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Syrie, Corée du Nord, Afghanistan : Donald Trump, girouette fatale

Lancement d’un missile de croisière contre une base aérienne près de Homs, en Syrie,le 6 avril. © U.S. Navy/Cover Images/SIPA

Il se présentait comme un intraitable isolationniste. Et voilà que, de la Syrie à la Corée du Nord et à l’Afghanistan, ses généraux jouent les docteurs Folamour. Sur à peu près tous les sujets de politique étrangère, il soutient tour à tour une chose et son contraire. Vertigineux !

Président imprévisible, Donald Trump conduit une politique étrangère… qui ne l’est pas moins. Trois mois après son entrée en fonction, quelques lignes directrices sont néanmoins en train d’apparaître : l’influence exorbitante des militaires au sein de son administration, l’absence d’une véritable doctrine en la matière et la fin d’une certaine « pudeur » américaine concernant le recours à la force.

Une fascination pour l’armée

Trump, qui, adolescent, fit ses classes à l’Académie militaire de New York (il fit, en revanche, des pieds et des mains pour ne pas être envoyé au Vietnam), conserve une fascination pour l’armée. Il s’entoure de militaires de haut rang plus qu’aucun autre président avant lui et s’apprête à augmenter de 54 milliards de dollars (environ 50,8 milliards d’euros) le budget de la défense.

Les manettes du Pentagone ont été confiées au général James Mattis, alors que ce poste est traditionnellement l’apanage des civils. Le général Joseph Dunford, président du Joint Chiefs of Staff, et le général (trois étoiles) Herbert R. McMaster ont pour leur part été nommés conseillers à la Sécurité nationale. Le second a remplacé au pied levé le général Michael T. Flynn, poussé à la démission en raison de ses contacts inavoués avec des responsables russes.

Quant au général (quatre étoiles) John F. Kelly, il dirige désormais la Sécurité intérieure. Ces quatre officiers supérieurs ont un point commun : ils ont tous combattu en Irak. Même Mike Pompeo, le nouveau directeur de la CIA, est diplômé de West Point et fut officier de cavalerie au temps de la guerre froide.

Alors que Barack Obama nourrissait certaines préventions à l’encontre des membres de l’establishment militaire (Robert Gates, qui fut son secrétaire d’État, parle dans ses Mémoires d’une véritable « défiance »), Trump leur prête une oreille plus qu’attentive et leur laisse toute liberté pour frapper les groupes terroristes là où ils l’entendent. En Afghanistan, par exemple, ou encore au Yémen et en Somalie, pays que le Pentagone qualifie désormais de « zones d’hostilité active », ce qui permet de les bombarder sans se soucier d’éventuels « dommages collatéraux ».

Du temps d’Obama, un drone ne pouvait tirer un missile que dans une zone de guerre.

Du temps d’Obama, un drone ne pouvait tirer un missile que dans une zone de guerre. Sauf si les militaires avaient la « quasi-certitude » qu’aucun civil ne risquait d’être tué ou blessé dans l’opération. Ailleurs, l’armée ou la CIA devaient apporter la preuve que la cible choisie représentait une menace imminente pour les États-Unis. Et c’est la Maison-Blanche qui prenait in fine la décision. Cette circonspection a conduit à une spectaculaire diminution des tirs de drone. Long War Journal, un site internet spécialisé, n’en a recensé l’an dernier que 38 au Yémen et 3 au Pakistan.

Ces règles de prudence ne s’appliquaient évidemment pas à la guerre contre l’État islamique en Syrie et en Irak. Mais elles entravaient bel et bien la conduite des opérations militaires au Yémen. En avril 2016, afin de riposter aux succès d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa), les Émirats arabes unis engagèrent dans ce pays des troupes qui ne bénéficièrent que d’un appui parcimonieux des drones américains, le Pentagone n’étant pas parvenu à prouver l’existence d’une quelconque « menace imminente » pour la sécurité des États-Unis.

Les bavures se multiplient

Depuis que Trump est aux affaires, le Pentagone n’a plus aucun compte à rendre, et les frappes en territoire yéménite se multiplient. Les bavures, aussi. Le 29 janvier, un raid des Navy Seals dans la province d’Al-Bayda a permis l’élimination de 14 combattants d’Aqpa. Et d’un nombre presque aussi important de civils : entre 4 et 12, parmi lesquels des femmes et des enfants. Fou de rage, William Owens, le père de William Ryan Owens, un Seal tué pendant les combats, a qualifié l’opération de « stupidité » et a refusé de rencontrer Trump.

Le Président est également revenu sur la décision de son prédécesseur de ne confier aucun tir de drone à la CIA. À preuve, l’élimination, en février en Syrie, d’Abou Hani al-Masri, un vétéran d’Al-Qaïda qui fut proche d’Oussama Ben Laden, a bel et bien été l’œuvre de la Centrale.

Du coup, les bavures se multiplient, tant dans la population civile que chez les militaires amis. Le United States Central Command (Centcom), qui dirige les opérations militaires au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Asie méridionale, a été contraint de reconnaître qu’une frappe de la coalition conduite par les États-Unis en Syrie avait, le 11 avril, causé la mort de 18 combattants alliés.

Le Pentagone enquête par ailleurs sur une malencontreuse frappe contre une mosquée dans le nord de ce même pays, qui aurait tué plus de 40 civils début avril (il s’agissait, paraît-il, d’un repaire de jihadistes), mais aussi sur une bavure qui aurait fait plus de 200 morts à Mossoul, en Irak, fin mars.

L’administration Trump est totalement désinhibé devant le recours à la force.

Tout confirme la totale désinhibition de l’administration Trump devant le recours à la force. Dans la nuit du 6 au 7 avril, elle a par exemple fait tirer 59 missiles Tomahawk contre une base aérienne près de Homs, en Syrie, d’où était partie deux jours auparavant une meurtrière attaque chimique contre le village de Khan Cheikhoun. Cette opération de représailles a été saluée par la plupart des responsables politiques américains, démocrates compris.

Le 13 avril, l’US Air Force n’a nullement hésité à larguer sur une base souterraine de l’EI, dans l’est de l’Afghanistan, une mégabombe de type GBU-43/B – la plus puissante dont elle dispose, hormis l’arme nucléaire – qui a tué au moins 90 jihadistes. Et l’envoi au large des côtes nord-coréennes du porte-avions à propulsion nucléaire USS Carl Vinson (le bâtiment devrait arriver en mer de l’Est le 25 avril) afin d’intimider le régime de Kim Jong-un s’inscrit dans la même logique.

D’autant que deux autres porte-avions américains, le USS Ronald Reagan et le USS Nimitz, croisent déjà dans les eaux asiatiques. On peut également évoquer la vente de douze avions de combat Super Tucano pour aider les autorités nigérianes à lutter contre Boko Haram. Le 17 janvier, ladite vente avait été bloquée par l’administration Obama après qu’un avion de l’armée nigériane avait bombardé par erreur un camp de réfugiés, faisant plusieurs dizaines de morts.

Continuelles fluctuations

Si Trump fait de la force militaire un usage totalement décomplexé, a-t-il pour autant une doctrine bien arrêtée en la matière ? Ses continuelles fluctuations semblent bien indiquer le contraire. En 2013, n’avait-il pas exhorté Obama – sur Twitter, bien sûr – à s’abstenir de frapper le régime d’Assad après que ce dernier eut franchi les fameuses « lignes rouges » sur l’emploi des armes chimiques ?

De même, il vient d’admettre que les relations russo-américaines sont actuellement « au plus bas », alors que, pendant sa campagne électorale, il s’était engagé à se rapprocher de Vladimir Poutine, un homme fort – en tout cas, « plus fort qu’Obama » – qu’il prétendait admirer… Les soupçons concernant une hypothétique collusion entre responsables russes et collaborateurs de Trump ne sont d’ailleurs toujours pas écartés.

Même changement à 180 degrés vis-à-vis de la Chine. Trump vient d’inviter à dîner dans sa résidence de Floride le président Xi Jinping – des agapes, dit-on, fort conviviales –, alors qu’il vouait son pays aux gémonies il n’y a pas si longtemps. Il est vrai qu’il a le plus impérieux besoin de sa coopération dans le dossier nord-coréen, sans doute le plus brûlant de sa jeune présidence.

Quant à l’Otan, qu’il jugeait il y a peu « obsolète », il la voit aujourd’hui comme « un rempart pour la paix ». Le 12 avril, il a reçu à la Maison-Blanche Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’Organisation. Et il ne voit plus aucun inconvénient à l’adhésion du Monténégro.

Il y a un domaine dans lequel il fait preuve de constance : les formules à l’emporte-pièce.

Donald Trump, girouette fatale ? Pas tout à fait. Il y a quand même un domaine dans lequel il fait preuve de constance : les formules à l’emporte-pièce. Il avait par exemple pris l’habitude de surnommer publiquement James Mattis Mad Dog (« chien fou »), croyant rendre hommage à ses qualités guerrières. Le problème est que le général a peu goûté la métaphore présidentielle et qu’il a dû le faire savoir. En tout cas, l’intéressé y a complètement renoncé.

Tout récemment, à la télévision, Trump a expliqué, geste à l’appui, qu’il était en train de déguster avec le leader chinois le « plus beau cake au chocolat qu’il ait jamais vu » lorsque les frappes contre « l’Irak » ont commencé. Embarrassée, l’intervieweuse a dû lui objecter qu’il s’agissait de la Syrie, non de l’Irak.

Et Sean Spicer, son inénarrable porte-parole, n’est pas en reste. Comparant Bachar al-Assad à Adolf Hitler, il a estimé que le second avait sur le premier au moins un avantage : lui, au moins, n’avait jamais utilisé d’armes chimiques !


Bévues… et bavures

« Même un type aussi abject que Hitler ne s’était pas abaissé à utiliser des armes chimiques » [sous entendu: contrairement à Bachar al-Assad]. Sean Spicer, porte-parole de la présidence américaine.

16 mars : bombardement d’une mosquée dans le nord de la Syrie. Bilan : au moins 42 civils tués

6 avril : tirs de 59 missiles Tomahawk contre une base aérienne près de Homs (Syrie). Bilan : 9 civils tués (dont 4 enfants), selon l’agence de presse officielle syrienne

18 avril : frappes de la coalition en Syrie. Bilan : 18 combattants alliés des Américains tués

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