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Qui sont les afroféministes made in France ?

Une manifestation pour les droit des femmes à Paris en novembre 1995. © Alexiat/CC/wikipédia

Une nouvelle génération de militantes gagne en influence dans l’Hexagone, inspirée par le black feminism américain, mais revendiquant aussi un passé militant français.

«Les négresses vous emmer-dent », « Marre de lutter contre le sans-hontisme des Blancs ! » Le 5 février dernier, une poignée de militants se réunissent devant une salle de jazz parisienne qui doit rouvrir sous le nom qu’elle portait dans les années 1920, Le Bal nègre.

Les manifestants sont surtout des manifestantes, venues à l’appel d’associations afroféministes qui dénoncent la célébration d’une époque « qui fait écho aux douleurs des descendant(e)s de colo­nisé(e)s ». Appuyé par une pétition en ligne qui réunit plus de 7 500 signatures, le coup de pression finit par payer : la salle, débaptisée, ouvre finalement sous le nom de Bal de la rue Blomet. Ce succès confirme aussi l’influence grandissante des afroféministes françaises.

La prise de conscience politique de femmes noires est  ancienne, elle a été effacée, minimisée par rapport aux mouvements américains

Pour la blogueuse Kiyémis, 24 ans, étudiante en master de sciences politiques à Paris, il s’agit d’une renaissance, pas de l’émergence soudaine d’un nouveau courant. « Ce mouvement a commencé à être médiatisé en 2014 avec la création du collectif Mwasi, très actif sur internet. C’est ce qui a attiré l’attention des journalistes, mais la prise de conscience politique de femmes noires est beaucoup plus ancienne, elle a malheureusement été effacée, minimisée par rapport aux mouvements américains. »

Pour ne pas provoquer la colère des militantes, il vaut mieux éviter d’avancer que le mouvement a été « importé ». De fait, de 1976 à 1982, la Coordination des femmes noires, en France, défendait déjà spécifiquement les droits des immigrées en France, mais dénonçait aussi les conditions de vie des femmes en Afrique et les violences qu’elles y subissaient.

« La Parole aux négresses »

Une de ses fondatrices, la Sénégalaise Awa Thiam, publiait en 1978 La Parole aux négresses, qui s’appuyait sur une série d’entretiens avec des femmes noires et parlait ouvertement des mutilations sexuelles dont elles étaient victimes.

De 1982 à 1994, un autre groupe, le Mouvement pour la défense des droits de la femme noire (Modefen), se donnait pour objectif la lutte contre le racisme et le sexisme. Parmi ses combats spécifiques : la polygamie, les mutilations sexuelles et les violences faites aux femmes.

Par comparaison, les mouvements afroféministes de la nouvelle génération (Mwasi ou Afro-Fem, pour ne citer que les plus influents) semblent moins centrés sur le continent africain. Ce qui paraît normal : les militantes ne sont plus des exilées politiques ou des étudiantes et intellectuelles immigrées de fraîche date, comme beaucoup de leurs aînées, mais des citoyennes françaises nées dans l’Hexagone qui portent plus souvent leur regard outre-Atlantique.

Si le mouvement afroféministe tricolore n’est pas, comme le précise Kiyémis, « une pâle copie » de l’afroféminisme américain, il en subit tout de même l’influence. « Des universitaires africaines-américaines comme Bell Hooks ou Patricia Hill Collins m’ont donné un cadre scientifique pour analyser des choses que j’avais vécues, explique-t-elle.

Le concept d’intersectionnalité, par exemple, n’était pas nouveau pour moi. Même enfant, ma mère me parlait tout le temps des difficultés qu’elle rencontrait parce qu’elle était une femme noire. »

En France, on parle encore de “black” pour éviter de dire « noir », alors on n’est pas près de s’attaquer frontalement à la colonisation ou aux discriminations dont nous sommes toujours victimes

La plupart des auteurs, des textes, des concepts de référence sont bien nés aux États-Unis dans les années 1960, dans le sillage du black feminism, qui accompagnait le mouvement des droits civiques.

S’il n’y a pas d’équivalent français, selon Rokhaya Diallo, c’est que les milieux universitaires ont soigneusement contourné le sujet. « Il y a encore aujourd’hui un évitement, regrette la journaliste. En France, on parle encore de “black” pour éviter de dire « noir », alors on n’est pas près de s’attaquer frontalement à la colonisation ou aux discriminations dont nous sommes toujours victimes… »

Les afroféministes françaises s’appuient également sur des méthodes parfois importées, comme celle, polémique, de la non-mixité de genre et de couleur. Elle s’inspire du mouvement américain pour les droits civiques, qui, dans les années 1960, après deux ans de lutte mixte, avait décidé de créer des groupes noirs interdits aux Blancs.

Bande à part

Pour la réalisatrice Amandine Gay, si la mesure choque, c’est qu’elle est souvent mal comprise. « Certains croient que c’est un mode de vie ! Alors que c’est un outil pour travailler dans le court terme à l’occasion d’ateliers, souligne-t‑elle. Cela permet de gagner du temps, de ne pas avoir à expliquer les micro-agressions ou les violences dont nous sommes victimes au quotidien et de ne pas avoir à donner la preuve constamment qu’elles sont bien dues à notre couleur de peau ou à notre sexe. On a mesuré que lorsque des hommes étaient dans un groupe, ils prenaient plus la parole. Ici, il s’agit de s’exprimer, de gagner en confiance. Ce n’est qu’à partir de là que nous pourrons nous ouvrir à d’autres. »

Pour l’heure, donc, les nouveaux mouvements afroféministes français se construisent en faisant souvent bande à part. Pour la Journée internationale des droits des femmes, les militantes se rassemblent à l’écart du cortège des associations traditionnelles. Face aux accusations de division et d’affaiblissement du mouvement, les principales intéressées prônent un certain radicalisme pour que leur voix spécifique soit enfin entendue.

Plus nombreuses, plus diplômées et plus connectées que leurs aînées, elles ont déjà gagné le combat médiatique. L’association Sciences Curls, qui milite à Sciences-Po Paris pour la libération des cheveux « texturés » (bouclés, frisés, crépus…), a été créée en septembre 2016 et rassemble une vingtaine d’adhérents seulement.

S’intéresser aux cheveux peut paraître superficiel, mais au-delà de l’esthétique, cela nous permet d’aborder des questions plus profondes

Elle a pourtant déjà été citée dans une flopée d’articles dans la presse et sur internet. Peut-être parce que les combats des femmes noires n’ont pas été questionnés jusqu’ici et que les médias français les découvrent avec curiosité, comme le note Réjane Pacquit, cofondatrice de cette association qui ne se revendique pas afroféministe, mais proche de leurs luttes.

En s’attaquant à des problèmes très spécifiques, Science Curls illustre bien le pragmatisme de la nouvelle génération. « S’intéresser aux cheveux peut paraître superficiel, remarque Réjane Pacquit, mais, au-delà de l’esthétique, cela nous permet d’aborder des questions plus profondes. Les discriminations par exemple, dans une société où un DRH peut encore demander à un candidat à un job de couper ses locks. Ou la négation ancienne de l’humanité des Noirs : c’est durant la traite qu’on a commencé à défriser les cheveux des esclaves. »