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Littérature : Jimfish, un roman qui parle du pire avec humour

Jimfish, de Christopher Hope, Piranha, 210 pages, 17 euros ©

Avec une verve irrésistible, le romancier sud-africain Christopher Hope livre une satire déjantée sur la période 1984-1994. Aussi tordant que grinçant.

Est-il possible de rire des malheurs de l’Afrique et, plus généralement, de ceux du monde ? Rares sont en tout cas les romanciers qui prennent le risque de tourner en dérision les pages les plus noires de l’Histoire ou de l’actualité. Avec Jimfish, initialement paru en Grande-Bretagne en 2015, le romancier sud-africain Christopher Hope (73 ans) ose, lui, proposer une relecture des années 1984-1994 à la fois caustique, absurde et hilarante.

Le héros est un gamin de Port Pallid qui résume ainsi son histoire : « Je suis un bébé volé que des gens ont emmené dans leur village, où ils m’ont fait travailler aux champs comme esclave. » Pour les autres… c’est un peu plus compliqué. « Sous certains éclairages, et aux dires de quelques personnes, il était blanc comme un linge ; selon d’autres, il était vaguement rose, brun clair ou encore couleur miel ; il y avait même des gens à Port Pallid qui lui trouvaient une vague teinte bleue. »

Cette dernière couleur lui sied plutôt puisqu’un vieux capitaine lui a raconté la découverte

du cœlacanthe à l’embouchure de la rivière Chalumna et qu’il s’identifie assez à ce poisson bizarre doté de nageoires ressemblant à des pattes et qui peut « se mettre sur la tête et nager à reculons ».

Naïveté

Par un hasard de circonstances loufoques – quelle idée de s’emmêler dans l’herbe avec Lunamiel, la fille du brigadier blanc qui l’emploie ! –, Jimfish se retrouve littéralement emporté par le cours torrentueux de l’Histoire en compagnie de Malala le soviet, jardinier révolutionnaire pour qui « la rage est le propergol du lumpenprolétariat ».

Menacé de mort par Deon, le frère de Lunamiel, qui a juré sur la bible familiale « qu’il ne laisserait jamais sa sœur badiner ou se frotter à un Noir », Jimfish échoue d’abord au Zimbabwe, qui lui est présenté comme un pays de gens libres « gouverné par un homme bon, Robert Gabriel Mugabe, grand ami du leader éternel de la Corée du Nord, Kim Il-sung, que tous les peuples opprimés regardent avec la même dévotion que les créatures vivantes qui lèvent la tête vers le soleil ».

Candide des années 80

Jimfish y découvre surtout les horreurs commises par la 5e brigade dans le Matabeleland, mais sa naïveté n’est toujours pas entamée. En Candide des années 1980, il se retrouve ensuite à Kampala lors de la chute de Milton Obote (1986), puis à Tchernobyl juste après l’explosion de la centrale nucléaire, puis à Berlin Est en 1989 quand tombe le mur, puis en Roumanie, au Zaïre, au Liberia, en Sierra Leone, en Somalie, en Tanzanie, aux Comores et enfin de nouveau en Afrique du Sud en 1994.

Être ou ne pas être du bon côté de l’Histoire

Au passage, il croise quelques personnages célèbres, plus ou moins sympathiques, comme « le Danube de la pensée » Nicolae Ceausescu, le « grand léopard » Mobutu Sese Seko, le chef de guerre Prince Johnson et bon nombre de sbires de second ordre aussi féroces que stupides. Leitmotiv de cette histoire tirée par les cheveux où les protagonistes meurent et ressuscitent au gré de péripéties toutes plus rocambolesques les unes que les autres : être ou ne pas être du bon côté de l’Histoire.

Tour à tour victime et bourreau, Jimfish s’interroge tandis que l’on se demande, angoissé, s’il retrouvera un jour la belle Lunamiel. Avec l’élection de Nelson Mandela, le retour en Afrique du Sud pourrait inviter à un certain optimisme. « Ce cher pays était un miracle en train de s’accomplir, et c’était officiel », écrit Christopher Hope dans les dernières pages, mais, au terme de sa satire débridée, son humour grinçant et lucide ne laisse guère d’espoir.

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