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Algérie : PDG de Sonatrach, un emploi précaire

Amine Mazouzi, l'ancien PDG de Sonatrach. © Saad pour JA

Qui nomme et révoque les PDG de Sonatrach ? La présidence ? Le chef du gouvernement ? Les responsables de l’armée et des services secrets ? Le ministre de l’Énergie ? Ou tout ce beau monde intervient-il à des niveaux différents du processus ?

Les rares personnes qui acceptent de témoigner sous le sceau de l’anonymat décrivent un enchevêtrement de centres de décisions aussi complexe que déroutant. Une certitude, cependant : la nomination du patron du groupe pétrolier fait l’objet d’une enquête d’habilitation menée discrètement par les divers corps de sécurité autour de la réputation du candidat, de ses fréquentations, de ses proches, de son patrimoine ou encore de ses voyages à l’étranger.

« Il n’y a pas de règles établies, raconte un ancien PDG de Sonatrach. La promotion n’obéit pas simplement à des critères professionnels mais parfois à des considérations claniques, régionales ou personnelles. »

Nous sommes au milieu des années 1990. Le président Liamine Zéroual nomme Youcef Yousfi à la tête du ministère de l’Énergie. Celui-ci demande au chef de l’État de mettre fin aux fonctions du PDG de Sonatrach. « Vous êtes le ministre, lui répond-il. Décidez ! » Yousfi convoque alors le directeur du groupe pétrolier. « C’est venu d’en haut, lui explique-t-il. Je suis obligé de vous remplacer. Je n’ai aucun reproche à vous faire. Vous pouvez garder vos privilèges. »

Tant qu’à faire, pourquoi ne pas chapeauter et le ministère et la direction de Sonatrach ?

Un autre patron de la compagnie, Abdelkader Bouhafs, a connu presque la même infortune sous le règne de Chakib Khelil. Nommé en décembre 1999, il s’oppose à la loi sur les hydrocarbures que ce dernier avait élaborée dès son arrivée au ministère de l’Énergie et qui était jugée trop favorable aux intérêts américains. « Nous n’avons pas le droit de jouer avec l’avenir de nos enfants », confie un jour Bouhafs à un proche.

Turn over

Khelil se plaint auprès du président, qui s’inquiétait du retard pris par l’entrée en vigueur de la nouvelle réglementation. « J’ai des problèmes, je n’arrive pas à la faire passer », avoue Khelil au chef de l’État. Réponse de Bouteflika : « Qu’attendez-vous pour le révéler ? Et, tant qu’à faire, pourquoi ne pas chapeauter et le ministère et la direction de Sonatrach ? »

En mai 2001, Bouhafs est limogé, alors qu’il était en voyage dans le Sud algérien. Il apprend son éviction par voie de presse. Pendant deux ans, entre 2001 et 2003, Khelil cumule les postes de ministre de l’Energie et de directeur général de Sonatrach. En mai 2003, il décide de confier le pilotage de cette dernière à l’expérimenté Djamel Dine Khène, lequel souffrait d’un cancer en phase terminale. Il décédera trois mois plus tard dans un hôpital de Paris.

Pour le remplacer, Khelil fait appel à Mohamed Meziane. « J’ai pensé à vous pour le poste. Qu’en dites-vous ? » lui annonce-t-il dans son bureau, au ministère de l’Énergie. Meziane demande un délai de réflexion, jugeant que la mission est délicate. Il hésite et consulte. Le 17 septembre 2003, il reçoit un coup de fil de la présidence. « Le chef de l’État a pris sa décision, lui annonce son interlocuteur. Vous êtes nommé à la tête de Sonatrach. »

Le lendemain, le cabinet du ministère de l’Énergie lui demande de se présenter pour les passations de consignes. La présidence de Meziane dure six ans et trois mois. Le 12 janvier 2010, il est emporté par le scandale de corruption qui a touché le top management de Sonatrach. « Je n’ai jamais reçu de coup de fil de Khelil ni d’un autre responsable à la suite de mon éviction », dira-t-il. Après Meziane, cinq autres PDG se sont succédé à la tête de la compagnie. C’est dire combien cet emploi est précaire…