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Vatican : le Pape François, un diplomate tout-terrain

Paul Kagame, le président rwandais, reçu par le pape François au Vatican le 20 mars. © Vatican/Galazka/SIPA

Résolution des conflits, crise migratoire, sauvegarde de l’environnement… De l’Afrique à l’Amérique latine et du Moyen-Orient à l’Asie, le pape François est omniprésent sur la scène internationale. On n’avait pas vu ça depuis Jean-Paul II !

«Avec François, on pensait que la diplomatie vaticane serait de faible envergure. Le Saint-Père n’a-t‑il pas maintes fois affiché son envie de simplicité, loin de tout faste protocolaire, et appelé à une décentralisation de l’Église ? Or c’est le contraire qui a lieu. Le pape et ses nonces [ambassadeurs] se montrent très actifs sur la scène internationale », observe l’Italien Roberto Zuccolini, porte-parole de la communauté catholique de Sant’Egidio, très active dans la résolution des conflits à travers le monde et singulièrement en Afrique.

Sur tous les fronts

Depuis qu’il a été porté sur le trône de Pierre par les cardinaux, en mars 2013, le pontife argentin est de fait intervenu dans nombre de dossiers internationaux. Il travaille par exemple au rétablissement des relations américano-cubaines, officialisé en juillet 2015 et confirmé lors d’un voyage pontifical sur l’île caraïbe deux mois plus tard.

En septembre 2013, il a appelé à une journée de prière interreligieuse pour la paix en Syrie, en opposition à un projet, finalement abandonné, d’intervention militaire franco-américaine. En novembre 2015, il s’est, à ses risques et périls, rendu en Centrafrique pour œuvrer au processus de paix et renouer des liens entre chrétiens et musulmans. À Bethléem, en mai 2014, il a invité les présidents Shimon Peres et Mahmoud Abbas à venir prier ensemble au Vatican le mois suivant et a marqué un arrêt impromptu – et réprobateur – au pied du mur séparant Israël de la Palestine.

 

Avec Shimon Peres et Mahmoud Abbas, les présidents israélien et palestinien, le 8 juin 2014 dans les jardins du Vatican. © Maria Grazia Picciarella/REA

Pour favoriser la réconciliation entre le pouvoir colombien et la rébellion des Farc, il a reçu au Vatican, en décembre 2016, Juan Manuel Santos et Álvaro Uribe, respectivement actuel et ancien chef de l’État, et devrait se rendre à Bogotá en septembre prochain. En Chine, il a repris langue avec les autorités concernant le statut et la nomination des prêtres catholiques qui refusent de faire allégeance au Parti communiste.

Il y a quelques jours (le 20 mars), il a reçu Paul Kagame, le président rwandais, qu’il a informé de la repentance de l’Église pour l’implication de certains de ses membres dans le génocide de 1994. Enfin, à l’occasion des soixante ans du traité de Rome, il a, le 24 mars, exhorté vingt-sept dirigeants européens à renouer avec les valeurs humanistes des pères fondateurs de l’UE.

S’il peut intervenir sur autant de sujets, c’est qu’il a une vraie autorité morale. Il a renouvelé le ton de la papauté, renforcé la force et la clarté de son message.

« S’il peut intervenir sur autant de sujets, c’est qu’il a une vraie autorité morale. Il a renouvelé le ton de la papauté, renforcé la force et la clarté de son message. Au siège de l’ONU, à New York, où l’on a pris acte de son action bénéfique en Centrafrique, on aimerait qu’il se rende au Soudan du Sud pour attirer l’attention de la communauté internationale sur ce malheureux pays », commente Michel Roy, secrétaire général de Caritas Internationalis.

La question des migrants

François le répète à longueur d’homélie : il veut inciter les catholiques, les « personnes de bonne volonté » et les dirigeants politiques à s’intéresser aux « périphéries ». Autrement dit à ceux qui se trouvent rejetés, oubliés, prisonniers de systèmes ou de contextes déshumanisants. « De ce choix découlent les lieux de ses interventions, qu’il s’agisse d’un quartier musulman de Bangui ou d’une banlieue difficile à Milan », poursuit Michel Roy.

Parmi ses thèmes de prédilection : la résolution des conflits, bien sûr, mais aussi la question des migrations (est-ce parce que lui-même est fils d’immigrés italiens en Argentine ?) et celle du rapport de l’homme avec son environnement, bien mis en évidence par son encyclique Laudato si, dans laquelle il se prononce pour une « écologie intégrale ».

Parmi ses thèmes de prédilection, a résolution des conflits,  la question des migrations et le rapport de l’homme avec son environnement.

Mais si la diplomatie vaticane regagne du terrain, c’est aussi grâce à l’efficacité du tandem qu’il forme depuis 2013 avec le cardinal Pietro Parolin, son secrétaire d’État (Premier ministre), véritable cheville ouvrière de l’action internationale du Vatican. Tous deux agissent en parfaite harmonie. François trace les grandes orientations, Parolin fait remonter les informations, fixe les priorités et, à l’occasion, représente le pape à l’étranger, comme récemment à Madagascar et au Congo-Brazzaville.

La nomination de ce diplomate de formation (il fut notamment nonce au Venezuela) de vingt ans plus jeune que son prédécesseur, le cardinal Tarcisio Bertone, fait souffler un vent de renouveau sur la curie. Engoncée dans des habitudes vieilles de plusieurs siècles, l’administration vaticane en avait certes bien besoin, même si des pesanteurs subsistent dans les dicastères (ministères) qui dépendent moins directement de lui.

12 ambassades de plus que les États-Unis

Sous l’autorité de Parolin, le Britannique Paul Gallagher, le très débonnaire secrétaire pour les relations avec les États, dirige une équipe d’une quarantaine de personnes chargée de rédiger des notes de synthèse et d’organiser (en coordination avec le reste de la curie) réceptions et voyages diplomatiques. Elle est en relation avec les 184 nonciatures à travers le monde.

« C’est l’un des réseaux diplomatiques les plus importants. Le Vatican compte une douzaine d’ambassades de plus que les États-Unis, raison pour laquelle le département d’État se montre très attentif à ce qui s’y fait et à ce qui s’y dit, comme on a pu le constater lors de la divulgation par WikiLeaks de missives diplomatiques », commente la journaliste Constance Colonna-Cesari, auteure du livre Dans les secrets de la diplomatie vaticane (2016).

« La secrétairerie d’État s’appuie sur la stature internationale acquise par le pape pour nouer de nouvelles relations diplomatiques. C’est notamment le cas avec les pays musulmans, que Benoît XVI avait quelque peu refroidis par des déclarations maladroites – et mal comprises – sur l’islam, à commencer par la Mauritanie, qui devrait prochainement nommer un ambassadeur au Vatican », confirme un jésuite africain travaillant à Rome.

L’équipe de Mgr Gallagher a par ­ailleurs conclu des accords avec de nombreux États. « Rien qu’en Afrique, une dizaine l’ont été depuis 2013 sur des sujets très variés : du respect de la liberté religieuse (question cruciale pour le Saint-Père) à la délivrance de visas aux missionnaires en passant par la protection de l’enseignement et des hôpitaux catholiques », explique, depuis Rome, un jésuite africain.

Un réseau sans équivalent

Le pape n’abandonne pas pour autant la conduite de la diplomatie vaticane à la secrétairerie d’État. « Sur les sujets sud-américains, qu’il connaît bien, comme sur ceux qu’il découvre, notamment en Afrique et en Asie, il s’informe directement auprès de ce réseau diplomatique unique au monde », commente Constance Colonna-Cesari. Pour notre consœur, l’originalité et l’efficacité de son action tiennent justement à la liberté qu’il prend avec le protocole, le jargon diplomatique et le dispositif chargé d’assurer sa protection afin de faire avancer les dossiers qu’il juge prioritaires.

Comme ses prédécesseurs, il s’appuie aussi sur les nombreux autres réseaux. D’abord, les congrégations : les jésuites, mais aussi les franciscains, salésiens et dominicains, dont il est proche et qui ont leur propre curie à Rome. Ensuite, les diverses communautés catholiques comme Sant’Egidio, présente dans 70 pays, dont 30 africains. Enfin, les organisations caritatives telle Caritas Internationalis, dont le siège se trouve dans l’enceinte même du Vatican, et dont le président, le dynamique cardinal philippin Luis Antonio Tagle, se montre très actif sur les questions sociales.

La démarche de Caritas et celle du Vatican ne sont pas parallèles, elles s’additionnent.

Tout cela forme un réseau sans équivalent, complémentaire de celui des nonciatures. Ces organisations informent le Saint-Père, le conseillent et agissent à ses côtés. « Il continue à dire “nous” quand il parle des jésuites, dont les réseaux sont très influents, notamment en Amérique latine, remarque l’Africain membre de la Compagnie de Jésus. Le supérieur général de l’ordre, le Vénézuélien Arturo Sosa, et le pape argentin se connaissent et s’apprécient depuis longtemps. »

« La démarche de Caritas et celle du Vatican ne sont pas parallèles, elles s’additionnent, explique pour sa part Michel Roy. Nous nous plaçons du côté de la société civile et fondons notre action sur des expériences locales. Nous appuyons et, parfois, facilitons le travail du Saint-Siège, en particulier dans les instances internationales dont il est membre [lire ci-contre]. Notre représentant aux Nations unies a ainsi favorisé des rencontres avec plusieurs membres du Conseil de sécurité afin de préparer la visite du pape au Soudan du Sud. Et au Venezuela, la Caritas locale et nous-mêmes, depuis Rome, travaillons de concert avec Mgr Carlo Maria Celli, l’envoyé spécial du Saint-Siège, pour tenter de désamorcer la crise entre le régime de Nicolás Maduro et l’opposition. »

Diplomatie inter-religieuse

Enfin, François travaille à améliorer ses relations avec les autres leaders religieux de la planète. « Il pense que la crise que nous traversons est avant tout éthique, que sa cause essentielle est la laïcisation de nos sociétés, le fait que l’homme n’y est plus considéré que comme un producteur et/ou un consommateur… Il est convaincu que les personnes de foi, quelles qu’elles soient, sont les mieux placées pour y faire face, car elles laissent une place à la spiritualité et ne considèrent pas que l’homme ne dépend que de lui-même », explique le secrétaire général de Caritas.

À deux reprises, François a invité à Rome l’imam Ahmed el-Tayeb, de la prestigieuse mosquée Al-Azhar. Et il lui rendra visite, fin avril, au Caire. Les deux hommes ont, à de multiples reprises, dénoncé conjointement le terrorisme islamiste. Avec les orthodoxes, il a noué des liens avec Bartholomée Ier, le patriarche de Constantinople, et surtout avec Cyrille, celui de Moscou, qui a contribué à ses côtés au rapprochement américano-cubain.

Il s’est rapproché de Justin Welby, archevêque de Canterbury et primat de l’Église d’Angleterre, en compagnie duquel il se rendra avant la fin de l’année au Soudan du Sud (où vivent 3 millions de catholiques et 2 millions d’anglicans).

L’inconnue Donald Trump 

Ce pape au style très personnel, à la fois paternel et pastoral, plaît. Son action diplomatique protéiforme, d’inspiration très jésuitique, aussi. Jamais sans doute l’influence du chef de l’Église catholique n’avait été aussi forte depuis le début du pontificat du Polonais Jean-Paul II, dans les années 1980.

Reste à savoir quelles seront ses relations avec Donald Trump, le nouveau président américain. A priori, ils sont en désaccord sur à peu près tout : immigration, relations avec l’islam, rapport à l’argent… À ce jour, ils ne se sont d’ailleurs jamais parlé. Quand un ambassadeur américain auprès du Saint-Siège sera-t‑il nommé ?

L’un des rares prélats catholiques proches de Trump, le cardinal Raymond Leo Burke, qui a l’oreille de Steve Bannon, le conseiller du président, a été récemment mis au placard par le pape à la suite de ses prises de position ultraconservatrices. Donald et François ne pourront éternellement éviter une rencontre. Ce jour-là, un affrontement paraît inéluctable. Sera-ce lors du prochain sommet du G7, les 26 et 27 mai, à Rome ?

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