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Bénin : Patrice Talon peut-il transformer le pays ?

Une affiche de la campagne électorale de Patrice Talon située au stade de l'Amitié de Cotonou, au Bénin, le 24 février 2016. © GWENN DUBOURTHOUMIEU POUR J.A.

Lors de son investiture, le 6 avril 2016, le président béninois Patrice Talon promettait un nouveau départ. Son programme, qui a suscité autant d’enthousiasme que de perplexité, soulève aujourd’hui des interrogations au sein même de la majorité.

Pendant dix ans, le style de Thomas Boni Yayi aura façonné le rapport des Béninois à la politique. Patrice Talon, qu’ils ont confortablement élu en mars 2016, est un chef d’État totalement différent tant dans ses méthodes que par son caractère. Et c’est peu dire que le changement de président a fait l’effet d’un bouleversement. Disons les choses clairement : le style Talon a considérablement surpris les Béninois. Et, un an après son arrivée, ils semblent de plus en plus s’y opposer.

« C’est vrai qu’il y a actuellement de fortes oppositions. Mais cela passera. Je suis persuadé que les résultats de ma politique se feront sentir dans un ou deux ans », a récemment confié le président à l’un de ses visiteurs du soir. Pourtant, aujourd’hui, alors que les conséquences de la crise économique au Nigeria plombent l’économie du pays, le caractère « heurté » de sa gouvernance passe mal.

Ce que montre le sort funeste qui vient d’être réservé au projet de révision constitutionnelle. Le 24 mars, les députés ont refusé à l’unanimité d’en débattre en procédure d’urgence, des manifestations contre le texte ont suivi et, le 4 avril, l’Assemblée nationale a rejeté la recevabilité du projet, qui ne sera donc même pas examiné. Au cas où on en aurait douté, il y a donc bien une opposition face à l’exécutif et, même si ce dernier bénéficie d’un fort soutien dans l’hémicycle, il y existe aussi une minorité de blocage.

Premières contestations

Talon semble vouloir tout, tout de suite. Et tant pis si cela donne lieu à de vives contestations, comme ce fut le cas au moment du lancement des opérations de déguerpissement à Cotonou, en janvier. Si beaucoup estiment qu’elles sont nécessaires pour récupérer l’espace public illégalement occupé et assainir la ville, l’absence de compensation pour des populations vivant dans des conditions déjà précaires choque.

Dirigées par Modeste Toboula, le préfet du département du Littoral, ces opérations ont également entraîné plusieurs passes d’armes avec le maire de Cotonou, Léhady Soglo, qui juge inacceptable de ne pas y avoir été associé et critique l’absence de solutions de remplacement. Elles ont cristallisé les tensions entre le président de la Renaissance du Bénin (RB) et le gouvernement du président Talon.

En octobre 2016, confronté à un mouvement d’humeur des étudiants réclamant le paiement des allocations universitaires et l’organisation d’examens, le gouvernement avait décidé d’interdire les activités des associations étudiantes sur les campus universitaires. Une mesure qualifiée d’« alarmante » par Amnesty International, que la Cour constitutionnelle, le 16 mars, a finalement jugée contraire à la Constitution.

Peu visible

Outre ces décisions polémiques, le caractère de Talon a rapidement désarçonné les Béninois. Après avoir cultivé la discrétion comme un atout dans le monde des affaires, l’ancien grand patron applique les mêmes méthodes au palais de la Marina. Il est peu visible, s’exprime avec parcimonie ; hostile au folklore qui entoure la fonction présidentielle, il a exigé que sa sécurité soit moins ostensible ; les cortèges ont été réduits au minimum.

Le contraste avec son prédécesseur est saisissant. Omniprésent, Boni Yayi médiatisait ses activités et s’entretenait régulièrement avec les journalistes ; proche du peuple, il pouvait se rendre au bureau à l’arrière d’un zémidjan ou faire son footing en pleine ville. C’était l’une de ses forces.

Efficacité

Le président Talon a toutefois concédé quelques entorses à ses principes. Certains de ses proches sont notamment parvenus à le convaincre de l’importance de mieux contrôler son image, donc de communiquer davantage. Le lancement en fanfare du Programme d’actions du gouvernement (PAG), le 16 décembre 2016, à Cotonou, en est un premier exemple.

Baptisé « Bénin révélé », le PAG est le cœur du projet du chef de l’État, et c’est sur sa capacité à le réaliser d’ici à 2021 que Patrice Talon sera jugé, l’une des principales difficultés étant de trouver les 9 039 milliards de F CFA (13,8 milliards d’euros) d’investissements publics et privés nécessaires.

La mise en œuvre du PAG en dit beaucoup sur le système de gouvernance voulu par Talon. Travailleur acharné et méticuleux, il attend le même investissement de la part de ses ministres et collaborateurs. La veille du lancement du PAG, par exemple, il a exigé que certains d’entre eux viennent répéter leur discours avec lui à 6 heures du matin. Obsédé par le résultat, il veut confier la responsabilité des projets importants à des hommes en qui il a confiance et dont il peut contrôler l’efficacité.

L'ancien président du Bénin Thomas Yayi Boni (G) embrasse son successeur Patrice Talon en présence du président ivoirien Alassane Ouattara et de son homologue togolais Faure Gnassingbé (D) à Abidjan, le 18 avril 2016 © Issouf sanogo / AFP

Affaires judiciaires

La première année au pouvoir de Patrice Talon aura aussi été rythmée par plusieurs affaires judiciaires. La plus médiatisée aura été celle qui a impliqué Sébastien Ajavon, l’autre grand patron à s’être lancé dans la politique lors de la présidentielle de 2016 et qui, arrivé troisième à l’issue du premier tour avec près de 23 % des suffrages exprimés, a soutenu la candidature de Patrice Talon au second tour – un ralliement qui a compté dans la victoire de ce dernier.

Le 28 octobre 2016 au matin, la gendarmerie saisissait 18 kg de cocaïne dans un conteneur en provenance du Brésil et destiné à Cajaf-Comon, le groupe de l’homme d’affaires béninois. Ajavon est interpellé, placé en garde à vue, puis finalement relaxé pour insuffisance de preuves la semaine suivante. « Un coup monté pour ternir mon image », dit-il, qui n’empêche cependant pas sa réélection à la tête du Conseil national du patronat du Bénin (CNP-Bénin) à la fin de novembre.

Mais cette séquence ubuesque a changé l’atmosphère de la scène politique béninoise. Mi-janvier, Sébastien Ajavon a démissionné du conseil d’administration de Cajaf-Comon, de façon que ses engagements ne nuisent plus à la réputation de son groupe. Éloigné des affaires, il n’a pas encore pris position publiquement ni donné d’indications sur la direction politique qu’il souhaite prendre.

Autour de lui, des personnalités comme Léhady Soglo, le député indépendant Issa Salifou ou encore l’ancien président Boni Yayi s’organisent pour contrecarrer les plans de Patrice Talon – seront-ils rejoints par Candide Azannaï, cet ancien ami du chef de l’État qui, le 27 mars, a démissionné de son poste de ministre délégué chargé de la Défense ?

Si Talon a déjà assuré qu’il ne se présenterait pas à un second mandat, il compte bien être influent dans le choix de son successeur. Il fera donc tout, avec son équipe, pour donner du fil à retordre à Sébastien Ajavon ainsi qu’à ses alliés de circonstance.


Les réformes à l’épreuve du marigot politique béninois

Jusqu’au bout, le parcours du projet de révision constitutionnelle aura été semé d’embûches. Le chef de l’État, qui en avait fait une promesse de campagne, souhaitait que cette révision soit rapidement menée. La commission technique chargée des réformes politiques et institutionnelles, dirigée par le garde des Sceaux, Joseph Djogbénou, lui avait d’ailleurs remis son rapport dès juin 2016.

L’idée d’un référendum a d’abord été avancée, puis abandonnée, et l’exécutif s’est attelé à préparer un projet de loi. Il prévoyait la modification de 43 articles sur les 160 que compte la Constitution de décembre 1990. Parmi les principaux changements : un mandat présidentiel unique de six ans, de nouvelles règles relatives au financement et au nombre de partis, la création d’une Cour des comptes ou encore la fin de l’inamovibilité des magistrats du siège.

Première déconvenue le 24 mars dernier, quand le gouvernement a déposé son projet de révision constitutionnelle sur le bureau de l’assemblée : les députés ont rejeté à l’unanimité la procédure d’urgence requise par le chef de l’État. S’inquiétant de la remise en question de l’indépendance de la justice, les magistrats ont manifesté, et d’autres voix se sont exprimées pour dire qu’il y avait des problèmes socio-économiques plus urgents à traiter que la révision. Le deuxième camouflet parlementaire a été plus cinglant.

Le 4 avril, après de vifs débats, les députés ont en effet refusé de prendre en considération le projet de révision, qui ne sera donc même pas examiné par le Parlement : 60 députés ont voté pour la recevabilité, 22 contre et 1 s’est abstenu, alors que la majorité des trois quarts était exigée (soit 63 voix sur 83). Pour le moment, on ne sait pas si l’exécutif présentera un nouveau projet. Le cas échéant, il devra de toute façon revoir sa copie, sa méthode, et prendre le temps.

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