Proche de Mobutu, Bozizé, Condé… Qui est Saifee Durbar, ce businessman discret ?

Saifee Durbar à Londres, le 5 avril. © Richard Cannon pour JA

De la RD Congo à la Centrafrique, Saifee Durbar, l’un des hommes d’affaires les plus influents du continent, a engrangé des milliards et se prévaut de détenir de lourds secrets. JA l’a rencontré.

Des mœurs africaines, il a retenu cette leçon élémentaire : c’est à l’ombre que se tiennent les discussions importantes. Sur le continent – que l’intéressé parcourt depuis plus de deux décennies –, le nom de Saifee Durbar n’est connu que des initiés. Son pedigree aurait pourtant de quoi lui assurer une certaine notoriété : conseiller d’Ange-Félix Patassé, ministre de François Bozizé, investisseur dans le Congo de Mobutu puis dans celui de Laurent-Désiré Kabila, visiteur régulier d’Omar Bongo Ondimba… Saifee Durbar est tout à la fois un businessman inspiré, un intermédiaire prisé et le détenteur revendiqué de quelques secrets sulfureux, comme celui relatif au rachat de la société Uramin par le groupe nucléaire français Areva, en 2007.

En Afrique, des palais présidentiels aux milieux d’affaires, on connaît l’homme. Mais de là à l’admettre… Certaines personnalités haut placées nient – contre toute évidence – l’avoir rencontré. D’autres évoquent « un bienfaiteur, comme Bill Gates, mais avec un nom qui dérange ».

Fantomatique, Saifee Durbar ? Il est pourtant tout aussi réel que les bureaux londoniens où JA l’a rencontré, en avril. Entre une gorgée de boisson protéinée et une bouchée de falafel, passant sans préavis d’une anecdote à une autre et du français à l’anglais, il est intarissable sur son parcours et raconte comment il a su faire fructifier ses affaires.

« Nawab »

L’histoire de Saifee Durbar débute en 1962, dans l’État indien du Gujarat, à une centaine de kilomètres de la frontière pakistanaise. C’est dans ces contrées immortalisées par Rudyard Kipling que naît le petit-fils de l’un des derniers nawab de la région. Sa famille, restée proche des Anglais après la décolonisation, a conservé le contrôle de ses possessions, en Inde comme au Pakistan. Son père gère des usines de textile, de plastique ou de métallurgie. Après des études en Angleterre puis au Pakistan, le rejeton rejoint l’entreprise familiale avant de se mettre à son compte en 1987.

Dès 1993, sous le règne de Mobutu, l’homme d’affaires a commencé à investir au Zaïre. © Nicolas Jose/SIPA

C’est d’abord sur les rives de la Tamise, loin des flots tumultueux de l’Oubangui ou du fleuve Congo, que Saifee Durbar a commencé à bâtir sa fortune. Après avoir fait ses premières armes dans l’import-export entre la Grande-Bretagne, le Pakistan et l’Inde, il hérite de ses parents – qui se sont mariés en Arabie saoudite – de connexions de haut niveau dans les monarchies du Golfe et se lance avec succès dans la gestion de portefeuilles financiers à neuf zéros. En 1995, il perd 1 milliard de livres sterling sur une unique opération. Une paille !

Tropisme africain

Très tôt, Durbar cultive un tropisme africain. En 1993, grâce à un ami banquier, il pose son attaché-case au Zaïre. Des infrastructures à l’immobilier, ses affaires y prospèrent jusqu’à la chute de Mobutu, en 1997. Des états de service qui ne l’empêcheront pas de garder un pied dans le pays après l’avènement de Laurent-Désiré Kabila, mais les relations seront plus fraîches avec son fils Joseph, arrivé au pouvoir en 2001.

J’ai fait venir des investisseurs des États-Unis, de Suisse ou du Moyen-Orient. J’ai monté la première compagnie de transport public à Bangui en rachetant des bus de la RATP

Dans le même temps, Durbar se tourne vers la République centrafricaine, un eldorado dont le sous-sol regorge de promesses. René Koffi Bodombossou, le beau-frère togolais d’Ange-Félix Patassé, le président centrafricain de l’époque, est persuadé que le courtier indo-pakistanais est l’homme de la situation : Durbar saura selon lui tirer le meilleur des ressources de ce « pays de tous les possibles ».

L'ancien président centrafricain Ange-Félix Patassé a aidé et adoubé. Saifee Durbar © Vincent Fournier/JA

Son profil plaît au chef de l’État, et il devient son conseiller économique. « J’ai fait venir des investisseurs des États-Unis, de Suisse ou du Moyen-Orient, se targue-t-il. J’ai monté la première compagnie de transport public à Bangui en rachetant des bus de la RATP. »

Prestige

Durbar accompagne Ange-Félix Patassé lors de certains de ses déplacements – comme en 2000, à Genève, à l’occasion d’un sommet de l’ONU –, le faisant profiter de son avion privé. Le chef de l’État se met d’ailleurs en tête d’en acquérir un et mandate son conseiller à cet effet. Le choix se porte sur un Boeing 747 VIP, moyennant 30 millions de dollars, par l’entremise d’un « ami arabe », le ministre koweïtien du Pétrole.

Je me suis éloigné de la Centrafrique à partir de 2001. Je suis un homme d’affaires, je cherche à gagner de l’argent, mais cela doit aussi profiter au pays, or ce n’était plus le cas

Ange-Félix Patassé est persuadé que ce palais volant, dont l’entretien est hors de prix, servira son prestige, alors même qu’il ne parvient pas à payer ses fonctionnaires. « J’ai compris que ça ne tournait pas rond, et je me suis éloigné de la Centrafrique à partir de 2001. Je suis un homme d’affaires, je cherche à gagner de l’argent, mais cela doit aussi profiter au pays, or ce n’était plus le cas », explique Durbar. En 2003, Patassé est renversé par François Bozizé. C’est alors que s’ouvre le deuxième acte de l’aventure centrafricaine de Saifee Durbar.

Bras de fer

Militaire de carrière, François Bozizé n’a rien d’un économiste. Afin d’exploiter les ressources minières du pays, il se tourne aussitôt vers Durbar : « Saifee, j’ai pris le pays. J’ai besoin de toi. » Le premier dossier d’envergure qui tombe entre ses mains est celui du gisement d’uranium de Bakouma. La concession appartient à Areva, mais les opérations n’ont jamais débuté. Sur les conseils de Durbar, Bozizé décide donc de réattribuer une partie des concessions détenues par la compagnie française.

La zone centrale de Bakouma est alors attribuée à une minière canadienne, Uramin. Mais l’exploitation ne commence toujours pas. En août 2006, chargé par le ministre des Mines, Sylvain Ndoutingaï, d’éclaircir la situation, Durbar a rapidement des soupçons : Areva se préparerait à racheter Uramin. La suite est connue. En octobre, des négociations en vue d’une reprise (pour 375 millions d’euros) de la compagnie canadienne par le groupe français échouent. Le cours de l’action d’Uramin continue de grimper et, en juin 2007, Areva fait une offre publique d’achat pour… 1,8 milliard d’euros ! L’accord est conclu. Mais à Bangui, certains grincent des dents.

François Bozizé, chef de l’État centrafricain de 2003 à 2013, a adoubé Saifee Durbar. © Vincent Fournier/JA

L’État centrafricain détient en effet 15 % d’Uramin. Or, selon Durbar, l’acquisition a eu lieu à l’insu des autorités, qui auraient dû en être informées. Bozizé riposte. Son homme de confiance missionne Keith Hunter, un ancien enquêteur de Scotland Yard, pour rechercher d’éventuelles irrégularités. Le dossier que ce dernier constitue contiendrait des preuves que l’affaire a donné lieu à des versements de commissions et de rétrocommissions.

Brother, tu crois que je me lancerais dans une escroquerie pour 350 000 dollars, alors que j’ai un yacht amarré près de Cannes !

Un bras de fer s’engage. Bangui bloque les permis d’exploitation du géant du nucléaire, à qui il réclame près de 200 millions d’euros en guise de dédommagement. En août 2008, un compromis est finalement trouvé : Areva accepte de verser 10 millions d’euros à l’État centrafricain, auxquels doivent s’ajouter 50 millions de plus sous forme d’avance sur la production. Entre-temps, la chance de Saifee Durbar a tourné.

En août 2007, la France a lancé contre lui un mandat d’arrêt international à la suite de sa condamnation en appel pour escroquerie. Une affaire datant de 1995 qu’il estime « montée de toutes pièces ». « On m’a mis sur le dos une escroquerie montée par un banquier irlandais au prétexte que c’est moi qui l’avais présenté à l’une des banques impliquées », résume-t-il. Et d’ironiser : « L’arnaque portait sur quelque 3 millions de dollars, à répartir entre huit personnes, soit un peu plus de 350 000 dollars par tête. Brother, tu crois que je me lancerais dans une escroquerie pour 350 000 dollars, alors que j’ai un yacht amarré près de Cannes ! » Durbar en est convaincu : les Français ont cherché à l’écarter.

La France veut limiter l’influence de Saifee Durbar, notamment en utilisant les poursuites judiciaires contre lui

Il est vrai que, à Paris, l’homme n’a pas bonne presse. En 1999, c’est lui qui avait conseillé à Ange-Félix Patassé de faire pression sur Air France pour que la compagnie accepte l’augmentation des taxes à l’aéroport de Bangui. Le transporteur n’avait pas cédé, mais avait perdu dans l’histoire un vol hebdomadaire. Surtout, la diplomatie française scrute Saifee Durbar depuis qu’il a mis un pied dans le marché de l’uranium. Elle voit en particulier d’un mauvais œil sa proximité avec François Bozizé et Sylvain Ndoutingaï, soupçonnés d’enrichissement personnel et qui bénéficiaient des informations obtenues par l’homme d’affaires via ses relations dans le monde de l’intelligence économique.

Immunité

En octobre 2008, l’ambassadeur américain à Bangui fait état, dans un télégramme diplomatique, de la volonté de la France de « limiter l’influence de Saifee Durbar, notamment en utilisant les poursuites judiciaires contre lui ». « Ce qui les agaçait, confie une source proche des services secrets de l’Hexagone, c’est qu’il ne jouait pas le jeu de la France. Il conseillait Bozizé en fonction des intérêts des Centrafricains et des investisseurs. » Selon l’opposant Martin Ziguélé, qui s’était confié au diplomate américain, Saifee Durbar était le gestionnaire d’un fonds devant servir de parachute doré à Bozizé au cas où il perdrait le pouvoir.

Le président centrafricain tentera bien de mettre son protégé à l’abri en le nommant vice-ministre des Affaires étrangères, lui offrant ainsi l’immunité diplomatique. Mais Paris considère cette nomination purement honorifique – Durbar n’assiste pas au Conseil des ministres – comme un affront. Si, à Bangui, son Falcon 900, ses contacts dans le golfe Persique ou sa proximité avec des hommes influents, comme le diamantaire belge Marc Damski, impressionnent toujours, son image apparaît écornée. Progressivement, suite aux pressions de la France, le golden boy indo-pakistanais est lâché par Bozizé. Il quitte la Centrafrique pour Londres, avec dans ses bagages le dossier qu’il a constitué sur le rachat controversé d’Uramin.

L’Afrique est le continent du futur. Il y a énormément d’investissements à réaliser pour lui permettre de se développer

Fin 2009, Durbar accepte de négocier son extradition vers la France. « Je voulais solder les comptes, mais il me fallait des garanties quant à ma sécurité », explique-t-il. Après un séjour de trois mois au quartier VIP de la prison de la Santé, à Paris, il est placé en liberté surveillée dans un confortable appartement du 9e arrondissement. Un bracelet électronique à la cheville, il y retrouve femme et enfants et continue de gérer ses affaires à distance.

En septembre 2010, il est autorisé à quitter l’Hexagone. Pas question de renouer avec la Centrafrique, où Areva a repris la main – sans pour autant démarrer l’exploitation de Bokouma – et où son ancien protecteur, François Bozizé, sera renversé par les rebelles de la Séléka en mars 2013. Mais Durbar ne tourne pas le dos à l’Afrique pour autant. À travers deux de ses sociétés londoniennes, Girc et Bridge Africa, il intervient dans divers secteurs comme l’eau, les infrastructures ou l’immobilier.

« L’Afrique est le continent du futur. Il y a énormément d’investissements à réaliser pour lui permettre de se développer », confie-t-il. Proche de l’entourage du président Alpha Condé, l’homme a introduit en Guinée des entreprises américaines, à l’instar de General Electric. Il s’est également impliqué dans différents projets, du Cameroun à l’Afrique de l’Ouest, et a lancé une fondation – Kutamani – qui envoie du matériel scolaire sur le continent.

Saifee Durbar reste surtout un témoin capital dans le scandale Uramin, affirmant en privé détenir les clés de ce que lui-même qualifie d’« affaire d’État ». Coup de bluff ? « On a tout fait pour éviter qu’il vienne témoigner devant la justice française », avance une source proche du dossier. En attendant le jour où il abattra son jeu, Saifee Durbar, enchaînant les cigares, affiche un sourire gourmand derrière un écran de fumée.


Sur la piste d’uramin

Diamants, uranium, jets privés, détectives, « monarques » africains… La vie de Saifee Durbar tient d’un scénario à la James Bond. Il est d’ailleurs devenu un personnage littéraire, sous la plume de Vincent Crouzet. Cet ancien de la DGSE a écrit deux ouvrages, Radioactif et Une affaire atomique, autour de l’affaire Uramin, qui fait aujourd’hui l’objet de deux informations judiciaires distinctes instruites par le magistrat français Renaud Van Ruymbeke.

Il y décrit un géant du nucléaire coupable d’avoir surpayé Uramin, alors qu’il savait ses gisements inexploitables, et le soupçonne d’avoir alimenté au passage une caisse noire en générant de juteuses rétrocommissions. Or c’est Saifee Durbar lui-même qui l’avait lancé sur cette piste en 2009. Après avoir d’abord mis en doute sa version des faits, Crouzet avait dû se rendre à l’évidence : « Il avait des informations précises et détenait des documents », résumait-il à la sortie de son premier livre.