Turquie – UE : pour Egemen Bagis, « la balle est dans le camp des Européens »

Egemen Bagis est aujourd'hui consultant en stratégie internationale. © Yves Logghe/AP/SIPA

Ancien ministre et ancien chef de la délégation turque aux négociations d’adhésion, il ne conserve qu’un très médiocre espoir de voir son pays rejoindre un jour l’UE.

Au sein du parti AKP, Egemen Bagis, 46 ans, a longtemps fait figure d’ovni. Formé aux États-Unis, ce parfait anglophone a une expérience des relations internationales dont peu de cadres du mouvement pouvaient se prévaloir au début des années 2000.

Ses compétences et son carnet d’adresses lui ont valu de devenir un proche conseiller de Recep Tayyip Erdogan (à l’époque Premier ministre), puis ministre des Affaires européennes et négociateur en chef de la Turquie auprès de l’UE de 2011 à 2013. Il est aujourd’hui consultant en stratégie internationale.

Jeune Afrique : Où en est le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE ?

Egemen Bagis : Il pourrait figurer dans le Guinness des records : aucun pays du monde n’a attendu avec autant de patience d’intégrer une organisation internationale. L’UE traverse des jours difficiles et, pourtant, elle nous maltraite. Si ses membres ne se mettent pas d’accord entre eux rapidement, la question la plus importante qu’ils se poseront bientôt sera : « Qui a perdu la Turquie ? »

Nous avons amélioré les conditions de vie de nos concitoyens, progressé en matière de démocratie et de droits de l’homme

Vous êtes donc déçus ?

Mécontents. La plupart des chapitres de négociation ont été bloqués, différents États membres formulant des exigences sans queue ni tête.

Ce processus a tout de même eu des effets positifs…

Nous avons amélioré les conditions de vie de nos concitoyens, progressé en matière de démocratie et de droits de l’homme.

À quoi attribuez-vous cet échec global ?

Aux préjugés. À l’attitude de certains responsables européens, qui exploitent nos aspirations à entrer dans l’UE pour faire prévaloir leurs petits intérêts politiciens.

Nos relations avec l’UE ne sont pas seulement tendues, elles sont mises chaque jour à l’épreuve.

Des ministres turcs qui voulaient faire campagne en faveur du oui au référendum du 16 avril se sont vu interdire de participer à des meetings en Allemagne, en Autriche et aux Pays-Bas. Vos relations avec l’UE sont devenues très tendues…

Elles ne sont pas seulement tendues, elles sont mises chaque jour à l’épreuve. Ces ministres voulaient éclairer le choix des millions d’électeurs turcs vivant dans l’UE sur les changements qui affecteront leur avenir. Or l’Allemagne, qui dans le passé défendait la liberté d’expression, fait preuve d’un manque total de considération à l’égard des nombreux Turcs qui se sont intégrés chez elle.

Ce qui ajoute à l’insulte, et j’en ai été le témoin, c’est que M. Erdogan, quand il était Premier ministre, avait examiné avec Angela Merkel les conditions dans lesquelles nos ressortissants pouvaient exercer, en Allemagne, leur droit démocratique le plus fondamental : le vote. Il avait demandé à ses équipes de coopérer avec leurs collègues allemands pour élaborer une loi à ce sujet.

Il est par ailleurs inquiétant de voir l’Allemagne, la Belgique ou les Pays-Bas autoriser des manifestations du PKK alors qu’il figure sur la liste européenne des organisations terroristes. Et, dans le même temps, on empêche des responsables turcs démocratiquement élus de s’adresser à leurs concitoyens ?

La Turquie souhaite-t-elle toujours rejoindre l’Europe ?

Tout dépendra de l’attitude des Européens. La relation est très abîmée en raison de leurs promesses non tenues. Le peuple turc est las d’être en butte aux discriminations.

Notre nation approuvera à 60 % ou à 65 % la réforme constitutionnelle.

Peut-on renverser la vapeur ?

La meilleure manière de regagner la confiance perdue serait d’accorder aux Turcs leur droit bien mérité à voyager sans visa dans l’espace Schengen.

Erdogan était ami avec l’Italien Silvio Berlusconi et le Grec Costas Caramanlis. Mais il s’est très mal entendu avec Nicolas Sarkozy, et avec Merkel le courant ne passe pas. Place-t-il les relations diplomatiques sur un plan trop personnel ?

Non, c’est un pragmatique. Il réagit aux actes de quelques politiciens à l’esprit étroit.

Il parle de rétablir la peine de mort, ce qui signerait la fin des négociations d’adhésion. Est-ce une menace en l’air ?

Cette mesure ne figure pas à l’ordre du jour de notre Parlement. Cela étant, la Turquie est une démocratie, pas un émirat ni un royaume. Si une majorité du peuple le demande, les députés pourraient peser le pour et le contre.

Votre président laisse entendre qu’il n’appliquera plus l’accord sur les migrants s’il n’obtient pas satisfaction sur les visas. Est-il judicieux de lier ces deux dossiers ?

Les contribuables turcs veulent que l’argent qu’ils gagnent à la sueur de leur front serve à protéger les intérêts de la Turquie et de ses frontières, pas ceux de l’UE. Aux responsables européens de le comprendre.

Votre pronostic pour le référendum du 16 avril ?

Notre nation approuvera à 60 % ou à 65 % la réforme constitutionnelle afin de garantir la stabilité gouvernementale et de renforcer notre économie.

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