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Rokhaya Diallo : « Le concept d’universalisme français est un mythe »

Rokhaya Diallo, rédactrice en chef de ce dossier spécial Afroféministes. © Cyrille Choupas pour J.A

Femme, noire (fille de parents sénégalais et gambien), Rokhaya Diallo avait au moins deux gros handicaps pour faire carrière dans une sphère médiatique accaparée par les vieux mâles blancs.

Titulaire d’une maîtrise de droit international et d’un master en marketing, cette militante volontiers polémiste s’est pourtant fait connaître comme chroniqueuse et éditorialiste dans La Matinale de Canal+, en 2009. Depuis, elle a toujours fait entendre une voix discordante, éloignée des mouvements antiracistes et féministes traditionnels français.

Proche du mouvement afroféministe Mwasi, cofondatrice de l’association Les Indivisibles, elle porte depuis longtemps les questions de l’affirmation de l’identité et de la beauté noire au naturel ou celle de la défense des femmes voilées.

Elle a accepté de devenir la rédactrice en chef de ce dossier spécial de Jeune Afrique, dans lequel nous avons voulu aborder les diverses manifestations de l’afroféminisme, depuis les terres américaines de sa naissance jusqu’aux territoires africains, où il commence à s’imposer, en passant par ces anciennes puissances coloniales qu’il contribue à secouer. Interview.

Internet permet de peser sur le débat public sans avoir été adoubé par la petite sphère médiatique parisienne

Jeune afrique : L’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie est devenue une star après son apparition sur la chanson Flawless, de Beyoncé. Le nappy, le retour à des cheveux naturels, est tendance. Des articles sont consacrés partout à l’afroféminisme, ce mouvement militant porté par et pour les femmes noires… Mouvement de fond ou effet de mode ?

Rokhaya Diallo : Pour moi, c’est une prise de conscience très profonde, ancienne, mais liée aussi à des préoccupations actuelles. Le nappy, par exemple, est lié au mouvement bio, à des questions de bien-être qui sont dans l’air du temps.

Il est né aux États-Unis avec des questionnements sur la santé : « Que sont ces produits que nous mettons sur notre corps ? » Mais au-delà, c’est évidemment une démarche politique, l’idée d’affirmer son corps noir, de le montrer tel qu’il est. Ces deux aspects sont indissociables.

Comment expliquer que l’afroféminisme soit si visible aujourd’hui ?

Avant, les médias présélectionnaient ceux qui avaient le droit de s’exprimer. Internet permet de peser sur le débat public sans avoir été adoubé par cette petite sphère parisienne, ce qui est une excellente chose.

Puis les médias, qui pour beaucoup ont découvert le monde des Noirs [rires], relaient le phénomène. Il y a une curiosité. Chimamanda Ngozi Adichie, par exemple, a pu se faire entendre grâce aux plateformes internet. Et a effectivement bénéficié de l’exposition que lui a donnée Beyoncé [en samplant une partie du discours « We Should All Be Feminists » de la romancière]. Tout cela a attisé une certaine curiosité médiatique.

Je souhaitais aussi alimenter l’imaginaire des jeunes générations avec des référents qui ne soient pas toujours les mêmes

Il y a une dizaine d’années, quand vous êtes devenue chroniqueuse pour La Matinale de Canal+, vous étiez l’une des rares voix noires à porter un discours féministe.

Il y avait déjà des organisations antiracistes sur les plateaux de télévision… Mais la différence c’est que, pour une fois, en effet, une journaliste noire, qui était elle-même sujette aux préjugés qu’elle dénonçait, pouvait s’exprimer.

Je suis encore l’une des très rares éditorialistes non blanches dans le domaine du journalisme politique, alors que beaucoup de gens pensent comme moi. Mon ouvrage Afro ! [Les Arènes, 2015], qui donnait la parole à des Afropéens arborant sans complexe leurs cheveux crépus, visait justement à leur donner une visibilité. Je souhaitais aussi alimenter l’imaginaire des jeunes générations avec des référents qui ne soient pas toujours les mêmes.

La réalisatrice Amandine Gay raconte qu’il lui est impossible de proposer des scénarios où le fait d’être noire n’a pas d’impact sur l’histoire, où la couleur de peau ne fige pas les acteurs dans certains rôles.

Oui, elle raconte souvent cette anecdote : elle a tenté de vendre un programme court, satirique, où l’une de ses héroïnes était sommelière, noire et lesbienne. On lui répondait : « N’importe quoi, ça n’existe pas… » Or à l’époque Amandine travaillait dans un bar à vin et était en couple avec une femme !

La présence non blanche n’est toujours pas banalisée dans les intrigues. Mais je trouve que ça commence à changer. Je pense par exemple à L’Ascension, de Ludovic Bernard, avec Ahmed Sylla… C’est une histoire d’amour et de dépassement de soi à laquelle tout le monde peut s’identifier.

Depuis une dizaine d’années que vous intervenez sur les questions liées au racisme, à la misogynie, comment avez-vous vu les choses évoluer ?

Il y a eu une multiplication des prises de position réactionnaires. Mais je pense que c’est une réaction à cette libération de la parole. De nouvelles figures, de nouveaux mots ont fait leur apparition. Certains termes comme l’afroféminisme, l’intersectionnalité [mot inventé par l’universitaire américaine Kimberlé Crenshaw, désignant le fait de subir plusieurs discriminations en même temps] sont entrés récemment dans la sphère médiatique.

Aujourd’hui, dans une entreprise, la comptable voilée pose problème alors qu’avant il n’y avait pas de débat

Mais au quotidien, avez-vous le sentiment qu’il soit plus compliqué d’être une femme noire dans la société française ?

On assiste à une évolution plutôt positive vers la tolérance, le mélange. Je pense à la multiplication des couples mixtes, notamment dans les milieux populaires, dans les grands pôles urbains. Un phénomène qui reste rare aux États-Unis.

En revanche, je note une montée de l’hostilité envers l’islam qui est liée à un rejet de la pluralité et à une montée du terrorisme. Il y a plus de violences, d’agressions de femmes voilées… documentées par le Collectif contre l’islamophobie en France et la Commission nationale consultative des droits de l’homme.

Les tensions sont créées par en haut, par une élite politique et médiatique… Aujourd’hui, dans une entreprise, la comptable voilée pose problème alors qu’avant il n’y avait pas de débat.

À la suite de la parution dans le magazine Elle d’un article que vous jugiez raciste, vous avez signé en 2012 une tribune dans Le Monde qui a fait beaucoup de bruit.

Cette tribune a été un séisme. Le papier avait été cosigné par Sonia Rolland, Aïssa Maïga, Noémie Lenoir, des sociologues…

Depuis, des femmes noires, y compris avec des cheveux naturels comme le mannequin Lupita Nyong’o, apparaissent régulièrement dans Elle, et Christiane Taubira en a fait la couverture.

D’autres magazines féminins ont joué le jeu. Grazia a mis très tôt l’actrice Leïla Bekhti en une, Aïssa Maïga a fait un shooting pour Gala… Des femmes qui étaient invisibles il y a quelques années font leur apparition et prennent enfin la parole.

Mettre une femme noire en couverture fait encore baisser les ventes

La femme noire devient enfin glamour ?

Elle l’était, mais il faut voir la réalité, mettre ce type de profil en couverture fait encore baisser les ventes.

Sauf Rihanna, Beyoncé…

Parce que ce sont des figures très populaires et qu’on leur éclaircit la peau. Libération, par exemple, a montré Beyoncé très blonde et blanche sur une couverture de 2014 et parlait d’« icône postraciale ».

Alors qu’aujourd’hui ce serait plutôt une icône afroféministe.

Il y a eu ce sketch, très drôle, montrant des Américains découvrant effrayés que Beyoncé était noire ! (Rires.) Et c’était ça, tout le monde avait commodément oublié qui elle était. Elle a fait l’année dernière cette performance incroyable au Super Bowl, l’événement télévisé le plus vu au monde, en faisant référence aux Black Panthers, à Michael Jackson…

On l’a critiquée parce que l’on voyait dans cet engagement une démarche marketing…

Et lorsque les stars ne s’engagent pas, on les critique aussi… L’engagement de Beyoncé et Jay Z n’est pas si récent. Ils ont payé les cautions de manifestants arrêtés à Ferguson en 2014.

Aux États-Unis, l’élection de Donald Trump a été vue comme un vote de l’électorat blanc, pauvre, qui craignait la montée en puissance des minorités. Vous partagez cette opinion ?

On parle de repli communautaire chez les minorités, mais le phénomène concerne aussi les populations blanches. Le pays s’est construit pendant des siècles sur l’oppression des peuples : l’éradication d’une partie des Amérindiens, la déportation de millions d’Africains devenus esclaves… Voir une famille noire à la Maison-Blanche a fait peur à beaucoup qui ont eu le sentiment de perdre une position dominante privilégiée.

Vers 2043, les Blancs devraient être minoritaires au sein de la population américaine, composée en majorité de Latinos, de Noirs, d’Asiatiques. Pour moi, il n’y a aucune raison d’être effrayé par cette évolution. Ce qui est choquant, c’est de constater que les femmes blanches ont voté pour Donald Trump à 53 % malgré ses propos sexistes.

Le concept d’universalisme français est un mythe. Il est finalement très masculin, blanc et bourgeois

On oppose souvent l’universalisme français au communautarisme américain. L’élection de Trump, c’est aussi l’échec du communautarisme ?

Si l’on parle d’échec, j’ai envie de rappeler qu’il n’y a pas eu de candidat non blanc en France depuis Christiane Taubira en 2002. Nous devons balayer devant notre porte.

Le concept d’universalisme français est un mythe. Il est finalement très masculin, blanc et bourgeois. Les populations non blanches, féminines, ont peu accès aux cercles de pouvoir. Aux États-Unis, des mesures d’actions positives, qui existent d’ailleurs aussi en France, comme la règle de parité hommes-femmes dans les partis politiques, a permis l’avènement d’une nouvelle élite.

Vous êtes critique vis-à-vis des mouvements antiracistes et féministes traditionnels.

Il faut voir qui parle dans ces mouvements. SOS Racisme a capturé l’aura médiatique de deux marches nées du terrain, créées par des militants d’origine maghrébine pour la plupart. Alors qu’il s’agissait de dénoncer les violences policières, le message est devenu naïf, moralisateur, paternaliste : « Touche pas à mon pote », il faut laisser tranquilles les gentils Noirs et les gentils Arabes. Les minorés n’ont pas pu parler à la première personne.

Ces mouvements, vieillissants, n’ont pas de légitimité sur le terrain. La plupart, comme la Licra, refusent de nommer l’islamophobie. Ceux créés après 2005, le Cran, La voix des Roms, l’Association des jeunes Chinois de France, Les Indivisibles pour citer le mien, sont des associations nées du terrain portées par des personnes concernées par le racisme, cela fait une différence.

Nous avons gagné un procès contre Éric Zemmour, qui suggérait dans le journal Corriere della Sera de déporter les musulmans français

Vous êtes toujours membre des Indivisibles ?

Oui, mais l’activité est réduite. Les Y’a Bon Awards [cérémonie qui distinguait les pires propos racistes] demandaient beaucoup de travail, et l’on peut faire autant de buzz sur internet sans événement physique. Nous avons quand même gagné un procès contre Éric Zemmour, qui suggérait dans le journal italien Corriere della Sera de déporter les musulmans français.

Vos critiques concernant les mouvements traditionnels féministes ?

Elles concernent notamment le voile. Comment expliquer que la ministre des Droits des femmes, Laurence Rossignol, ait un discours de combat contre les femmes voilées ? Elle n’est pas la ministre de toutes les femmes.

Ensuite, ces mouvements n’ont pas été capables de prendre en considération les femmes noires. Il y a eu Ni putes ni soumises, mais qui avait un discours très hostile aux hommes des quartiers populaires, comme s’il n’y avait pas de problème dans le reste de la société.

Quel a été le déclencheur de votre engagement ?

Les débats liés à la loi sur le voile de 2004. Il y a eu une surexposition médiatique de la question par rapport au nombre de cas, ce qui donnait l’impression qu’on subissait l’invasion de filles voilées. Et les principales concernées n’avaient pas la parole. C’était toujours des hommes en costumes gris qui parlaient de quartiers où ils n’avaient pas mis les pieds et de femmes à qui ils n’avaient jamais adressé la parole !

Il y a eu aussi la mort de Zyed et Bouna en 2005, à Clichy-sous-Bois [des adolescents électrocutés alors qu’ils tentaient d’échapper à un contrôle de police]. Cette prise de conscience touche aussi des préoccupations plus personnelles. J’ai passé mon enfance à Paris et mon adolescence à La Courneuve.

Ce n’est que lors de mes études, quand j’ai fait du droit puis une école de commerce, où j’étais l’une des rares Noires, que l’on a commencé à me parler comme si j’étais étrangère. On me demandait d’où je venais, on s’étonnait que je n’aie pas d’accent…

En France, on n’admet pas qu’une pensée afroféministe soit portée par une personne non blanche

On dit souvent que la plupart des grands textes, des concepts afroféministes, sont importés des États-Unis.

Parce que le monde universitaire s’est ouvert à ces questions avec les cultural studies. En France, on n’admet pas que cette pensée soit portée par une personne non blanche parce que l’on considère qu’elle manque d’objectivité.

Le black feminism américain a évidemment eu une influence sur l’afroféminisme français, ne serait-ce qu’à travers ses grandes figures : Bell Hooks, Angela Davis, Kimberlé Crenshaw… Mais pourquoi prendre en référence Beyoncé, quand nous avons Imany, une femme engagée qui a popularisé le foulard africain et le porte chez Michel Drucker ?

Pourquoi invoquer Solange Knowles, quand nous avons Inna Modja, qui rappe en bambara, chante Tombouctou, filme dans les studios de Malik Sidibé… Il faut créer quelque chose qui soit propre à notre espace de Françaises, de francophones, nous permettant d’échapper à l’impérialisme américain.