Présidentielle française : à quoi ressemblerait la politique africaine d’Emmanuel Macron ?

Un supporter du candidat colle une affiche pendant la campagne, à Lille, le 2 mai 2017. © Michel Spingler/AP/SIPA

En campagne pour le second tour de la présidentielle, face à Marine Le Pen, le candidat d'En Marche ! demeure un personnage mystérieux et difficile à cerner. Entre deux meetings, Jeune Afrique a sondé ses positions sur le continent.

Quelle aventure ! Et quel camouflet pour les politiques de la France d’avant… En moins d’un an, Emmanuel Macron, 39 ans seulement, physique de jeune premier, sans parti (mais pas sans soutiens), est parvenu à se hisser au second tour de l’élection présidentielle face à la candidate d’extrême droite Marine Le Pen.

Autant dire, à moins d’un cataclysme, qu’il sera le prochain chef de l’État. Sur son chemin, les cadavres sont légion : François Hollande, Manuel Valls et Benoît Hamon, à gauche ; Alain Juppé, Nicolas Sarkozy et François Fillon, à droite. Excusez du peu ! Même l’épouvantail Le Pen a dû lui céder la première place, qui lui était pourtant promise depuis de longs mois.

Sa conquête élyséenne doit beaucoup à l’effondrement des partis classiques et à la défiance des Français à leur égard. Encore fallait-il en avoir l’intuition et prendre le risque de relever le défi sans financement public et sans aucune certitude sur sa capacité à mobiliser ses partisans.

Sa stratégie du « ni de droite ni de gauche, mais les deux » – mûrie depuis neuf ans, lorsqu’il était rapporteur adjoint de la commission Attali sur la libération de la croissance, mise en place par Sarkozy et composée de personnalités des deux camps –, conjuguée à la critique d’un « système » dont il est pourtant un pur produit, a fonctionné à merveille.

Ajoutons à cela une campagne guère clivante, placée sous le signe de l’optimisme et axée sur les deux mantras que sont la modernité et la réforme, une capacité de séduction évidente, une communication maîtrisée, le soutien des grands médias et d’une large partie des capitaines d’industrie que compte le pays. Sans oublier une chance insolente et un concours de circonstances particulièrement favorable…

« Emmanuel est très paradoxal »

Voilà pour la conquête. En revanche, cette dernière ne nous dit rien du président qu’il pourrait être. Le problème avec Emmanuel Macron, c’est qu’il est insaisissable. Difficile de savoir ce qu’il pense réellement.

Sa victoire s’appuie avant tout sur son pragmatisme : il a dit aux Français ce qu’ils voulaient entendre, s’adapte en permanence à son auditoire sans vraiment prendre de risques. Il représente donc pour beaucoup une énigme.

Personne, excepté son épouse, Brigitte, ne peut dire qui il est vraiment et quels sont les ressorts qui l’animent

En dehors d’un cercle particulièrement restreint, dont fait partie son témoin de mariage, Marc Ferracci, l’homme compte peu de véritables amis auxquels il se livre. Ce que confirme l’un de ses copains de la promotion Senghor de l’ENA : « Emmanuel est très paradoxal : ouvert en apparence mais secret, empathique mais ne se dévoilant jamais. Nous avons tous l’impression de bien le connaître alors que l’essence même de sa personnalité nous échappe. Personne, excepté son épouse, Brigitte, ne peut dire qui il est vraiment et quels sont les ressorts qui l’animent. »

Avec sa femme, Brigitte, après l’annonce des résultats du premier tour, le 23 avril. © PIERRE VILLARD/SIPA

Brigitte Macron, personnage central de son ambition, si l’on en croit tous ses proches, 24 ans de plus que lui, qui l’accompagne partout et ne se prive jamais de donner son avis. Pour essayer de comprendre cette personnalité hors norme qui suscite autant l’admiration, voire la fascination, de ses fans que la détestation de ses adversaires politiques, notamment à droite, nous l’avons rencontré.

Entre deux meetings, le temps d’un déplacement en TGV entre Paris et Besançon. Macron a fait du Macron : simple et sympathique, il donne toujours à son interlocuteur l’impression de compter. Une tape sur l’épaule pour s’excuser de la difficulté d’obtenir un rendez-vous et vous remercier de votre patience. De longues réponses à nos questions, quelques envolées lyriques, des circonlocutions qui finissent par vous détourner de l’essentiel.

Premier contact au Nigeria

L’homme est intelligent, voire « brillant », comme le qualifie François Henrot, associé gérant chez Rothschild, qui lui fit passer son premier entretien d’embauche, c’est incontestable. Cultivé, également, ce qu’il doit en grande partie à sa grand-mère « Manette », qui lui inculqua, dès l’âge de 5 ans, le goût de la lecture, chez elle à Amiens, après l’école. Ses auteurs favoris ? Gide, Tournier et Gracq. Il écrira même un roman, en classe préparatoire à Normale-Sup, sur la redécouverte de la civilisation inca…

L’essentiel de la discussion avec cet ovni de la politique a évidemment porté sur l’Afrique, continent qu’il a découvert lors de son stage de fin d’études au Nigeria, une expérience qu’il décrit comme « une découverte passionnante, dans un pays ou la relation avec l’ancienne puissance coloniale est très particulière, comme la préservation des autorités coutumières ou religieuses ou le rapport des citoyens, souvent insoumis à l’État d’ailleurs, et où, malgré la misère et la violence, tout paraît possible. » Voici, présenté par thèmes, ce qu’Emmanuel Macron en dit.

L’Afrique et la politique qu’il entend mener

« C’est indéniablement le continent qui enregistrera les taux de croissance les plus importants et présentera les opportunités les plus fortes. À au moins deux conditions. D’abord la stabilité politique, et la paix. Je suis très attaché à la stabilité des États, même quand nous sommes face à des dirigeants qui ne défendent pas nos valeurs ou peuvent être critiqués.

Je pense que nous devons définir une solution politique avant toute intervention qui, à défaut d’une vision pour l’avenir, conduit au désordre et à l’instabilité et peut se retourner contre nos intérêts et celui des peuples concernés. La deuxième condition, c’est évidemment la maîtrise de la démographie, qui peut constituer une vraie bombe à retardement.

Si ces paramètres sont bien gérés, le développement de l’Afrique sera évident. Et il ne se fera pas de manière classique, mais beaucoup plus rapidement, notamment grâce au numérique, aux nouvelles technologies, aux questions liées à l’environnement. Dès les premières semaines de mon mandat, j’engagerai donc une nouvelle politique en direction du continent africain, fondée sur la liberté et la responsabilité, avec des priorités claires : la sécurité, la lutte contre le changement climatique, les droits des femmes, l’éducation et la formation, les infrastructures, notamment pour l’accès à l’énergie et à l’eau, et le développement du secteur privé, en particulier celui des PME africaines, qui sont créatrices d’emploi.

Dès le G20 de juillet en Allemagne, je mobiliserai les institutions et nos partenaires internationaux pour faire du développement durable des États et des économies africaines une priorité majeure de l’agenda international. J’entends également approfondir nos relations avec les acteurs de la société civile et les opérateurs économiques. C’est vital pour en terminer avec certains réseaux de connivence franco-africains et des influences affairistes qui, on l’a vu, subsistent malheureusement dans le système politique français, en particulier à droite. »

Si je suis élu, je défendrai le respect des principes démocratiques fondamentaux partout en Afrique

« Les États africains ont adopté une Charte africaine pour la démocratie, les élections et la gouvernance, qui requiert le respect de principes démocratiques fondamentaux. Pouvons-nous renier les principes que les États africains se sont eux-mêmes donnés ? À l’évidence, non.

Si je suis élu, je défendrai le respect des principes démocratiques fondamentaux partout en Afrique, en lien avec l’Union africaine et les organisations régionales, qui ont un rôle majeur à jouer. Je salue d’ailleurs à ce titre le rôle très important joué par la Cedeao dans la résolution de plusieurs conflits, notamment au Burkina Faso ou plus récemment en Gambie. »

Le bilan de Hollande sur le continent

« Il a bien mieux compris l’Afrique que Nicolas Sarkozy et a donc lancé une normalisation réelle. Il a retrouvé certains accents que Jacques Chirac avait su imprimer à la relation entre la France et l’Afrique. L’intervention au Mali a marqué sa politique, c’est une évidence. Cela l’a aussi certainement obérée. Il faut désormais pérenniser ces avancées, aller au bout de la démarche. Notamment sur le plan économique. J’adhère totalement aux préconisations du rapport Védrine-Zinsou, que nous devons mettre en pratique de manière beaucoup plus rapide et efficace. »

Dans la lutte contre le terrorisme, tout le monde doit être impliqué

« L’Afrique est de plus en plus frappée par le terrorisme. Nous l’avons vu à Bamako, à Ouagadougou, à Grand-Bassam, notamment. Elle est donc une cible, et cela va perdurer. Nous devons l’aider à l’éradiquer. Pour cela, il nous faut une véritable politique africaine et méditerranéenne. En même temps, l’Afrique devient, désormais au sud du Sahara, productrice de terroristes. Qui se mêlent parfois à toutes sortes de trafics, mais aussi aux irrédentismes politiques.

Selon moi, c’est l’une des priorités des prochaines années. Nous ne pourrons pas par exemple nous désengager du Mali à court terme. Mais nous devrons agir en étroite coordination avec l’Union africaine, qui doit jouer un rôle central, et l’ensemble des États. Je réunirai le plus rapidement possible le G5 Sahel, une instance au cœur de la problématique qui concerne tous les pays directement affectés. C’est par là qu’il faut commencer et sur cette base qu’il faudra avancer, notamment avec le soutien de l’Europe et des États-Unis.

Tout le monde doit être impliqué. Si l’Algérie ou d’autres pays concernés par cette guerre ne s’impliquent pas pleinement, nous ne parviendrons pas à obtenir des résultats. Il faut avant tout un travail plus efficace en matière de renseignement, en lien avec les États-Unis et dans le cadre d’une coalition africaine, qui suppose des équipements et une présence sur le terrain très forte.

Ensuite, des interventions militaires sous coordination africaine pour éradiquer les points de fixation qui déstabilisent différentes zones. La lutte contre le terrorisme nécessite une réponse sécuritaire immédiate, indispensable et résolue, mais aussi de traiter avec énergie et détermination, sur le long terme, les sources du mal que sont la pauvreté et la précarité. »

Entre Alger et Rabat…

« La France a des liens forts avec l’Algérie, avec le Maroc mais aussi avec la Tunisie, qui sont fondés sur des rapports humains et des intérêts communs majeurs, dans nos relations bilatérales, en Afrique et face aux grands enjeux mondiaux. Ce seront des partenaires essentiels dans le cadre de l’initiative en direction de la Méditerranée et de l’Afrique que je souhaite engager dès le début de mon mandat.

Je me suis déjà rendu en Algérie et en Tunisie, et si je n’ai pas encore pu aller au Maroc, je m’y rendrai très rapidement après mon élection, si les Français m’accordent leur confiance. Je n’ai pas à commenter la nature des relations entre le Maroc et l’Algérie car il s’agit de deux pays souverains.

Je crois profondément à l’intérêt des pays du Maghreb à coopérer davantage, à intensifier leurs échanges économiques, qui restent faibles, de la même manière qu’ils développent leurs relations avec le reste du continent africain. »

Le dossier israélo-palestinien

« Le conflit israélo-palestinien doit être traité de manière spécifique. Raison pour laquelle je ne souhaite pas réactiver l’approche euro-méditerranéenne de l’UPM [Union pour la Méditerranée], qui justement n’a pas pu se concrétiser à cause de ce dossier.

Notre rôle est de protéger Israël dans la région, mais aussi de nous tenir aux côtés du peuple palestinien et de faire aboutir l’objectif de deux États. Il faut une reconnaissance pleine et entière des deux pays pour envisager une véritable cohabitation entre eux.

C’est pour cela que je condamne de la même manière la politique de colonisation menée par Israël, non conforme au droit international et aux accords d’Oslo, comme celle de boycott lancée à son encontre. La France parle aux deux parties et jouit d’une vraie légitimité. Nous avons donc un rôle important à jouer. Le cadre, selon moi, doit être onusien. »

Donald Trump et Vladimir Poutine

« La Russie a un grand peuple, une grande culture et une grande histoire. Nous avons souvent été des alliés, y compris du temps de l’URSS. Mais aujourd’hui, il n’y a aucune raison de se soumettre à une quelconque domination russe, de se laisser impressionner ou de les laisser agir au mépris du droit international.

Contrairement à d’autres, je suis en mesure de me faire respecter car je n’ai pas de dette à l’égard de la Russie dans cette campagne, lors de laquelle des interférences inacceptables ont d’ailleurs eu lieu.

Quant aux États-Unis, la France partage avec eux plus de deux siècles d’amitié ininterrompue. C’est au nom de cette amitié que je dirai au président Trump avec franchise les préoccupations que nous inspirent ses annonces politiques – sur le commerce, l’environnement ou la remise en question de l’Otan. Je crois à une politique multilatérale, je crois en l’avenir de l’ONU. Je l’ai dit au sujet de la Syrie.

Je dirai également au président américain ma volonté et mon engagement en faveur d’une Europe forte dans tous les domaines, y compris celui de la Défense ; une Europe qui a toujours été la meilleure alliée des États-Unis, avec qui nous coopérons sur le terrain pour faire avancer nos intérêts, par exemple contre Daesh en Irak et en Syrie, ou encore dans le Sahel. »

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