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Attaque chimique en Syrie : ce que disent les réactions des pays arabes

Un volontaire de la Défense civile syrienne secourant un enfant blessé, à Khan Cheikhoun, dans le nord-est du pays, le 4 avril. © PLANET Pix/ZUMA-REA

Des démonstrations saoudiennes à la discrétion d’Alger, les réactions régionales à l’attaque chimique du 4 avril et à la punition américaine sont particulièrement révélatrices. Tour d’horizon.

En 63 heures, de l’attaque au gaz d’un bourg syrien en zone rebelle, le 4 avril, à la réplique foudroyante du président américain sur une base du régime de Damas, le 7 avril, les cadavres cireux des 87 victimes empoisonnées et le fracas des Tomahawk ont convoqué les pires cauchemars du Proche-Orient.

Des démonstrations saoudiennes à la discrétion d’Alger, les réactions régionales au sacrilège chimique et à la punition américaine trahissent le degré d’implication de certains États dans le conflit comme le malaise de la plupart des autres face à une situation redevenue délétère. Un consensus – rassurant pour les régimes arabes conservateurs – avait pourtant commencé à se préciser.

Les États-Unis de Donald Trump allaient achever de déléguer la gestion de la crise syrienne à la Russie poutinienne. Riyad, Doha et Ankara étaient bridés. Alger, Tunis et Le Caire pouvaient trahir des sentiments plus favorables aux forces gouvernementales syriennes qu’à leurs oppositions armées. Encore loin d’être réhabilité, Bachar al-Assad était devenu moins infréquentable, on le reconnaissait incontournable, voire indispensable.

 Le rôle d’Assad à l’avenir est incertain, il semblerait qu’il ne soit plus en position de gouverner le peuple syrien

Le 30 mars, le nouveau secrétaire d’État américain, Rex Tillerson, a déclaré en Turquie : « Le sort du président Assad, à long terme, sera décidé par le peuple syrien. » Washington avait parlé : Assad allait rester, le nœud syrien était tranché, et les capitales arabes non engagées dans le conflit n’auraient plus à prendre parti.

Retournement de situation une semaine plus tard. Juste avant la salve de Tomahawk, Tillerson assène : « Le rôle d’Assad à l’avenir est incertain et, avec les actes qu’il a perpétrés, il semblerait qu’il ne soit plus en position de gouverner le peuple syrien. » Réactions immédiates des ennemis radicaux d’Assad qui avaient été forcés à la modération par Washington et Moscou. Les Turcs, les Saoudiens et les Qataris ont tempêté après l’attaque chimique du 4 avril à Khan Cheikhoun et exulté après les frappes du 7 avril.

La réponse de Donald Trump

Le 5 avril, le ministre qatari des Affaires étrangères, qualifiant le massacre de « message terrible du régime de Damas », appelle à en punir les responsables. « Ô Assad l’assassin, comment vas-tu échapper à leur malédiction ? » profère le président turc Recep Tayyip Erdogan, évoquant la centaine de victimes. Comme le Qatar, l’Arabie saoudite appelle l’ONU à prendre des mesures décisives pour faire cesser ce genre de crimes.

Le lendemain, les États-Unis ayant évoqué la possibilité de représailles unilatérales, Erdogan interpelle Trump : « Je vous remercie, mais ne vous limitez pas aux paroles, il faut des actions. » Celles-ci se concrétisent quelques heures plus tard. Riyad applaudit la « courageuse décision » de Trump, comme le Koweït, Bahreïn et les Émirats.

Autre État de la région à avoir immédiatement réagi de la même manière, Israël, l’allié indéfectible des États-Unis, a certes en partage avec le Golfe l’ennemi iranien, mais le fait que Damas puisse encore détenir des armes chimiques dont pourrait s’emparer le Hezbollah représente de surcroît une menace existentielle pour l’État hébreu.

Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, entouré de ses homologues iranien et syrien le 14 avril à Moscou. Crédit : Pavel Golovkin/AP/SIPA

Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, entouré de ses homologues iranien (à dr.) et syrien,le 14 avril à Moscou. © Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, entouré de ses homologues iranien et syrien le 14 avril à Moscou. Crédit : Pavel Golovkin/AP/SIPA

L’Iran, seul allié régional d’Assad, a été aussi prompt à s’emporter contre les frappes américaines : « L’action unilatérale est dangereuse, destructrice et viole les principes du droit international. »

Des États schizophrènes

D’autres États, proches du brasier syrien, alliés de Washington mais ayant suivi des directions ambiguës ces derniers temps par rapport à Damas, ont fait des déclarations moins éruptives, avec des mots moins tranchés. En partie consumé par le feu jihadiste, l’Irak est tiraillé entre son alliance avec l’Iran et le soutien que lui apportent les États-Unis, notamment dans sa lutte contre Daesh : si le Premier ministre, Haïdar al-Abadi, a, le 8 avril, au téléphone avec le vice-président américain, « dénoncé le crime » de l’attaque chimique, son ministre des Affaires étrangères a mis en doute la responsabilité du régime syrien dans cette affaire.

Schizophrénie concertée ? Sous le volcan syrien, la Jordanie, qui, après avoir accueilli des milices rebelles, relance sa coopération sécuritaire au plus haut niveau depuis janvier, a rappelé, le 7 avril, son attachement à une solution politique, tout en estimant que la frappe américaine envoyait un message clair aux auteurs d’attaques contre les civils « quels qu’ils soient ».

À Washington, le 5 avril, après s’être rendu à Moscou fin janvier, le roi Abdallah tente ainsi de ménager la chèvre et le chou, mais surtout de préserver son État du séisme régional annoncé en 2011 par un Assad dont le souverain jordanien voyait alors, à tort, la chute rapide.

Le 7 avril également, dans un communiqué très neutre, Le Caire appelle les États-Unis et la Russie à contenir le conflit et à lui trouver une solution définitive. Allié stratégique de Washington – il a été le premier chef d’État arabe à rendre visite à M. Trump, le 3 avril –, le président Sissi cherche aussi à entretenir les meilleures relations avec Moscou. Et il lui aurait en outre été difficile d’approuver le bombardement d’une armée syrienne dont il a soutenu ouvertement l’action en novembre 2016.

Neutralités algérienne et égyptienne

Du côté d’Alger, la réaction s’est fait attendre. Le 9 avril, la déclaration du ministre des Affaires maghrébines, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes, Abdelkader Messahel, reprenait comme un mantra la doctrine immuable en matière de relations internationales : « L’Algérie, qui a toujours inscrit sa démarche dans le cadre du respect de la légalité internationale, rappelle que la solution au conflit syrien ne peut être que politique, fondée sur le dialogue inclusif, la réconciliation nationale et la lutte contre le terrorisme. »

N’évoquant ni faits ni responsables, la prudente déclaration, dont la neutralité fait écho à celle du Caire, ménage aussi bien l’allié historique russe que les États-Unis, partenaire à l’importance croissante. Et elle se garde d’évoquer l’armée syrienne, dont la victoire sur les insurgés à Alep en décembre avait été saluée comme « une défaite du terrorisme » par le ministre algérien des Affaires étrangères.

Mais si le concept de « respect de la légalité internationale » peut s’appliquer aussi bien au principe de souveraineté des États – contre les bombardements américains – qu’au respect de la Convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques, à laquelle Damas a adhéré en 2013, les termes de « lutte contre le terrorisme » renvoient plus à la lutte du régime contre une insurrection dominée par les salafistes et les jihadistes qu’à la terreur armée déployée par ce régime.

La sympathie d’Alger pour le camp Assad ne fait plus mystère

Le 17 avril, à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance de la Syrie, le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, a souhaité officiellement à son homologue syrien, « au nom du peuple et du gouvernement algériens et en [son] nom personnel, [ses] chaleureuses félicitations et [ses] vœux les meilleurs, priant Dieu Tout-Puissant de [lui] accorder santé et bonheur ». La sympathie d’Alger pour le camp Assad ne fait plus mystère.

Petit État révolutionnaire en délicate transition politique, la Tunisie a, dès le 6 avril, condamné fermement l’attaque chimique, mais son appel à une enquête internationale lui permet de ne pas prendre parti. Et ses dirigeants se sont bien gardés de suivre le puissant syndicat de l’UGTT dans sa condamnation des frappes américaines : la coopération avec Washington est essentielle pour préserver la sécurité du pays, et Tunis n’a pas vu d’un mauvais œil les bombes américaines quand elles se sont abattues, par exemple, sur un camp de jihadistes tunisiens dans les environs de Sabratha, en Libye, en février 2016.

Le Maroc prend de la distance

Frère éloigné de la Syrie, le Maroc, enfin, s’est tenu à bonne distance des événements, ne commentant ni la frappe chimique ni les représailles américaines. Une évolution par rapport à 2013, quand Rabat avait condamné l’attaque chimique de Damas et dénoncé la responsabilité du régime.

Le nouveau gouvernement marocain pourrait arguer de la formation en cours des cabinets qui l’accapare, mais les condoléances royales adressées à l’Égypte le jour même des attentats qui ont fait 40 victimes dans des églises coptes soulignent la réactivité de la diplomatie chérifienne.

Le lointain Maroc a-t-il choisi la voie de la « distanciation » par rapport au délétère conflit syrien, du nom de la politique élaborée dès 2011 par le Liban pour se garder des représailles d’un bord ou de l’autre en s’abstenant de tout commentaire ou prise de position officiels ?

 La situation est dangereuse, la stabilité des pays arabes est menacée. Nous faisons face à un complot qui vise notre sécurité commune

Un temps menacé par le Printemps arabe, le pouvoir a su faire à temps les justes concessions qui ont accouché d’une nouvelle Constitution et permis aux islamistes de remporter les élections de 2011. Mais, en avril 2016, les convulsions du monde arabe ont permis au roi Mohammed VI, en visite en Arabie saoudite, de dénoncer « un automne calamiteux » : « La situation est dangereuse, la stabilité des pays arabes est menacée. Nous faisons face à un complot qui vise notre sécurité commune. »

Le mois précédent, le souverain chérifien avait effectué une rare visite en Russie, alliée d’Assad. Cinq ans après les révoltes, la diplomatie chérifienne a pu à nouveau afficher sans complexe son conservatisme monarchique, mais, confrontée par l’imprévu aux contradictions entre cette vision et les impératifs de ses alliances occidentales, elle a pu estimer que « le silence est le sanctuaire de la prudence ».


Stocks démantelés

1 300 tonnes d’agents chimiques, dont 581 tonnes de matériel pour produire du sarin et 19,8 tonnes d’agents destinés au gaz moutarde, ont été évacuées de Syrie entre septembre 2013 et août 2014, date à laquelle la destruction de l’arsenal chimique syrien a été officiellement annoncée