Bénin – Abdoulaye Bio Tchané : « Aucun gouvernement n’a jamais été aussi généreux »

Abdoulaye Bio Tchané est ministre du Plan béninois. © Charles Placide pour JA

Évincé au premier tour de la présidentielle béninoise, il a ensuite soutenu la candidature de Patrice Talon. Devenu son ministre du Plan, Abdoulaye Bio Tchané défend un projet social qu’il estime être le plus ambitieux de l’histoire du pays.

Tous ceux qui le côtoient s’accordent à dire qu’Abdoulaye Bio Tchané, 64 ans, est un perfectionniste. Fils d’un instituteur devenu député puis ministre des Finances, celui que l’on surnomme ABT – qui est aussi l’acronyme de son mouvement, l’Alliance pour un Bénin triomphant – aime d’ailleurs rappeler que son père lui a enseigné « le goût des choses bien faites ».

Ministre des Finances de Mathieu Kérékou (1998-2002), directeur Afrique du FMI (2002-2008) puis président de la Banque ouest-africaine de développement (2008-2011), Abdoulaye Bio Tchané, dès son retour à Cotonou, en 2011, fonde son cabinet de conseil stratégique et d’ingénierie financière, Alindaou Consulting International. De 2013 à 2016, il présidera par ailleurs le conseil d’administration du Fonds africain de garantie (FAG) créé par la Banque africaine de développement pour financer les PME-PMI.

C’est lors de la présidentielle de 2011, où il est arrivé troisième avec 6,14 % des suffrages exprimés, qu’Abdoulaye Bio Tchané renoue avec la politique. Il s’est de nouveau présenté en 2016 et, quatrième à l’issue du premier tour (8,8 %), a ensuite soutenu la candidature de Patrice Talon. Un ralliement qui vaut à ABT un rôle stratégique au sein du gouvernement, ainsi qu’un rang de ministre d’État, statut dont bénéficie un seul autre membre de l’exécutif, l’ancien Premier ministre Pascal Koupaki, secrétaire général de la présidence.

Jeune Afrique : Un an après votre arrivée aux affaires, le Programme d’actions du gouvernement (PAG) commence seulement à être mis en œuvre. Comprenez-vous l’impatience des Béninois ?

Abdoulaye Bio Tchané : Le 16 décembre 2016, quand on a présenté le PAG, j’ai surtout vu les Béninois rêver à nouveau. Mais, bien évidemment, le fait de promettre aux gens des changements si importants les rend impatients. Le plus compliqué est de gérer ces projets sans dépasser les budgets que nous nous sommes fixés et en restant dans le « timing ».

C’est une générosité réaliste, financée, sans fausses promesses

D’autant que, avant de lancer ces projets, il faut faire des études de faisabilité et de financement. Même si c’est contraignant et que cela prend du temps, c’est obligatoire. Et c’est aussi ce qui nous permet d’être sûrs de relever la majorité des défis que nous nous sommes lancés.

Pendant la campagne présidentielle, on reprochait à Patrice Talon d’être un libéral, qu’il ne ferait rien pour le peuple, etc. Or tout cela est battu en brèche par notre programme d’actions. Aucun gouvernement n’a jamais été aussi généreux, mais c’est une générosité réaliste, financée, sans fausses promesses.

Sur le budget général 2017, nous sommes parvenus à dégager un montant d’investissement global de 808 milliards de F CFA [1,2 milliard d’euros], contre 385 milliards en 2016. C’est la preuve de notre volonté. Tout le monde nous suit, les banques, les assurances… Il n’y a aucune hésitation. Notre stratégie a été réfléchie, validée, et tout le monde y participe.

Quels sont les principaux défis ?

Nous voulons apporter des solutions qui permettent une profonde transformation économique du pays. Cela passe par le soutien à notre agriculture : le coton, l’ananas, le riz et, surtout, la filière anacarde, dont il faut améliorer et la production et le taux de transformation locale.

Nous voulons aussi appuyer le tourisme et l’économie numérique, celle du savoir, par laquelle nous relèverons, aussi, le niveau du système éducatif. Il y a des jeunes très doués aux quatre coins du pays, qui représentent un immense potentiel pour le développement local des entreprises.

L’autre grand défi est celui des infrastructures. Lorsque la situation sécuritaire s’est dégradée au Nigeria, beaucoup d’entreprises voulaient s’installer au Bénin, mais on ne pouvait pas les accueillir à cause de la faiblesse de nos infrastructures. Depuis le mois de décembre, nous avons engagé des travaux pour que l’ensemble du pays soit maillé par la fibre optique, avec un réseau de 2 000 km de câbles.

C’est le projet social le plus ambitieux de toute l’histoire de notre pays.

Côté transports, nous avons lancé la construction du nouvel aéroport de Glo-Djigbé et allons asphalter plus de 1 500 km de route. Quant au volet énergétique, on fournit déjà une énergie électrique stable, avec une puissance installée de 500 kW en moins d’un an. Il n’y a plus de délestage, juste quelques coupures de courant très courtes.

Et sur le plan social ?

Les trois quarts des actifs travaillent dans l’informel, les agriculteurs ont besoin de formations et de crédits pour développer leurs activités, et une trop grande partie de la population n’a pas accès aux soins…

Nous avons donc décidé de créer l’Assurance pour le renforcement du capital humain (Arch) et sommes en train de définir ce « package », qui repose sur quatre services : la formation, le crédit, la retraite et la couverture médicale [un accès universel aux soins de santé pour tous les Béninois]. C’est le projet social le plus ambitieux de toute l’histoire de notre pays. Son budget total est estimé à près de 400 milliards de F CFA.$

Une autre de nos priorités est l’accès généralisé à l’eau potable, en toutes saisons et partout, d’ici à 2021 – aujourd’hui, près de 65 % des Béninois n’y ont pas accès. Enfin, nous avons lancé un programme de construction de 20 000 logements sociaux, dont les travaux doivent commencer avant la fin de ce semestre.

Pour lutter efficacement contre la corruption, il faut d’une part bien sensibiliser tous les groupes sociaux, et d’autre part combattre l’impunité

Où en est l’assainissement de la gouvernance, votre cheval de bataille ?

Pendant près de dix ans, le système a consisté à rémunérer des prestations qui n’étaient pas réalisées. Des sommes colossales ont été détournées ainsi et, à notre arrivée à la tête de l’exécutif, en avril 2016, la situation du pays était plus catastrophique que ce que l’on pensait, avec un déficit projeté à 12 % du PIB pour 2016.

Nous avons lancé divers audits, remis les choses à plat, et je peux garantir qu’aujourd’hui il n’y a plus de paiement sans prestation. Cela étant, pour lutter efficacement contre la corruption, il faut d’une part bien sensibiliser tous les groupes sociaux, et d’autre part combattre l’impunité. C’est l’un des grands axes du projet de société du chef de l’État, et c’est un marqueur du PAG.

– François-Xavier Freland


Un budget à la hauteur

Présenté le 16 décembre 2016, neuf mois après l’installation du nouvel exécutif, le Programme d’actions du gouvernement (PAG) 2016-2021, intitulé « Bénin révélé », s’articule autour de « 45 projets phares pour relancer l’économie et améliorer les conditions de vie des populations » répartis entre 9 domaines : l’agriculture, le tourisme, les infrastructures de transport, l’électricité, l’eau potable, le numérique, la construction d’une cité du savoir et de l’innovation, l’amélioration du cadre de vie (qui comprend la construction de 20 000 logements sociaux) et la protection sociale (pour 4 millions de Béninois sur 11 millions).

Afin de financer une partie des investissements prévus, le montant du premier budget présenté par le gouvernement Talon affiche une hausse de plus de 41 % par rapport au budget 2016. Adopté à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 15 décembre, il est en effet de plus de 2 010 milliards de F CFA (un peu plus de 3 milliards d’euros), contre 1 423 milliards pour celui de 2016. Il prévoit notamment un investissement de 808 milliards de F CFA (contre 385 milliards en 2016) et des crédits ouverts en matière de dépenses fixés à près de 1 698 milliards (contre 1 140 milliards en 2016, soit + 48,90 %).

Pour boucler ce budget 2017, après avoir tenté une première fois, sans succès, de réunir 35 milliards de F CFA sur ses bons du Trésor au début de février, l’État a lancé un appel public à l’épargne sur le marché financier régional, avec l’objectif de mobiliser 150 milliards de F CFA. Les obligations, d’un montant unitaire de 10 000 F CFA, ont été émises du 28 février au 31 mars, avec un taux d’intérêt fixé à 6,5 % pour une maturité de dix ans.

– Cécile Manciaux

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