Afrique du Sud : « Pretoria n’a plus les moyens d’être le gendarme du continent »

Manifestation contre Jacob Zuma, le 12 avril à Pretoria. © MARCO LONGARI/AFP

La journaliste sud-africaine Liesl Louw-Vaudran, auteure de "South Africa in Africa. Superpower or Neocolonialist ?" dresse le bilan diplomatique peu reluisant d’un président empêtré dans les affaires et dont le pays a marqué, ces dernières années, un net recul en Afrique.

Ralentissement de l’économie, mouvements sociaux, affaires politico-financières… Alors que le président Jacob Zuma fait l’objet d’une contestation interne sans précédent, son bilan en matière diplomatique n’apparaît guère plus reluisant.

Souvent perçu comme arrogant, le pays de Nelson Mandela a perdu une part de son prestige, au point que son leadership continental paraît menacé. Alors que le Congrès national africain (ANC, au pouvoir) doit désigner en décembre son nouveau président, le successeur du controversé Zuma saura-t-il redresser la barre ?

Dans son livre South Africa in Africa. Superpower or Neocolonialist ? (« L’Afrique du Sud en Afrique : superpuissance ou néocoloniale ? »), la journaliste sud-africaine Liesl Louw-Vaudran revient sur les incompréhensions entre Pretoria et le reste d’un continent que, contrairement à de nombreux dirigeants sud-africains, elle connaît bien.

Jeune Afrique : Partisane de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et alliée historique de l’Algérie, l’Afrique du Sud était hostile à la réintégration du Maroc au sein de l’Union africaine (UA), qu’elle n’a toutefois su empêcher. Est-ce le signe de sa perte d’influence sur le continent ?

Liesl Louw-Vaudran : C’est évident. Quand le roi du Maroc a fait son entrée triomphale au sommet d’Addis-Abeba, en janvier, les dirigeants sud-africains n’ont pu dissimuler leur amertume. Le président Jacob Zuma avait déserté la salle, et le ministre qui le représentait s’est abstenu d’applaudir.

Cet échec a en outre terni la fin du mandat de Nkosazana Dlamini-Zuma à la tête de l’institution. D’ailleurs, Pretoria n’a alors présenté aucun candidat aux postes de commissaires de l’UA. Ce retrait des instances de l’organisation continentale est révélateur de cette perte d’influence.

C’est avec retard que nos dirigeants ont réalisé que le discours anticolonialiste ne suffisait pas lorsqu’on prétend exercer une influence à l’échelle du continent

Les autorités sud-africaines se sont-elles laissé surprendre ?

Oui. Apparemment, l’ANC n’avait pas anticipé ce retour en fanfare du Maroc. C’est avec retard que nos dirigeants ont fini par réaliser que le discours anticolonialiste ne suffisait pas lorsqu’on prétend exercer une influence à l’échelle du continent. Il faut également se battre : mener des actions de lobbying, effectuer des visites bilatérales, signer des contrats… Tout ce qu’a très bien su faire le Maroc, justement !

Dans votre livre, vous soulignez la méconnaissance de l’Afrique qui caractérise de nombreux responsables sud-africains. Comment l’expliquer ?

Pendant les années d’apartheid, le pays, isolé par les sanctions internationales, était replié sur lui-même. Par ailleurs, au sein des élites, et notamment chez les hommes d’affaires, certains ont le sentiment que tout leur est dû. Ils se disent : « Nous sommes africains, donc nous serons accueillis à bras ouverts. »

Quelle image les dirigeants ont-ils de l’Afrique francophone ?

Ils entretiennent une certaine méfiance, nourrie par nombre d’idées reçues. Par exemple, le préjugé tenace selon lequel les dirigeants de cette partie de l’Afrique seraient manipulés par la France. Beaucoup pensent, par exemple, que ces pays ne sont pas totalement indépendants en raison de la zone CFA.

À l’UA, ils voient la main de la France derrière chaque vote qui leur semble hostile. Certains responsables sud-africains ont d’ailleurs accusé publiquement Paris d’être l’artisan occulte du retour du Maroc au sein de l’organisation, ce qui a beaucoup irrité la diplomatie française.

L’intervention française au Mali, en 2013, a été ressentie à Pretoria comme une humiliation

Vous écrivez notamment que l’ancien président Thabo Mbeki, tout comme son gouvernement et sa garde rapprochée, « était violemment antifrançais »…

La francophobie de Thabo Mbeki était bien réelle, même si elle participait d’un sentiment de défiance plus général envers l’Occident. Dans les anciennes colonies françaises, les hommes d’affaires sud-africains se heurtent, il est vrai, à la concurrence des entreprises hexagonales. Et l’intervention française au Mali, en 2013, a été ressentie à Pretoria comme une humiliation.

La volonté de contrecarrer l’influence française a d’ailleurs compté dans l’envoi de troupes sud-africaines, quelques mois plus tard, pour soutenir le président centrafricain François Bozizé contre les rebelles de la Séléka, au cœur du « pré carré » français. Cela s’est fait sur la base d’un accord entre les deux chefs d’État, sans mandat de l’UA ni de l’ONU. Or l’Afrique du Sud y a perdu treize soldats, ce fut un échec.

L’Afrique du Sud a conduit des médiations dans le passé, mais aujourd’hui elle reste en retrait

Un échec qui pose une question de fond : l’Afrique du Sud a-t-elle les moyens, notamment militaires, de ses ambitions sur le continent ?

Non, car il est clair que ses investissements militaires sont insuffisants pour cela. Notre pays n’est pas en guerre et il a d’autres priorités. Des interventions ont bien été couronnées de succès, notamment en RD Congo, et l’Afrique du Sud conserve un engagement, quoique plus modeste, au Darfour et au Soudan du Sud, par l’intermédiaire des opérations de l’ONU. Mais elle n’a plus les moyens d’être le gendarme de l’Afrique.

Jusque dans les années 2000, Pretoria avait un autre atout : son leadership moral, issu du modèle de réconciliation et de transition post-apartheid. L’Afrique du Sud a conduit des médiations en RD Congo, au Burundi ou au Zimbabwe. Mais aujourd’hui, alors que ces pays sont à nouveau en crise, elle reste en retrait…

Ces médiations étaient surtout le fait de Thabo Mbeki, qui avait cette vision de la renaissance africaine et qui se trouvait être un bon négociateur. Avec Jacob Zuma, le pays s’est quelque peu replié sur lui-même. Certes, il a été membre du panel de haut niveau de l’UA au Burundi, mais cela n’a rien donné de probant. Question de volonté politique, sans doute.

Les attaques xénophobes contre des ressortissants subsahariens, désormais régulières, ont largement terni l’image de l’Afrique du Sud. Comment les pays africains réagissent-ils ?

De plus en plus vigoureusement, comme on le voit sur les réseaux sociaux ou dans la presse, en particulier nigériane. En 2015 [et en 2017], le Conseil de paix et de sécurité de l’UA s’est même réuni pour discuter de cette question, ce qui aurait été impensable il y a encore quelques années. Il y a eu des appels au boycott d’entreprises nationales, qui commencent à inquiéter les milieux d’affaires. Cette mise au pilori a placé l’Afrique du Sud sur la défensive.

Le gouvernement a dépensé de l’argent et de l’énergie dans certains pays, comme en RD Congo pour aboutir à l’accord de paix de Sun City

Le reste du continent n’avait-il pas placé des espoirs quelque peu démesurés en Pretoria ?

L’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela, en 1994, avait généré une immense attente. Tout le monde imaginait alors que l’Afrique du Sud allait devenir le moteur du développement sur le continent, créer des infrastructures et exporter son modèle de réconciliation. En réalité, elle avait elle-même de sérieux problèmes à régler. De plus, au cours des dernières années, sa croissance économique s’est ralentie.

Notre pays a tout de même contribué dans une large mesure à la création de l’UA, en 2002. Et le gouvernement a dépensé de l’argent et de l’énergie dans certains pays, comme en RD Congo pour aboutir à l’accord de paix de Sun City.

Ce lent déclin de l’influence sud-africaine peut-il s’inverser ?

De nouveaux dirigeants, dotés d’une vision et d’une stratégie adaptées, pourraient y contribuer car les bases sont toujours là : son économie reste puissante à l’échelle du continent, où elle investit beaucoup. Qui plus est, l’élite politique conserve des liens étroits avec de nombreux partis au pouvoir à travers le continent.

Les deux principaux candidats à la succession de Jacob Zuma sauront-ils se montrer plus volontaires ?

Nkosazana Dlamini-Zuma a acquis, en tant que présidente de la Commission de l’UA, une expérience solide. Quant au vice-président, Cyril Ramaphosa, il est habile dans les négociations et médiations. Il a notamment été l’un des architectes de la transition sud-africaine et s’est impliqué, plus récemment, dans les négociations au Soudan du Sud.

L’Afrique du Sud apprend de ses erreurs. Et, à long terme, elle n’a d’autre choix que d’inverser la tendance, car son avenir réside dans sa collaboration avec l’Afrique.

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