourner les barrières douanières et qui ne s’apparenteraient qu’à de l’assemblage.

La frontière est maigre entre protection et protectionnisme. Ces mesures étatiques peuvent-elles devenir trop contraignantes ?

J.L.H. : La différence entre le remède et le poison est souvent une affaire de dosage… Si la mise en place de protections peut donner un second souffle à une industrie naissante, elle ne constitue pas en soi une réponse satisfaisante dans la mesure où ses effets positifs sont limités dans le temps. L’État peut donner le cap de la politique. Cependant, ce sont les industriels et le secteur privé qui tiennent les instruments de navigation.

Moncef Klouche : Le risque est de basculer dans le protectionnisme à tout-va et de créer des monopoles locaux non compétitifs. Non seulement les protections doivent être liées à un taux d’intégration local, à l’emploi qualifié, mais il faut aussi qu’elles soient limitées dans le temps.

Aujourd’hui, seulement 5 % des importations des pays africains proviennent du continent lui-même, ce qui est dérisoire par rapport au potentiel existant.

Comment faire émerger de plus larges marchés à même de booster l’industrie ?

J.L.H. : Développer une chaîne de valeurs pour un petit pays, cela n’a aucun sens. En revanche, si l’effort d’investissement est consenti avec les autres États de la région pour servir une zone plus large, ça peut devenir beaucoup plus intéressant.

M.K. : Aujourd’hui, seulement 5 % des importations des pays africains proviennent du continent lui-même, ce qui est dérisoire par rapport au potentiel existant. Beaucoup estiment que les barrières sont encore trop nombreuses et qu’il y a un véritable effort à faire pour avoir une intégration plus poussée. Les États devraient miser sur leurs complémentarités pour développer leurs relations commerciales. Par exemple, le Bénin pourrait ainsi se fournir en matières premières en Côte d’Ivoire et servir le marché nigérian.

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