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Cédric Villani : « En Afrique, il y aura bientôt plus d’étudiants en sciences qu’en Asie »

Cédric Villani (France), mathématicien, directeur de l'Institut Henri-Poincaré de l'Université Pierre et Marie Curie et professeur. Il a reçu la médaille Fields en 2010. A Paris, le 03.02.2017. Vincent Fournier/JA © Vincent Fournier/JA

Chaque année, ce mathématicien aux allures de dandy donne des cours et des conférences dans plusieurs pays du continent et participe à des conseils scientifiques. Avec beaucoup d’optimisme.

Certains surdoués ont une araignée au plafond. Lui a pris l’habitude de la porter au revers de sa veste. Pour recevoir Jeune Afrique, Cédric Villani a choisi un spécimen en argent façonné par un artiste nigérien. Star mondiale des mathématiques depuis qu’il a obtenu la médaille Fields en 2010, le chercheur doit une partie de sa notoriété à son allure de héros romantique, que l’on dirait sorti de l’imagination du réalisateur Tim Burton.

Lavallière nouée autour du cou, costume trois pièces, cheveux longs encadrant un visage émacié à la carnation pâle, le quadragénaire ne passe jamais inaperçu. Au troisième étage de l’Institut Poincaré, qu’il dirige depuis 2009, Cédric Villani a fait de son bureau un cabinet de curiosités. Masque éléphant du Cameroun, statuette en bois et chéchia tunisienne donnent une couleur africaine à ce capharnaüm.

La « Lady Gaga des maths »

Assis à sa table de travail, au milieu de piles de livres et de dossiers, le scientifique a pris l’habitude d’utiliser son antre du 5e arrondissement de la capitale parisienne pour faire la promotion de sa discipline. Conscient de l’intérêt qu’il suscite, celui qui se surnomme la « Lady Gaga des maths » consacre un tiers de son temps à répondre avec une grande liberté de ton aux sollicitations des médias, des entreprises et des décideurs politiques.

Deux à trois semaines par an, il joue les évangélistes sur le continent, de l’Algérie au Rwanda. L’Afrique subsaharienne, qu’il a vraiment découverte en 2010 à l’invitation du Béninois Wilfrid Gangbo, professeur à l’Ucla (Université de Californie à Los Angeles), est devenue pour lui une terre d’inspiration pour laquelle il nourrit de grandes ambitions. Rencontre.

Jeune Afrique : En décembre 2016, vous avez visité trois pays : le Rwanda, le Bénin et le Cameroun. Quel est votre rapport à l’Afrique ?

Cédric Villani : Je suis allé pour la première fois en Afrique subsaharienne en 2010, d’abord au Sénégal, puis au Cameroun, au Bénin, au Rwanda… Désormais, je m’y rends chaque année durant deux à trois semaines. Je donne des cours de niveau licence ou master, je participe à des conseils scientifiques, je rencontre des personnalités politiques, je donne des conférences publiques, des interviews aux médias. Tout ce qui permet de populariser l’activité scientifique.

Parallèlement, je participe à deux initiatives en tant que membre de leur conseil scientifique. Celle de l’Institut africain des sciences mathématiques (AIMS), basé à Kigali, qui cherche à établir une structure scientifique en réseau, et celle du programme soutenu par la Banque mondiale depuis le Bénin, qui s’adresse aux étudiants de niveau thèse et post-doctorat.

Si Einstein était né au Sénégal, il n’aurait pas fait la même carrière. Créer les bonnes conditions est une question de gouvernance

Vous annoncez que le prochain Einstein sera africain. Doit-on y croire ?

Ce slogan n’est pas le mien mais celui de l’AIMS, que j’ai repris à mon compte. Pour y parvenir, il faudra satisfaire à deux exigences. D’abord, des cerveaux exceptionnels. On en trouve partout dans le monde, et la démographie est du côté de l’Afrique.

Dans quelques années, le réservoir d’étudiants en sciences y sera plus important qu’en Asie, notamment parce que le continent est encore une zone en fort développement. C’est souvent quand on espère, grâce à la science, aller vers plus de progrès, améliorer sa condition, que l’on s’engage dans des carrières scientifiques. Et en Chine, de ce point de vue, les choses ont déjà changé.

L’autre facteur, c’est l’environnement. Si Einstein était né au Sénégal, il n’aurait pas fait la même carrière. Créer les bonnes conditions est une question de gouvernance. Cela dépend de la capacité des gouvernements à mettre en place des centres d’excellence où les meilleurs jeunes du continent seront au contact des chercheurs de classe mondiale.

L’Afrique peut-elle se développer sans une recherche de haut niveau ?

C’est toujours possible, mais la recherche est un facteur crucial pour se développer, ne pas dépendre de la technologie des autres, ne pas être un suiveur. Si vous voulez être maître de votre destin et participer à la marche du monde, il vous faut une recherche de haut niveau.

Toutes les entreprises qui s’inscrivent dans une compétition internationale, comme Total ou BNP, cherchent à recruter des matheux

Particulièrement en mathématiques…

Oui, parce que la transition numérique repose énormément sur des compétences mathématiques. Ma discipline est bien plus importante qu’il y a dix ou vingt ans. Toutes les entreprises qui s’inscrivent dans une compétition internationale, comme Total ou BNP, cherchent à recruter des matheux.

Quels sont les pôles les plus forts sur le continent en matière de recherche en mathématiques ?

En mettant de côté l’Afrique du Sud, on peut citer le Bénin, le Sénégal et le Cameroun, où l’on trouve des formations de bon niveau et des masses critiques d’étudiants.

Au Bénin, l’Institut de mathématiques et de sciences physiques (IMSP) a été le premier établissement subsaharien à délivrer des thèses en mathématiques (hors Afrique du Sud). Il y a dans ce pays une culture de l’écrit et des règles. Cela s’accompagne généralement d’une forte bureaucratie, et c’est un climat dans lequel l’esprit mathématique se développe bien.

Il faut ajouter le Nigeria, davantage porté sur la recherche industrielle. Et puis il y a une expertise plus diffuse mais réelle dans certains pays d’Afrique de l’Est, autour de thématiques qui lient virologie et mathématiques.

Il serait dangereux de penser que les pouvoirs publics doivent gérer le tout-venant et le privé, l’excellence

Parmi les pays qui ont progressé, vous citez aussi le Rwanda. Pour quelles raisons ?

Ce pays se caractérise par un enseignement supérieur qui ne compte que de très petits effectifs, des établissements avec des gens très motivés, des enseignants compétents, dont certains viennent de l’étranger.

Pour l’instant ils n’ont pas de force de frappe. Mais il est souvent plus facile de construire quelque chose de grand à partir d’un petit noyau que de faire avancer un mammouth. On y trouve aussi de bonnes conditions de travail, une ambiance propice à la science avec un discours qui, du sommet de l’État aux entreprises, laisse transpirer une volonté d’avancer vers le progrès.

Vous dites que le nombre, c’est-à-dire la démographie, est une hantise lorsqu’on parle d’éducation en Afrique, au Maghreb comme au sud du Sahara. Le salut peut-il venir du privé ?

Le privé peut être une solution. Mais il serait dangereux de penser que les pouvoirs publics doivent gérer le tout-venant et le privé, l’excellence. Certains diront que c’est ce qui se passe aux États-Unis. Mais, quand on regarde le modèle européen, l’excellence est plutôt du côté public.

Pourquoi êtes-vous si attaché à l’excellence dans l’école publique ?

Dévaloriser le public, c’est envoyer un message pernicieux. Si la puissance nationale perd sa fierté et son exigence, tout se délite, et vous allez de dérive en dérive. Les diplômes se dévalorisent et, dans un contexte africain où les métiers de fonctionnaires bénéficient d’un grand prestige, le risque est de sombrer dans une routine où plus personne ne cherche à se dépasser. Il est important de valoriser la fonction publique et de l’emmener vers l’excellence.

Grâce à l’AIMS, j’ai vu émerger quelques jeunes fort brillants

Mais, à l’heure actuelle, ce sont des initiatives privées comme celle de l’AIMS qui essaient de tirer les mathématiques africaines vers le haut. Qu’a apporté ce projet depuis son lancement en 2003 ?

Pour l’instant, le principal mérite de ce réseau est de participer à une prise de conscience internationale de l’importance des mathématiques. Si le projet a été lancé en 2003 en Afrique du Sud, les grandes manœuvres sont beaucoup plus récentes. L’antenne au Sénégal existe depuis 2011, et les autres ont été créées après cette date.

Grâce à l’AIMS, j’ai vu émerger quelques jeunes fort brillants, qui sont actuellement en post-doctorat. Une étape importante sera atteinte dans les prochaines années, quand on adossera des unités de recherche aux centres régionaux.

Pour le moment, ils offrent seulement des formations de niveau master. L’AIMS cherche aussi à nouer des liens avec les universités, mais son ambition n’est pas de leur faire concurrence. L’idée est de leur dire : « Envoyez-nous de bons éléments. » Ils baigneront dans une sorte d’élite internationale, avant de réintégrer le système public.

Pensez-vous que la généralisation d’internet et la multiplication des Moocs (Massive Open Online Courses – formations en ligne ouvertes à tous) puissent apporter une réponse au défi démographique ?

Jusqu’à maintenant, l’impact des Moocs est très décevant sur des sujets durs comme les mathématiques. J’en parle en connaissance de cause puisque j’en ai réalisé un en collaboration avec le chercheur sénégalais Diara Seck, il y a deux ans, et que je recommence cette année.

Les raisons sont simples : il est très difficile de mobiliser les étudiants sur la durée quand ils ne sont pas immergés dans un écosystème, quand il n’y a pas d’environnement humain pour les motiver. Et c’est encore plus difficile si le Mooc n’est pas diplômant, car les étudiants veulent un retour sur investissement.

Là encore les obstacles sont nombreux. Il faut être rattaché à une plateforme qui puisse délivrer un certificat. Comment corrige-t-on les examens ? A-t-on atteint une masse suffisamment importante pour mettre en place une correction par les pairs ? Comment s’assure-t-on de l’identité des étudiants qui passent l’examen ?

Sans compter les difficultés nées de la mauvaise qualité de la connexion internet. De grands prophètes sont arrivés pour dire que les problèmes de l’Afrique étaient résolus. Mais, en réalité, c’est plus compliqué.

C’est de l’Afrique que sont venus les pionniers du mobile banking

Ces dix dernières années, l’économie africaine a vu émerger au sein du secteur privé des champions continentaux. Voyez-vous ces entreprises s’engager pour développer la recherche ?

Le temps du développement scientifique est bien plus long que le temps du développement économique. Alors qu’en trois ans une entreprise peut devenir un acteur qui compte, recruter des centaines de personnes, dans le monde universitaire, c’est beaucoup plus lent.

Établir des ponts entre les deux ne peut se faire que progressivement. Quand ça marche, c’est exceptionnel. Cela a été une des grandes forces de l’Amérique au cours du XXe siècle. On peut espérer que cela arrive dans le contexte africain.

Les scientifiques ont-ils une part de responsabilité en ne jetant pas suffisamment de ponts en direction des entreprises ?

Je pense que cela fait maintenant partie de notre responsabilité de participer à la création de ces liens, d’organiser des conférences, d’expliquer aux entreprises qu’il faut discuter avec les scientifiques, qu’il faut embaucher des gens qui ont une formation scientifique.

L’Afrique est en queue de peloton en matière de dépôts de brevets. En attendant, peut-on dire que c’est néanmoins une terre d’innovation ?

Oui, au sens où elle a sur certains sujets une longueur d’avance sur les autres régions du monde. C’est de l’Afrique que sont venus les pionniers du mobile banking. Avant, du fait de la faible bancarisation, la solution dans beaucoup de régions consistait à cacher son argent dans ses chaussettes ou son matelas. Et puis les grands opérateurs téléphoniques se sont lancés.

Nous devons voir l’Afrique comme réservoir de jeunesse

Depuis quelques années, la France réaffirme son intérêt pour l’Afrique. Est-il visible dans le domaine de la collaboration scientifique ?

À titre personnel, je trouve que c’est très insuffisant et que les pouvoirs publics français devraient avoir une politique plus proactive, en réservant des places pour les thésards et post-doctorants africains dans nos laboratoires.

Évidemment, il y a l’écueil fantôme de la Françafrique qui vient parfois polluer les débats, mais globalement le capital sympathie pour la France est très fort sur le continent. Nous devons voir l’Afrique comme réservoir de jeunesse, avec des étudiants qui seront culturellement beaucoup plus proches de nous que les étudiants asiatiques.

Ce discours trouve-t-il un écho chez les décideurs politiques français ?

Souvent ils nous disent « oui, vous avez raison ». Mais en pratique… la France met du temps à se débarrasser de ses vieux sentiments colonialistes. Les postures culturelles sont les plus longues à faire évoluer. L’Afrique est encore souvent assimilée à la seule production de matières premières.

Petit à petit, on note tout de même un changement de mentalité. Atos, dirigé par Thierry Breton, a ouvert mi-2016 un centre de services informatiques à Dakar. Emmanuel Macron, candidat à l’élection présidentielle, parle de coopération technologique avec l’Afrique.

Sur le continent aussi, il y a un travail à faire, car on a insidieusement assimilé les discours condescendants. Cela veut dire avoir la volonté de jouer un rôle dans tous les secteurs de production, de l’agriculture à la haute technologie, pour ne pas rester à la traîne. C’est une question de souveraineté.

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