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Tests ADN : le business (fructueux) des origines

Qui suis-je ? D’où viens-je ? À Cincinnati, dans l’Ohio, une descendante d’esclaves montre ses photos de famille. © ANDREW SPEAR/NYT-REDUX-REA

Aux États-Unis comme en Europe, les sociétés de généalogie génétique fleurissent. Et les Africains-Américains en quête de leurs lointaines racines africaines ne sont pas les derniers à recourir à leurs services.

Deux fois, à quatre heures d’intervalle, il s’est gratté l’intérieur de la joue avec des bâtonnets qu’il a ensuite placés dans un tube à essai stérilisé et soigneusement refermé avant de l’expédier dans un laboratoire spécialisé, en Suisse.

Le Turc Sentürk Demircan (43 ans) sacrifie à une mode qui fait fureur dans les pays anglo-saxons et gagne peu à peu l’Europe : découvrir ses origines grâce à des tests génétiques. Guide et interprète dans le tourisme depuis vingt-cinq ans, il est convaincu d’être le fruit de brassages multiples.

200 à 3000 euros pour retrouver son peuple d’origine

Pour en avoir le cœur net, il s’est adressé à iGenea, une entreprise privée spécialisée dans la commercialisation de kits de tests ADN qui se flatte de posséder la plus importante base de données en Europe (700 000 profils).

Les tarifs sont le plus souvent inférieurs à 200 euros mais peuvent grimper jusqu’à 3 000 euros. Moyennant quoi iGenea s’engage à retrouver votre région ou votre peuple d’origine. En Europe, de nombreux sites internet proposent des prestations comparables à des prix qui ne dépassent généralement pas 300 euros. Citons DDC DNA Diagnostics Center (Royaume-Uni), DNA Solutions (Espagne), Nimble Diagnostics et Home DNA Direct (Pays-Bas)…

Selon La Revue française de généalogie, plus de 2 millions d’Américains ont passé un test ADN généalogique en 2016. Ce qui a permis de découvrir 7,4 millions de cousinages proches et 7,7 millions d’ancêtres insoupçonnés.

Une récente étude OpinionWay pour le site spécialisé filae.com montre que 70 % des Français s’intéressent à la recherche de leurs origines. Beaucoup rêvent de se découvrir un lien de parenté avec des personnages historiques comme Charlemagne ou Saint Louis !

En théorie, les tests génétiques pour convenance personnelle sont interdits en France. Mais les ressortissants de ce pays n’en sont pas moins nombreux dans la clientèle des entreprises spécialisées, au même titre que les Nord-Africains, les Africains-Américains, les Espagnols ou les Allemands.

Les enfants adoptés au Vietnam savaient plus ou moins d’où ils venaient. Moi, je n’avais aucun repère

C’est en tout cas ce qu’affirme Joëlle Apter, la directrice d’iGenea. « Il y a parmi eux 5 % d’enfants nés sous X en quête de filiation et d’autres qui veulent obtenir confirmation de leur lien de parenté. » Moins de 2 000 recherches en paternité sont ordonnées chaque année par la justice française. Or, sur la même période, quelque 20 000 Français entreprennent des recherches de ce type, soit à l’étranger, soit sur internet.

C’est parce que son histoire personnelle comporte des zones d’ombre que Brigitte Bernay, une retraitée de la fonction publique âgée de 70 ans, a franchi le pas à la fin de l’an dernier. Née à Fribourg, en Suisse, d’une mère allemande qui l’abandonna à sa naissance, elle fut adoptée à l’âge de 2 ans par un couple de Français. Sa peau mate a toujours été un mystère pour elle. « Les enfants adoptés au Vietnam, raconte-t-elle, savaient plus ou moins d’où ils venaient. Moi, je n’avais aucun repère. »

Des résultats décevants

Brigitte a passé des tests génétiques, mais elle n’en sait pas beaucoup plus. Elle serait originaire à 17 % d’Europe du Sud, à 15 % des îles Britanniques, à 15 % de Scandinavie, à 6 % d’Europe occidentale et centrale, à 19 % d’Afrique de l’Ouest, à 8 % d’Afrique centrale et orientale, à 11 % d’Afrique du Nord et à 9 % du Proche-Orient.

« J’aurais souhaité davantage de précisions », commente-t-elle tristement. Elle a quand même découvert qu’après la Seconde Guerre mondiale de nombreux enfants allemands étaient passés du côté français de manière peu réglementaire. Et qu’elle était du nombre.

Même déception chez Sentürk Demircan. Il espérait pouvoir prouver son appartenance aux communautés turque, arménienne, iranienne ou russe. Or les résultats des tests restent vagues. Il est originaire « à 82 % d’Asie mineure, à 7 % d’Europe centrale, à 3 % d’Asie centrale, à 3 % de Finlande, à 4 % de Sibérie et à 1 % d’une contrée non identifiée ». « Quand on vient d’un peu partout, on ne vient plus de nulle part », regrette-t-il.

L’arbre généalogique de l’humanité

Rémy Lang (45 ans) s’est pour sa part associé au Projet génographique lancé par le magazine National Geographic dans le but de reconstituer l’arbre généalogique de l’humanité grâce à une collecte mondiale d’échantillons d’ADN.

Conduit depuis 2005 par des chercheurs travaillant dans une trentaine de laboratoires à travers le monde, ce projet vise à retracer les migrations d’Homo sapiens, parti d’Afrique il y a soixante mille ans.

Lang a donc fait analyser son ADN (coût : 200 dollars), tandis que les scientifiques dépêchaient des équipes dans des régions dont les habitants sont censés porter des marqueurs génétiques anciens : Sans d’Afrique australe, Hadzabes de Tanzanie, Karankos de Sierra Leone, Pygmées du Gabon… L’idée était de comparer ses traits génétiques à ceux de représentants de ces groupes.

Bien que nous ayons chacun quelques milliers d’ancêtres, nous ne recevons l’ADN que d’un petit nombre d’entre eux

Le National Geographic soutient qu’au moins 700 000 personnes, dans plus de 140 pays, ont ainsi découvert leurs origines. La démarche ne convainc pas le généticien Pierre Darlu, qui juge absurde le concept de « population résiduelle » ou « ancestrale ». « Toutes ces populations, explique-t-il, ont évolué plus ou moins rapidement en fonction de facteurs démographiques. D’un point de vue scientifique, dire que les Pygmées sont des populations ancestrales n’a aucun sens. »

Il juge de toute façon illusoire une telle recherche. « Bien que nous ayons chacun quelques milliers d’ancêtres, nous ne recevons l’ADN que d’un petit nombre d’entre eux », dit-il. Or, pour réduire leurs coûts, les labos restreignent leurs analyses…

Les scientifiques du National Geographic se contentent par exemple d’étudier l’ADN mitochondrial (ADNmt) transmis par la mère. Dans leurs formules de base, les sociétés de tests génétiques proposent donc trois options : l’analyse de l’ADNmt, l’examen de la lignée paternelle (réservé aux clients hommes car fondé sur l’analyse du chromosome Y) et l’analyse autosomale, qui étudie un mélange aléatoire de tous les chromosomes du client.

Des probabilités transformées en certitude

La connaissance qu’on peut avoir de ses origines relève essentiellement de la probabilité. « Les tests, estime Darlu, mettent en évidence la ressemblance entre l’ADN de l’acheteur du test et celle des populations répertoriées dans des banques de données. Libre ensuite à chacun de traduire cette probabilité en certitude. Ou d’imaginer que les populations auxquelles il est censé se rattacher sont telles qu’elles l’étaient à l’origine… »

La politologue africaine-américaine Lisa Aubrey conteste l’argument. N’a-t-elle pas « passé sa vie à se chercher quelque chose qui ressemble à une racine » ? Elle a vécu sept ans au Ghana, s’est découvert des origines camerounaises et organise chaque année dans ce pays un pèlerinage pour des groupes d’Africains-Américains.

À la recherche du point de départ de la douloureuse histoire de leurs ancêtres, ces derniers ont tendance à considérer les tests génétiques comme la panacée. Le raisonnement des fabricants de tests est simple : certains fragments d’ADN peuvent être associés avec plus ou moins de fiabilité à des zones géographiques précises. Si donc on retrouve chez un individu de nombreux segments de chromosomes souvent identifiés en Afrique, cela signifie qu’il a probablement des origines africaines.

Selon l’ONU, 200 millions de personnes vivant dans les Amériques se déclarent d’ascendance africaine. Mais la plupart ont aussi des origines indiennes, par exemple, car les mélanges ont été nombreux.

Multiplication des sociétés de tests génétiques aux États-Unis

Dans le sillage de 23andMe, filiale de Google, les sociétés de tests génétiques se sont multipliées aux États-Unis. Les plus importantes étant African Ancestry, MyHeritage et Findmypast. L’analyse de l’ADN du touriste en quête de ses racines est même devenue un produit d’appel pour des agences de voyages comme African Travel Seminars, Ebony Heritage Travel ou African Heritage Tour.

African Ancestry, qui commercialise des kits de tests ADN au prix de 299 dollars (268 euros), a permis à quelque 10 000 personnes de se découvrir des origines « camerounaises ». Parmi elles, le musicien Quincy Jones, les acteurs Eddie Murphy et Chris Tucker, la chanteuse India Arie et même Condoleezza Rice, la secrétaire d’État de George W. Bush.

Grâce à l’Ancestry Reconnection Program (« programme de retour aux origines ») lancé par l’association ARK Jammers pour refaire à l’envers le périple des navires négriers, environ 500 « Caméricains » ont connu depuis 2010 les joies du tourisme mémoriel. Au début, les autorités camerounaises étaient très impliquées dans l’opération, mais avec le temps le soufflé est retombé.

Le tourisme en progression

Ghana, Bénin et Sénégal sont aussi sur le coup. Le Ghana fut au temps de Kwame Nkrumah le premier pays à s’ouvrir aux Africains-Américains, et il reste leur destination favorite. Trois mille d’entre eux (chiffre de 2014) s’y sont même installés, parmi lesquels la Jamaïcaine Rita Marley, la veuve de Bob. Après la visite de Barack Obama, le nombre de touristes est passé de 698 000 en 2008 à 1 093 000 en 2014. Leurs sites de prédilection ? Les forts de Cape Coast et d’Elmina, hauts lieux de la traite négrière.

Le Bénin progresse lui aussi – 188 000 touristes en 2008, 242 000 en 2014 – grâce à la Porte du non-retour, à Ouidah. « Depuis deux ou trois ans, un nombre grandissant de touristes africains-américains, mais aussi haïtiens, cubains et guadeloupéens, viennent se ressourcer chez nous, notamment lors de la fête du vaudou, le 10 janvier », relève Modeste Zinsou, de l’office du tourisme de Ouidah.

Mais le Sénégal conserve une longueur d’avance sur les autres pays francophones. Plus de 500 visiteurs venus des Amériques se rendent quotidiennement à la Maison des esclaves, à Gorée. Augustin Senghor, le maire de la ville, ignore combien ont procédé à des tests ADN, mais il sait qu’une centaine d’entre eux portaient un patronyme sans équivoque : Gorée. Ils seraient 20 000 dans ce cas aux États-Unis, et le maire songe à organiser des événements à leur attention.

Ceux qui se lancent dans cette quête doivent comprendre qu’il s’agit aussi, pour certains, d’un fructueux business

Là encore, Pierre Darlu se montre sceptique quant à la possibilité d’établir un lien indiscutable entre un citoyen américain et telle ou telle ethnie africaine. Faudrait-il dès lors interdire les tests ADN généalogiques ? « Pas nécessairement, estime-t-il. À condition de les prendre pour ce qu’ils sont : une activité ludique. Et de considérer avec distance le voyage forcé de nos ancêtres. Car ceux qui se lancent dans cette quête doivent comprendre qu’il s’agit aussi, pour certains, d’un fructueux business. »

Les entreprises de généalogie rechignent, bien sûr, à en parler. IGenea, par exemple, veut bien admettre que son chiffre d’affaires a doublé entre 2009 et 2016, mais sans plus de précisions. Au fil des années, la concurrence a fait chuter les prix, mais ces entreprises restent très rentables. D’autant qu’elles ont tendance à nouer des partenariats avec des géants pharmaceutiques comme Genentech ou Pfizer.

Partenariats et dérives fructueuses

Outre les tests généalogiques, 23andMe propose aussi des analyses destinées à évaluer les risques de développer certaines maladies. Et Genentech peut utiliser les données de clients jugés à risque afin de développer de nouveaux médicaments ou d’établir des protocoles d’essais cliniques. Darlu juge regrettable cette confusion des genres. « Les acheteurs de [ces kits], s’insurge-t-il, ignorent complètement l’usage qui sera fait des résultats. »

Il existe d’autres dérives. Comme la possible réhabilitation du concept de race, dont la génétique a toujours contesté la pertinence. Au Royaume-Uni, un projet visait ainsi à identifier grâce aux tests ADN le pays d’origine des migrants clandestins – généralement peu enclins à révéler leur nationalité aux policiers – afin de les rapatrier plus facilement. Le tollé a été tel que le projet a fini par tomber à l’eau.


Tests ADN : la politique génétique à travers le monde

Existe-t-il des particularités dans l’usage des tests ADN selon les pays ? Petit tour d’horizon des singularités.

Etat civil, pas mort !

Seul pays européen à interdire l’usage des tests ADN pour convenance personnelle, la France mise, plus classiquement, sur l’état civil. Le portail internet Filae donne accès à l’ensemble des archives, du XIX siècle à nos jours. Plus de 100 millions de pages d’état civil contenant 200 millions d’actes de naissance, de mariage ou de décès sont disponibles.

Le raout des racines

Organisé par les Mormons de FamilySearch, le plus grand salon mondial de généalogie, RootsTech, a réuni cette année du 8 au 11 février à Salt Lake City (Utah) plus de 30 000 visiteurs originaires de 43 pays et une centaine d’exposants. Ils ont pu assister à quelque 300 conférences.

Cousin, cousine

La Nouvelle-Zélande est à ce jour le seul pays à diffuser (sur la chaîne publique TV One) une émission de télévision, The DNA Detectives, entièrement consacrée à la généalogie génétique. Le but du jeu est de localiser grâce à des tests ADN les ancêtres de célébrités jusque dans les contrées les plus reculées. Lesdites célébrités se rendent ensuite sur place afin d’y rencontrer d’éventuels cousins (jusqu’au huitième degré).

Dérives

Les tests génétiques permettent aussi de savoir si un client présente des risques de contracter telle ou telle pathologie. Cette démarche préventive peut sauver la vie de certains. Et la pourrir à d’autres. Le Canada a ainsi adopté une loi interdisant la « discrimination génétique » afin de protéger les personnes identifiées comme « à risque » contre les abus de compagnies d’assurances peu scrupuleuses.

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